#153 – Montpelliérien #153 – Prince et mon pote

J’ai vécu neuf mois en Angleterre. J’étudiais l’anglais à l’université, j’ai donc profité du fameux programme Erasmus pour voir si les bières étaient meilleures de l’autre côté de la Manche. La réponse est non. Leur cidre est meilleur, par contre. Servi à la pression et atteignant les 9°. C’était quelque chose. Aujourd’hui, si je ne bois plus, c’est parce qu’à cette époque là, justement, j’avais appris à trop boire. Je m’étais fixé un seul objectif : quoi qu’il arrive, ne pas rester avec les Français. J’ai dit que j’avais appris à trop boire là-bas… C’est vrai. Disons que j’y ai obtenu mon Master d’alcoolisme, j’avais déjà eu la Licence en France, la célèbre Licence IV. Il m’a donc été facile de tester plusieurs bars jusqu’à trouver ma famille dans l’un d’eux. Je me suis fait des potes assez rapidement. Et je me suis fait tout particulièrement deux amis. Deux qui étaient là en cas de pépin, deux à me donner rendez-vous, à répondre aux miens. Ils étaient musiciens de rue. Dans leur ville, c’était accepté, on se choisissait un coin de rue et on y jouait ce qu’on voulait, je ne sais pas si c’est encore le cas aujourd’hui. L’un touchait un peu à tout, guitare, saxophone, clarinette même il me semble, l’autre c’était guitare et voix éraillé déraillante. En parlant de toucher un peu à tout, niveau drogues aussi, ils touchaient un peu à tout. Alcool, clopes, joints, cocaïne, MDMA, kétamine… J’en oublie sans doute. Ce n’était pas mon cas, mais ça ne nous empêchait pas de bien nous marrer ensemble. Aux terrasses des bars, ou dans les rues, ou dans les cimetières quand on voulait chanter du Tom Waits jusqu’au bout de la nuit sans faire chier les voisins. Pourquoi je vous raconte ça aujourd’hui ? Parce qu’il y a quelques mois j’ai appris la mort de l’un d’eux. En trainant sur le subreddit de la ville. Dès que j’ai vu le titre, deux musiciens de rue retrouvés morts dans telle rue, j’ai eu un coup au cœur, j’ai pensé à eux. Ce n’était pas eux. C’était l’un d’entre eux. Il avait trente cinq ans. La police déclarait déjà que les causes de la mort n’étaient pas suspectes, je me doutais bien que c’était une overdose. Aujourd’hui j’en suis sûr, j’ai lu les résultats donnés à la presse par le médecin légiste. Overdose de Fentanyl.

Avant de vous parler du Fentanyl, laissez-moi vous dire que dans le même quartier, ils sont trois, entre vingt-cinq et trente-cinq ans, à être morts de la même merde en une semaine. Y a un petit dealer qui a dû prendre ses billets pour un pays lointain fissa après ça.

Le Fentanyl, c’est un opioïde synthétique, un antidouleur hautement addictif. Aux États-Unis, il a largement été distribué par les médecins. Parfois, on allait jusqu’à offrir les premières boîtes aux patients. Ça vous rappelle quelque chose ? Pour mourir d’une overdose de Fentanyl, il suffit d’en prendre 2mg. C’est 200mg pour l’héroïne. Je vous laisse réfléchir à ça. C’est de ça que Prince est mort il y a quelques mois également (et peut-être la chanteuse des Cranberries, aussi). Prince et mon pote. Un musicien des rues, un musicien des stades, tous les deux ont claqué de la même merde. Il paraîtrait que c’est une hécatombe aux États-Unis, au Canada, et maintenant en Angleterre, le Fentanyl. Prince se le faisait prescrire, mon pote se l’est fait refourguer comme ça, ou alors on en avait mélangé à autre chose et il n’a même pas su qu’il en prenait. C’est là que le statut social fait la différence.

Bref le Fentanyl c’est de la merde. Dites-le autour de vous. Ah, et si vous preniez de l’héroïne, faites encore plus gaffe qu’avant, les petits merdeux de dealers la coupent maintenant au Fentanyl sans vous le dire dans bien des régions du monde, pourquoi pas bientôt en France. C’est pas très intelligent commercialement parlant, mais bon. Allez, il se fait tard, je suis triste et fatigué. À demain.

#130 – Montpelliérien #130 – Un Truc sur le Verdanson

Le Verdanson n’est pas à sec ! Fait assez rare pour le noter. Un écriveur écrit : « fait assez rare pour le noter », fait bien trop banal pour le noter dans quelque annale que ce soit. Mais voilà que ce dernier fait lui-même remarquer que cette tournure est par trop employée ! Fait assez rare pour le noter.

Le Verdanson n’est pas à sec, donc, j’ai pu le constater hier soir en passant par l’allée Hermantaire Truc. Je dis pas truc comme j’aurais dit chose, remarquez la majuscule. Truc c’était son nom, à Hermentaire (avec un e). Qui était-il ? Facile, pour le savoir, cherchons à Truc dans le dictionnaire des noms propres. On ne trouve rien. Mince. Et sur Wikipédia ? On ne retrouve re-rien. Re-mince. Ne vous inquiétez pas, je fais durer le suspense, mais vous saurez bientôt qui était ce Truc. En attendant, revenons-en au Verdanson.

Le Verdanson est un petit cours d’eau qui traverse Montpellier et va se jeter dans le Lez, un autre cours d’eau, moins petit, qui traverse Montpellier et va, lui, se jeter dans la Méditerranée au niveau de Palavas-les-Flots. Le Lez est donc un fleuve, et le Verdanson en est un affluent. Ça vous rappelle des notions de géographie ou vous dormiez trop bien près du radiateur au collège ? Bon, continuons. En quoi le Verdanson est-il remarquable ? Il l’est tout d’abord parce que, comme le bit, il ne connait que deux états : 0 – à sec ; 1 – en crue. Mince, je me contredis, j’ai dit qu’hier il n’était pas à sec ! Or il n’était pas en crue non plus… Oui, mais si vous lisiez mieux vous auriez remarqué que j’ai également dit que c’était un fait notable. Mauvaises langues. Hier, il était donc dans l’état 0.05.

Photo par Gwlad (galerie du Triangle)

Quoi d’autre concernant le Verdanson ? Et bien son lit est entièrement de béton. De sa source jusqu’à l’endroit où il se jette dans le Lez, au moulin de Salicate (quartier les Aubes). Une vraie chance pour les graffeurs·ses que la municipalité laissent s’y amuser autant qu’ils et elles le veulent. Après tout, autant recouvrir toute cette laide grisaille de jolis dessins, ça ne peut pas faire de mal. Pas faire de mal sauf précisément là où il se jette dans le Lez. Là c’est un dépotoir. Les bombes de peinture, presque vides mais pas totalement, et autres déchets sont abandonnés sur place et font crever les bestioles du coin. Message perso aux artistes : essayez de faire du beau jusqu’au bout, toute cette merde me gâche un peu le goût de vos œuvres. Bon, mais à part ça, le Verdanson se trouve du coup être la plus grande galerie d’art de la ville, gratuite, et à ciel ouvert.

En parlant de merde, et pour finir, on est bien obligé de le dire : le Verdanson ne s’est pas toujours appelé comme ça. Au départ, c’était le Merdançon. À cause de l’odeur. C’était là que toute la ville balançait ses eaux usées, même les artisans, genre tanneurs et autres. Les tanneurs ça pue. On le sait moins aujourd’hui que ce ne sont justement plus de petits artisans de centres-villes, mais je vous le dis, ça pue. Bon et puis un jour quelqu’un a dû se dire que ça n’était pas très glorieux une ville traversée par le Merdançon, et on l’a changé en Verdanson. Il est intéressant de constater que souvent les gens voulant faire de l’humour et ne connaissant pas l’histoire changent intuitivement le V en M et partent d’un bon rire gras. Alors je fais semblant de rire et je leur raconte l’origine de ce nom, car j’adore briller en société en étalant mes connaissances sur les noms liés à la matière fécale.

Et Hermentaire Truc dans tout ça ? Je ne sais toujours pas si je préfère le fait que son nom soit Truc ou son prénom Hermentaire en réalité. Je crois que si j’ai un fils un jour je l’appellerai Hermentaire. Hum, je ne m’en sors pas de ces digressions. Il faut que j’avance. Hermentaire a donc une allée à son nom, une allée toute minuscule, verte, avec des bancs, sinueuse, cachée entre deux immeubles anciens, et qui passe au dessus du Verdanson. L’allée rêvée. Elle se situe quelque part entre l’arrêt de tramway Albert 1er et l’arrêt Philippidès. Et, quelle chance nous avons ! il y a dans cette petite allée, en plus des arbres, des bancs et du Verdanson qui passe en dessous, une plaque nous expliquant qui est Hermentaire Truc ! Alors ? Elle est pas belle la vie ? Elle est presque belle. Comme je le faisais remarquer au début de l’article, on a orthographié Hermantaire avec un a sur sa plaque, or sur les livres publiés par lui, on trouve systématiquement Hermentaire avec un e. Pour une fois qu’on causait de lui, c’est bien dommage…

#128 – Montpelliérien #128 – La musique en ligne de mire

Cela fait bien longtemps que je n’ai pas écouté les nouveautés musicales. Jetons donc une oreille à ce qui se fait récemment. Où ça ? Sur itunes ? spotify ? deezer ? youtube ? —Ça vous embête que je ne mette pas de majuscule en début de phrase ? Même si ce ne sont des phrases nominales (disons nominables, plutôt. Une phrase constituée seulement d’une marque, c’est vraiment pas beau) ? Oui, eh ben c’est comme ça. Ce sont des marques qui payent très cher pour conserver leur image de marque. Je ne veux pas mettre de majuscules aux marques, je vous l’ai déjà dit. Mes règles l’emportent sur celles qu’on m’a apprises à l’école— On a du mal à choisir. Quand je vivais en Angleterre, de l’été 2009 à celui de 2010, tout le monde utilisait spotify. Le service n’était pas encore disponible en France. Lorsqu’il le devint, au cours de l’automne 2010, je m’abonnai direct. Non seulement on pouvait écouter un catalogue énorme en ligne, mais on pouvait également écouter tous les morceaux que l’on voulait hors-ligne. C’était le pied. Puis j’ai entendu dire que niveau rémunération pour les artistes, c’était vraiment l’arnaque. Alors j’ai arrêté mon abonnement et je suis passé sur itunes. Sur itunes on achète les albums. Non, c’est pas ça. Sur itunes, on loue les albums. Légèrement en dessous du prix du CD. Et on file du blé à apple. À un moment j’ai décidé ne plus acheter/louer sur itunes que les œuvres d’artistes mortes·s, et pour les autres j’essayais de les leurs acheter en passant par le moins d’intermédiaires possible, et par des plateformes qui leur prélevaient le pourcentage le plus faible sur leurs ventes. Via bandcamp par exemple. Mais lorsque j’ai demandé à l’un des artistes dont je comptais acheter l’album sur quelle plateforme il préférait que je le prenne, il m’a répondu : itunes. Plus on achetait son album sur cette plateforme, plus il avait de visibilité sur celle-ci, et c’est là qu’on trouvait les masses et qu’on risquait de bien vendre. Bon. Je ne suis pas certain qu’il ait jamais été visible entre kanye west et daft punk, mais si ça lui donnait de l’espoir…

Aujourd’hui, je vais juste écouter comme ça vite fait alors disons… deezer. Aïe. Ça me fait penser que non seulement je n’y ai pas d’abonnement, mais qu’en plus j’utilise des bloqueurs de pub. Je n’ai aucun scrupule à utiliser les bloqueurs de pubs d’une manière générale. On ne se paye pas en me pourrissant le crâne de slogans commerciaux sans m’en avertir afin que j’aie le temps de couper le son si je ne veux pas les entendre. Mais peut-être que par honnêteté je devrais tout simplement ne plus utiliser les services qui proposent de se payer comme ça. C’est vrai après tout. Rien ne m’y oblige, même pour écouter comme ça, à utiliser un service commercial sur internet. C’est juste la solution de facilité. Si je veux écouter de la musique avant d’en acheter, je peux très bien me rendre chez le disquaire du coin, et lui dire un peu ce que j’aimerai bien entendre. Il pourra ainsi me faire une petite sélection des nouveautés, et en plus on pourra papoter de tout ça ensemble. Si rien ne me plaît tant pis, ce sera pour la prochaine fois. Oui. C’est vrai, tiens. Finalement, je n’ai plus envie d’aller écouter de la musique sur l’une de ces grandes plateformes. Désolé, je m’étais un peu avancé. Pas de critique de musique aujourd’hui. Vous n’aurez qu’à me dire ce que vous avez bien aimé dernièrement dans les commentaires, et soit je vous ferai confiance, soit j’oublierai votre conseil dans la seconde qui suit.

Photo par Gwlad (avenue de Maurin)

Quand j’étais beaucoup plus jeune (treize/dix-huit ans), je pensais qu’il fallait tout télécharger gratuitement. Qu’il fallait faire la baise au majors puisqu’elles se goinfraient sur le dos des artistes qui ne touchaient quasiment rien. J’oubliais deux choses. La première c’est que quand on essaie de vivre de son art, presque rien c’est toujours mieux que rien du tout. Un·e musicien·ne peu connu·e signé·e sur une major a sans doute les moyens de se payer une baguette un jour sur deux au lieu d’un jour sur quatre. La deuxième, c’est que les majors ne s’effondreront jamais. Les gros patrons seront toujours là, les gros actionnaires aussi. Les petites mains, elles, se feront virer, remplacer par des machines. Un baisse de bénéfices de la grosse boîte ne fera qu’accélérer le rythme des licenciements des smicards. Ces licenciements sont inéluctables, c’est le progrès capitaliste, mais pensons aux humain. Qui tient son CDI un an et peut pourvoir à ses propres besoins et à ceux de ses proches s’économise cinq ans d’anti-dépresseurs. De la même manière les artistes les moins connus ou les plus originaux se feront lâcher en premier s’il faut faire de menues économies pour assurer des bénéfices max aux actionnaires, mais les gros produits commerciaux bien marketés, eux, seront toujours là.

Bon, je ne sais plus quoi faire moi. Je suis perdu. Et vous ? Comment contribuez-vous à la misère financière des artistes tout en profitant de leurs œuvres de votre côté ? itunes ? spotify ? deezer ? youtube ? occasion ? torrent ?

#115 – Montpelliérien #115 – Images Singulières à Sète

Allez, on y va. Cette fois-ci c’est la bonne. Attention, ça va être long.

Hier, donc, on était à Sète pour le festival Images Singulières. Dixième édition de ce festival international consacré cette année à la photo documentaire.

Partis à trois dans le camion aménagé de Maurice, mon colocataire, avec l’ami Feldo, nous avons traversé Sète d’est en ouest avant de nous garer au parking (gratuit) du Théâtre de la Mer Jean Villard, ce vieux reste de fortification avec vue sur la Méditerranée où j’avais eu la chance de voir jouer Marcus Miller en 2015. Cette fois-ci, point de musique, mais des photos, et une amie, Léa, pour nous accueillir et nous présenter les photos. Qui exposait ? Justyna Mielnikiewicz. Cette photographe de quarante-cinq ans documente, dans cette sélection de ses œuvres nommée The Meaning of a Nation, la vie des gens des pays du Caucase ou d’Ukraine. Des civils, des soldats. Des femmes et des hommes vivant dans des régions dont l’équilibre politique est précaire. Du noir et blanc, de la couleur, et un fil rouge : les rapports d’amour-haine entre ces peuples et l’empire gigantesque qu’est la Russie. Les tirages sont très beaux, et vous pouvez compter sur la médiatrice pour une contextualisation en profondeur de ces travaux.

Après avoir fumé notre clope avec la médiatrice (c’est comme ça, on connait des gens hauts placés, ne soyez pas jaloux·ses), nous nous sommes dirigés à pieds vers la MID. La Maison de l’Image Documentaire. Qu’a t-on vu là ? L’expo d’Arlene Gottfried, L’Insouciance d’une époque. Qu’en dire ? Les années 60 à 70, les plages américaines naturistes ou non, les quartiers populaires de New York City, par les portraits noir et blanc d’individus en apparence insouciants. De vraies gueules, de vraies dégaines. N’y allez pas pour voir des paysages. C’est cadré serré. Seul l’humain compte ici. Les regards, les actions, les accoutrements parfois farfelus, parfois la nudité, physique ou sentimentale, sont notre navette. On voyage en des régions et des époques loin loin loin de notre ici et maintenant à travers l’image des humains qui peuplaient ce recoin de l’espace-temps. Les tirages sont petits et leur qualité moyenne. C’est dommage, mais ce n’est pas la catastrophe non plus. Ne vous inquiétez pas, vous en aurez pour votre… ah ben non, c’est gratuit, alors vous plaignez pas.

Oui, je n’avais pas précisé, mais toutes les expositions du festival sont gratuites.

Photo par Gwlad (avenue Georges Clemenceau)

Un autre lieu d’exposition était la chapelle. Bon. On n’y a pas été. Enfin, on est bien allés voir une expo photo dans une chapelle, mais on s’est rendus compte à la fin de la journée que ce n’était pas la bonne. Rien à voir avec le festival. Un artiste avait loué le lieu pour exposer ses propres photos d’un élagueur grimpeur. C’était sympa quand même, mais du coup on a pas vu les travaux de Stéphane Couturier. Tant pis.

PAUSE REPAS – On a mangé des tielles.

Ma chère Natha, j’ai bien reçu ton commentaire de ce matin dans lequel tu me demandais ce qu’était une tielle. La tielle, c’est une spécialité Sètoise. Comme Georges Brassens (mais à la différence des tielles, les Georges Brassens ne se mangent pas, attention donc à ne pas les confondre). C’est une tourte dont la pâte est fine, souple, grasse et orange. À l’intérieur, une sauce tomate épicée et du poulpe. Beaucoup de tomate, un peu de poulpe. On la mange froide ou chaude. Tu en trouveras ici la recette exacte. Mais je t’en supplie, soit gentille avec les poulpes. Ces petites bêtes-là sont sensibles, intelligentes, possèdent sans doute une conscience d’elles-mêmes, et n’aiment pas particulièrement qu’on leur découpe les tentacules, d’autant que l’ail sur les plaies, ça pique.

PAUSE REPAS – J’ai bu un jus de litchi. J’avais demandé poire.

Ensuite, direction l’ancien collège Victor Hugo. Attention, ne pas confondre avec le nouveau collège Victor Hugo. On a confondu. On a marché un petit quart d’heure avant de trouver le lieu, mais on n’a pas été déçus. Les travaux de trois artistes y étaient exposés. Enfin, un et deux. Ceux de Gabriele Basilico, et ceux de Andrea et Magda.

Basilico prenait des bords de mer en photo. Prenait parce qu’il est mort. Des bords de mers parce qu’il était payé pour. Pas n’importe lesquels, les bords de mer, ceux du nord. Les photos sont grandes et belles, elles occupent le rez de chaussé et une partie de l’étage, il y a de quoi s’en prendre plein les mirettes. C’est du noir et blanc. C’est souvent du noir et blanc, vous allez me dire. C’est vrai. On a remarqué ça aussi.

Andrea et Magda présentaient plusieurs séries sous le titre d’Horizons Occupés. Clichés de Palestine, Jordanie, du Liban ou d’Égypte. Vous voulez voir des villes de pierres blanches au design futuriste montées par un investisseur américano-palestinien et que personne n’habite ? Allez-y. Vous voulez constater le effets du tourisme sur les régions, elles, plus si désertiques que ça mais marketées comme telles ? Allez-y. Vous aimeriez voir l’envers du décors d’une série qui retranscrit aussi fidèlement la vie au Moyen-Orient que plus belle la vie le way of life marseillais ? Allez-y. C’est très beau, tout ce gâchis. Très esthétique. Il vaut mieux le voir en photo que de vivre à proximité. Il vaut mieux en rire que de s’en foutre, comme disait l’autre chanteur dégagé.

Photo par Gwlad (avenue Georges Clemenceau)

Après tout ça, direction les Entrepôts Larosa, où ma colocataire en stage pour le mois nous attendait de pied ferme pour nous offrir un petit café et une belle visite des huit expositions (si je n’en oublie pas) présentes en ce lieu.

C’est là que j’ai trouvé ma came. J’y ai découvert les travaux de Mauricio Toro Goya. Et quel travaux ! Des photos très particulières, des ambrotypes néo-baroques, de la mise en scène, du flou et de la surcharge, du symbolisme à portée critique et politique. Toro Goya retrace l’histoire violente de l’Amérique Latine. La mort est là, partout présente, esthétisée pour raconter les horreurs de l’ère Pinochet et de toutes les maltraitances qu’ont subies les peuples de cette région du monde des années 80 à nos jours. Si vous le pouvez, demandez une visite guidée. D’ici, on ne peut pas comprendre cette sur-accumulation de symboles qui nous sont étrangers, pourtant aucun élément n’est là par hasard. Bref, allez voir ce que fait ce garçon, moi je n’en reviens toujours pas.

J’ai également découvert les photos intemporelles de Martin Bogren. Une espèce de petite révélation. Je prends beaucoup plus de plaisir devant le flou, quand mon imagination doit remplir le vide, que devant une image moderne ultra nette. Une exposition parfaite pour projeter ses sentiments sur des images qui ne disent rien par elles-mêmes, ni d’où elles viennent, ni de quelle époque elles sont tirées, ni qui est la personne photographiée. Je sur-kiffe pour parler jeune vieux.

Et João Pina, on en parle de João Pina ? Pardi qu’on en parle. Des images magnifiques du Brésil. Magnifiques ? Les photos le sont, oui. Mais il ne faut pas être choqué·e par les flaques de sang sur les trottoirs des favelas et les larmes de mères en deuil. Sinon c’est trop dur. Des gangs et des enfants. Des enfants dans les gangs. Et les jeux olympiques, et la coupe du monde de foot, à quelques kilomètres de là. Les mitraillettes dans le dos des adolescents et dans les mains des brigades policières. Des morts des deux côtés. Dix-huit par jour, on estime. Tout est là. Dans les photos. Faut pas fermer les yeux. C’est pas facile.

Et Alexander Chekmenev ? Mais bien sûr qu’on va en parler aussi. Chute de l’URSS. Du jour au lendemain, en Ukraine, il faut refaire tous les passeports. La population est appelée à venir se faire tirer le portrait d’identité. Toute la population ? Oui, toute, mais voilà, pour ceux et celles qui ne peuvent plus se déplacer, comment fait-on ? On envoie Chekmenev les photographier. Il va donc aller rendre visite à toutes ces personnes en incapacité de se déplacer, sur leur lieu de vie. Des personnes trop âgées, des personnes handicapées. La misère qu’il constate le frappe trop fort. Il lui faut élargir le cadre. Il lui faut montrer le dénuement sordide dans lequel le stalinisme a plongé une grande partie de la population des zones rurales. Alors, par ses propres moyens, il arrive à se financer une pellicule couleur. Une seule. Trente-six photos. La série s’appelle Passport. La plus poignante sans doute : une octogénaire, à la louche, vivant dans une seule et minuscule pièce. Elle est assise sur son lit, sur lequel repose toutes ses possessions : ses habits, sa cuisine (une bassine et quelques ustensiles), et au dessus de sa tête, comme l’étage d’un lit superposé, son cercueil, acheté à l’avance. Pourquoi faire refaire leur passeport à des gens incapables de se déplacer ? Ceux et celles qui l’ont reçu ont dû se poser la question. Une bonne partie ne les ont jamais reçus, ces passeports. Ils étaient morts avant. Ah la la, de nos jours les gens veulent tout tout de suite, savent plus patienter.

Il y a aussi le travail de Chloé Jafé, photographe française en immersion dans les vies des maîtresses de Yakuzas. De très belles images qui vous font penser aux structures sociales à la fois si particulières au Japon et si communes aux mafias et autres systèmes d’organisation rigides et patriarcaux.

Et puis, et puis, il y avait aussi l’expo collective sur mai 68. Le gros de l’exposition, ce sont des photos prises par les journalistes de France-Soir. On peut également voir des affiches d’époque, entendre un enregistrement de reportage radio en direct des affrontements. C’est beau. Ça donne envie de lutter contre. De lutter pour. C’est très léger, malgré l’état actuel du pays, à côté de toutes les autres expo. Cohn-Bendit a une maison de vacances à Sète. Il a été invité pour l’occasion. L’a pas voulu venir. Tant mieux. Qu’il reste chez lui. L’expo est assez dure comme ça pour des enfants, on n’a pas envie d’être obligé·e de passer sa visite à se retourner toutes les cinq minutes pour vérifier si notre petite-fille n’est pas en train d’ouvrir la braguette du vieux Cohn soi-disant de son plein gré.

Enfin, on est allés voir les moineaux. Quatre minuscules bébés moineaux lovés au creux d’une petite niche dans un mur au fond de l’entrepôt. Ils se cachaient bien, on n’a vu qu’un peu du duvet du dessus de leur crâne qui dépassait du nid. Ça c’est pas dans l’expo, mais je vous conseille tout de même de finir par ça. Un peu de douceur, ça ne fait pas de mal.

Bon. Pas de conclusion générale ? Non. Vous n’avez qu’à aller voir par vous-même. Le festival se termine ce dimanche 27 mai. Dépêchez-vous.

#51 – Montpelliérien #051 – Jamception

Hier, c’était soirée jam session, et scène ouverte, et re-jam session. Pas forcément dans cet ordre. Vous avez du temps devant vous ? Allez, tirez-vous une bûche, je vous explique.

Scène ouverte d’abord, à la Petite Scène. Je venais de me faire Manuel (Il Figglio) au Diagonal —très bon film. Un chouia déprimant. Je dis un chouia pour pas vous décourager d’y aller. Rythme lent, belle image, réaliste. Allez-y, allez-y pas, j’ai rien à vendre. Moi j’ai aimé. Toujours est-il qu’en sortant de là j’avais pas les yeux qui criaient l’amour de la vie (je sais bien que ça ne veut rien dire)—, j’avais besoin d’un petit remontant. Direction, donc, le bar dont je vous ai causé trois lignes plus haut. Relisez lentement en vous aidant du doigt si vous avez du mal à suivre. Arrivé là, je commande le sempiternel jus de tomate et je m’installe avec mon bloc note à la seule table de libre près de la scène. Ça commence.

Le premier des trois musiciens inscrits ce soir-là, c’est Ravi Johanis. Il vient d’Allemagne et m’expliquera plus tard qu’il a déjà fait un séjour à Montpellier dont il garde un bon souvenir, notamment grâce aux jam sessions sauvages alors spontanément organisées sur le parvis de l’église Saint Roch. C’était le bon temps.

Il saute en scène seul avec sa gratte électrique. Surprise. Le petit malin avait préparé une backing track pour l’accompagner. Très minimaliste mais pile ce qu’il fallait : basse et batterie légère : grosse caisse, caisse claire cross-stick, quelques cymbales. Premier morceau. Le son de gratte est superbe. Beau clean, avec du gain juste ce qu’il faut. Il a du feeling, de jolis licks. Y a de la rondeur et de la tension. Le morceau parle de you’re beautiful si je me souviens bien. Le second de need to see my love again, le troisième j’ai pas fait gaffe aux paroles, j’ai été beaucoup plus entraîné par la musique. Le style reste le même au cours des trois morceaux, mais c’est de plus en plus rythmé, ça gagne en complexité.

Quel style ? Hmm. Vous savez, quand je parle de musiciens, j’aime pas les comparer à d’autres, et j’aime pas les étiqueter genristiquement parlant. Je préfère décrire. Oui, mais voilà, je suis pas expert dans toutes les techniques et j’ai une culture musicale limitée, alors je vais dire ce que ça m’évoquait comme genre, car je n’ai pas peur de me contredire : blues moderne teinté de soul avec un arrière goût rootsy. Ou bien soul minimaliste saupoudrée d’un zeste de roots mais très bluesy. Ou encore quelques rythmiques un peu roots, un feeling général blues, mais pas oldscool , le tout un peu souly. Et démerdez-vous avec ça.

Quel ressenti général ? De très beaux morceaux, de jolies ambiances qui évoquent douceur et tranquillité, tout en faisant bien hocher la tête. Parfait pour un premier jour de printemps, et pour l’été qui suivra. On se demande pourquoi les morceaux durent pas plus longtemps, ils sont vraiment très courts, parce qu’une fois dedans on y est bien, on a envie d’y rester. J’ai pas parlé de la voix. Car Johanis chante également. C’est peut-être la partie qui mérite encore un peu de travail, les idées sont là, l’intention aussi, mais ça manquerait un tout petit peu de maîtrise. Après vous savez comment c’est, premier sur scène, à froid, un soir où personne ne vous attend vous particulièrement, il y a de quoi avoir les cordes vocales frileuses, d’autant qu’il faisait vraiment pas chaud, ça n’aide pas.

Vous n’avez pas le début du bout de la pointe de l’extrémité d’une idée de ce que tout ça peut bien donner en lisant mes baragouineries, pas vrai ? Alors, d’une, vous aviez qu’à y être, et de deux, vous pouvez allez l’écouter sur son soundcloud.

Johanis m’a dit qu’il comptait bien tourner plus souvent dans le coin, je n’ai pas eu la jugeote de lui demander s’il restait longtemps en ville, lui en tout cas a eu la gentillesse de m’offrir l’une de ses démo. Merci beaucoup, c’est super sympa. Sympa, d’ailleurs, le mec l’est très. Si, c’est français comme phrase. Il a pris le temps de saluer tout le monde, d’annoncer tous les musiciens qui allaient suivre, et de remercier encore une fois tout le monde. Donc, Ravi, Johanis, de t’avoir rencontré. Si je l’avais pas faite vous auriez été déçus·es, mentez pas, je le sais.

En parlant des musiciens suivants. En seconde partie, c’était Anthony. Ánthos. Flos Waldhari. Non ils sont pas trois, c’est juste pas facile de se décider sur un pseudo, et on le comprend. Z’avez qu’à relire mes premiers articles, vous comprendrez. Quels que soient ses noms, propres ou de collectif, son set m’a vraiment surpris.

Le mec se hisse sur la scène, guitare électro-acoustique cordes nylons en main. Devant lui une pédale à boucles et une pédale de reverb. Un micro aussi. Il commence, l’air de rien, par nous sortir une rangée de croches sur une seule note. Bon. La boucle part. Il entame une nouvelle série de notes identiques sur le même rythme qui ne paie pas de mine. Mais ça commence à harmoniser. Les boucles ne se remplacent pas les unes les autres, elles s’empilent. Une troisième. Une quatrième. Toujours l’harmonie s’enrichit. Toujours sur le même rythme quelques montées d’une gamme mineure harmonique maintenant. Bon, si ça s’arrêtait là, mais ça continue. Jusqu’à combien ? J’ai perdu le comte. Mieux encore, au milieu de tout ça il bidouille sa pédale, rajoute un delay qui décale toutes ces croches faites à un doigt sur une corde et jusque là synchronisées, ce qui, magie, crée un rythme flamenco hyper riche harmoniquement. La tension monte, l’ambiance gonfle et gonfle à mesure qu’il rajoute des couches jusqu’à ce que…

Patatras. Jusqu’à ce que tout foute le camp. Manque de bol, setup de scène ouverte plus accumulation de pistes avec delay oblige, son aigrelet de l’electro-nylonée aggrave, un larsen chopé à chaque passage, présent dans chaque boucle, commence à couvrir le morceau. C’était tolérable jusque ici, mais là, obligé de couper le son.

Pas grave on recommence. L’ambiance flamenco-western, donnant un tout assez baroque au final, reprend. Sans larsen cette fois. Là c’est le coup de grâce. Anthony-Ánthos-Flos-Waldhari-De-La-Vega-Morricone ajoute les voix. Encore des loops, une voix, deux, trois, quatre, je sais plus combien, du grave au super aigu. La vache, un vrai chœur à lui tout seul. Ça claque. Je vous ai dit que j’aimais le baroque ? Ben voilà, on est en plein dedans. Y a du Cant de la Sibil·la là-dedans, un air de tempête avant la fin du monde. Le morceau s’appelle La Tormenta, d’ailleurs. Tout à fait adéquat.

Bon ça finit un peu brouillon pour la même raison que précédemment, voix sur voix se superposant, un peu du boucan ambiant est repiqué par le micro et s’amplifie à chaque boucle. Ça oblige à baisser le son encore une fois, dommage parce qu’on sent bien que c’est supposé enfler et enfler encore sans jamais s’arrêter jusqu’à devenir une énorme masse d’harmonies et de rythmes apocalyptiques. Bref J’ai hâte de revoir ça avec une meilleure sonorisation.

Le second morceau, une valse, dix minutes. On sent que c’est de la chanson à texte, mais en anglais, j’entends pas bien les paroles. Dommage. L’ambiance est toujours super cool. On découvre encore mieux la voix d’Ánthos, et c’est bon ! Je dirais que ce qui fait l’originalité de sa musique ce soir-là, c’est sa façon de se servir des boucles et du delay pour créer des rythmes complexes —des trilles au delay !—, créer des textures riches, parfois à la limite des nappes de synthèse granulaire, et sa voix. Ses voix. Quand il s’y met. Heureusement il s’y met plus souvent qu’il ne s’y met pas. Et puis rappelez-vous, scène ouverte, à froid, enfin z’avez pigé. Le mec à la sono lui dit que maintenant faut laisser sa place, y en a d’autres qu’attendent. Anthony, encore un gars sympa, accepte.

Vous ne voyez toujours pas ce que je veux peindre comme tableau avec mes tournures alambiquées qui font pas honneur à ? Voilà son soundcloud. Je sais pas s’il y a ce que j’ai entendu hier, j’ai pas encore eu le temps d’écouter. En tout cas si vous entendez dire qu’il passe dans le coin, allez-y voir, je suis sûr que ce sera intéressant.

Normalement, c’est à peu près à ce nombre de mots que vous arrêtez de lire les articles. Ne niez pas, j’ai mes sources. Mais aujourd’hui, vous allez me faire le plaisir de faire un effort. On doit en être à un peu plus de la moitié, et il me reste encore de beaux moments musicaux et humains à raconter. Allez, entracte photo du jour, comme d’habitude, c’est Gwlad qui régale.

Photo par Gwlad (avenue des États du Languedoc)

Vous êtes délassées·s ? On reprend.

Le troisième musicien à monter sur scène, c’est deux musiciens. L’un dont j’ignore totalement le nom, et le deuxième, je vous dis pas tout de suite, je fais durer le suspense. Le premier a une guitare electro-acoustique dans les mains, il en joue, chantonne, rapotte. Je ne sais pas s’il reprend des paroles de chansons existantes sur des accords à lui, ou si c’est écrit de son stylo bic. Toujours est-il que je préfère quand il chantonne, quand il rapotte ça fait laïus égotique virilo-macho_montre-muscle et fier de ses défauts. Encore une fois, c’est peut-être des reprises, mais si tu viens me chanter des discours de Sarkozy dans les oreilles, t’attends pas à ce que je vienne te dire que t’as une jolie voix. Bref, je préfère quand il chantonne en anglais. Je fais un effort quand même, purement musicalement, on voit que le mec est à l’aise avec sa gratte, y a de la nuance dans son jeu malgré les accords joués en boucle, et la scansion est bonne.

Le deuxième du duo, dont je garde le nom secret pour l’instant, essaie de trouver sa place au départ, il tente des hum hum discrets, et puis d’un coup d’un seul, dès que l’espace est enfin disponible, putain, ce qu’il envoie ! Voix profonde, sculptée, qui fait des pirouettes avec une aisance assez dingue, voix expérimentée qui joue sur les timbres et les textures. Ça dure pas longtemps, mais j’y entends du Nina Simone, du jazz lyrique. J’avais dit pas de comparaison à des genres ou des artistes hein ? Me renier, c’est ma passion. Enfin, tout ça ne dure que quelques secondes. Mais voilà les secondes…

Deuxième morceau, cette fois ce qu’il envoie c’est une impro proche du scat aux accents reggae, toujours avec cette voix, profonde et chaude, non je parle pas du vagin de maman, je sais que vous avez la nostalgie de mais restez concentrés·es s’il vous plaît. Bref, en quelques secondes à chaque fois, on a le temps de sentir que le mec cache une musicalité énorme.

Le mec à la sono leur dit que maintenant faut laisser sa place, y en a d’autres qu’attendent. Qui ça d’autres ? Ils étaient trois musiciens inscrits pour la scène ouverte, enfin quatre, puisqu’il y avait un duo. Le mec leur dit que les musiciens pour la jam session sont impatients de monter sur scène. Ah, c’est eux. Et oui, jam session dans une soirée scène ouverte. Daitman —voilà, c’est lâché, c’est son nom au super chanteur, Daitman Paweto. Connaissez pas ? Ben vous feriez mieux de le retenir et d’aller voir ce qu’il fait dès que vous en avez l’occasion, ce mec va devenir célèbre, et ce sera mérité—, demande s’il peut quand même faire une chanson avec une guitare avant de descendre, il a quasiment pas eu le temps de chanter en fait. Le mec-anguille lui répond pas franchement, d’un air de descends maintenant mais je te le dis pas les yeux dans les yeux, d’un air de les amateurs ont assez joué place aux pros, d’un air de la scène ouverte c’est terminé les minus, z’avez assez joué, maintenant c’est les jazzmen de cinquante balais qui jouent, les musicos respectables, faites place, comprenez, la clientèle tout ça, vont pas s’alcooliser longtemps si on leur met pas du jazz à papa dans les pattes. Franchement à ce moment-là j’étais sur le cul. Daitman résiste, même quand le pianiste sosie d’Alain Chamfort, orgueilleux au possible, monte sur scène en lui lançant « je suis pas payé pour accompagner les mecs qui viennent chanter leurs chansons ». Rien à foutre, Daitman le regarde du genre je t’ai rien demandé. Il est malmené, mais pas grave. Il leur dit que cette scène est faite pour être partagée, ouverte, jam session, non ? On aurait compris de travers ? Il demande un capodastre, les mecs l’envoient bouler du genre démerde-toi on veut pas de toi ici avec ta chanson, ta putain de seule petite chanson que tu veux chanter que ça prendra trois minutes mais c’est trois de trop pour nous. Heureusement, Ánthos est là, près de la scène, il en a un de capodastre, il le lui prête. Johanis remonte aussi sur l’estrade et prend la basse. Merci !! Le groupe improvisé joue, et il envoie, le Daitman. C’était bon. Au bout de deux chansons à accompagner les autres, il redescend de scène.

Je lui touche deux mots de ce qui vient de se passer, il trouve ça bête, mais il en fait pas une affaire, il a pu jouer, c’est tout ce qui a l’air de compter. Il me dit qu’il se tire à la Pleine Lune, en fait il est censé y être depuis une heure et demie, il était juste parti en ville pour acheter des clopes et s’est retrouvé embringué là. Je décide de le suivre. À la Pleine Lune, c’est aussi jam session, mais on verra que c’est un autre genre. Allez, c’est l’article le plus long que j’ai écrit jusqu’à aujourd’hui, mais je suis sûr que vous avez encore le courage d’en lire un peu plus, on y va.

Sur le chemin, Daitman m’explique qu’il a trente ans, qu’il a commencé à monter sur scène à treize, qu’il a fait du rap, du reggae, du jazz, que maintenant il a trouvé son truc, son mélange, son effet à produire sur le public. Il m’explique sa vision de la musique, du groupe. Le mec a dix-sept ans d’artisanat zikal dans les jambes, il commence à savoir ce qu’il veut. Il avait ouvert un bar musical, mais des histoires familiales ont fait que. Aujourd’hui, il repart sur un nouveau projet. Il a remonté un groupe autour de lui. D’ailleurs, avant la Petite Scène, ils ont fait leur première répet en vue d’une série de concerts pour jouer l’album enregistré au Studio Vox et en cours de mixage. Ce que j’avais pressenti se confirme, il fait pas semblant Paweto Daitman.

On arrive à la Pleine Lune, c’est soirée Jam Session World Music, j’aime pas ce terme, World Music, ça sent la FNAC et le rayon CD du Super U. Sur scène, c’est aussi bondé que sur la piste de danse quand on déboule. Je saurais plus dire avec précision combien de musiciennes·s étaient présentes·s, mais comme ça je revois à notre arrivée : une clarinette, un sax, une trompette, un batteur, un violon, une basse, deux guitares, un clavier, une voix qui chante dans une langue arabe que je serais bien incapable de reconnaître. Y a une pêche d’enfer, les gens sont excités, ça danse, ça picole, ça se marre, ça dragouille, ça saute sur place. Et tous ceux qui veulent monter sur scène le peuvent. Même les gros relous bourrés. Ça, ça plaît pas trop à Ella.

Car oui, j’oubliais, sur place Daitman me présente des amies·s musiciennes·s à lui, Édouard que je n’ai pas vu jouer et dont j’ignore l’instrument de prédilection, Timothée le guitariste, et Ella la chanteuse. Tout ce petit monde est fort sympathique. Sont venus·es là pour la musique, pas se la coller. Chacun·e montera sur scène à un moment ou un autre. La musique, d’ailleurs, est un mélange hallucinant de toutes les sonorités possibles et pas imaginables, dans des combinaisons riches, surprenantes, et éphémères. La zik est improvisée à jusque douze musiciens·nes et chanteurs·ses, des morceaux qu’il fallait entendre sur le moment, car c’était la première et la dernière fois qu’on les jouerait dans l’histoire de l’univers.

Au niveau des voix : on a eu Ella qui à envoyé ses good vibes, d’une voix posée, calme, légèrement voilée, qui peut s’emballer d’un coup et partir dans les astres avec une apparente facilité. Apparente seulement, elle me le confirmera plus tard. On a eu Daitman, évidemment, toujours aussi bon. On a eu deux filles, toutes les deux dans une style soul-jazz, et dont j’ignore les noms. On a eu un rappeur, apparemment très souvent à l’ODB, grand, cheveux mi-longs attachés, le genre qui met l’ambiance, avec des textes qui appellent à l’empathie, comme son t-shirt, et une gueule qui appelle à être son pote. On a eu aussi un mec qui envoyait le salsifis, rap-reggae, textes humanistes, engagés.

Vous savez quoi ? Je vais arrêter là. Je suis sûr que vous n’en avez même pas lu la moitié, et je suis claqué. En tout cas, mon programme des mardis quand j’aurais rien prévu de particulier me semble maintenant tout trouvé. Petite Scène jusqu’à la fin de la partie scène ouverte pour voir les artistes de près et pouvoir échanger un peu ensuite, puis Pleine Lune pour finir dans une ambiance ouf.

Allez, la bise. Promis demain ce sera plus court.