#220 – Lyonniais #046 – Partir enfumé·e

Il faut que je vous dise un truc. Non, vraiment. Il faut que je vous dise un truc mais je n’ai aucune idée de sujet pour aujourd’hui, ça m’exaspère. Mmm… Alors… Ah ! voilà : si on veut savoir d’où vient le vent, il suffit de fumer une cigarette et d’observer dans quel sens part la fumée quand on la recrache. Le vent vient alors du sens opposé à celui dans lequel s’en va la fumée. Malin, hein ? Me voilà rassuré, quoi que j’écrive ensuite, vous pourrez pas dire que vous êtes venu·e pour rien. Rassuré mais pas trop, car j’ai grillé une cartouche. Non, je ne viens pas de fumer dix paquets de cigarettes, je veux dire par là que c’était un truc que je gardais dans le coin de ma tête pour les jours où je n’aurais rien à raconter. Maintenant il va falloir que je recommence à réfléchir pour la prochaine fois. C’est que de bonnes idées comme ça on n’en a pas tous les quatre matins.

Hein ? Vous ne fumez pas ? Allons donc. Vous êtes de ces deux personnes sur trois ? À moins que vous ayez entre 18 et 34 ans, dans quel cas vous feriez partie de ces une personne sur deux qui ne fument pas ? Eh bien tant mieux pour vous. Cela dit, le jour où vous aurez un cancer des voies respiratoires vous passerez un sacré mauvais moment à vous demander d’où ça vient. Ne le prenez pas mal, c’est juste que ceux qui fument s’imposeront une question sans réponse de moins que vous, c’est tout. C’est comme ça, chacun fait ses choix dans la vie. Si vous développez un cancer du poumon, ce que je ne vous souhaite pas, vous ferez partie de ces un·e malade sur deux qui ne fumaient pas. Bon, là j’en inquiète vicieusement certains·es pour rien. Vous pourriez seulement faire partie de ces une personne sur dix qui n’ont jamais fumé. Vous êtes rassuré·e ? Pas vraiment hein. Ben non, je comprends bien. Je vous comprends d’autant mieux que je n’arrive pas à arrêter de fumer moi-même.

Bon, ben qu’est-ce que je voulez que je vous dise, hein ? Si vous préférez ne pas avoir de cancer au risque de n’être jamais capable de dire d’où vient le vent, ça vous regarde. Si au contraire, vous vous dites que, cancer ou non, la vie ne vaut d’être vécue sans pouvoir discerner le marin de la tramontane, c’est pareil, ça vous regarde. Moi, je propose des solutions comme ça, pratiques, accessible à tous et à toutes. Vous en faites ce que vous voulez. Prenez vos responsabilités un peu.

Photo d’un fumeur sur la table d’autopsie par Bloubliblou

#219 – Lyonniais #045 – L’ordre dans le chaos

Je me suis remis à jouer à un petit jeu en ligne gratos depuis quelques semaines. Fractal, que ça s’appelle. Le principe de base est simple : le monde a pété, il n’en reste rien, juste quelques survivants·es et des épaves. Pas de règles, libre à vous de tenter de survivre ou pas dans ce monde ravagé. Il n’y a que des joueurs·ses. C’est-à-dire aucun personnage programmé, aucun scénario pré-établi non plus. C’est à vous et aux autres joueurs et joueuses de fabriquer l’histoire.

Comment ça se joue ? C’est du tour par tour, à raison de deux tours par semaine. À chaque tour vous pouvez vous déplacer d’un certain nombre de cases sur la carte constituée de… ben de cases, hexagonales. Vous avez également un jeton d’action principale à dépenser par tour, ainsi qu’un jeton d’action sociale. Comme dans beaucoup de jeux de rôle, votre personnage dispose de points de caractéristiques. Points de production d’eau, de nourriture, de matière, points d’artisanat, points d’exploitation. C’est à ça que peut vous servir votre jeton d’action principale par exemple, produire pour survivre. Mais il peut également vous servir à attaquer pour tuer, grâce aux points de combat, et voler des vivres sur un cadavre encore chaud, voire vous servir en chair directement, miam miam. Vous commencez le jeu avec quelques maigres réserves qui ne vous permettront pas de tenir bien longtemps, alors vous faites comme vous pouvez.

Le jeu ne dicte aucune voie à suivre, aucune morale. Vous pouvez tuer, voler, violer, réduire en esclavage les plus faibles que vous, consommer différentes drogues, baiser avec qui vous voulez de manières diverses et variées. Mais vous n’y êtes pas obligé·e. Vous pouvez tout aussi bien former un petit groupe de survivants·es si vous avez assez de points de commandement, ou en rejoindre un déjà créé sinon, et faire marcher la solidarité, l’entraide, la coopération, ou même fonder une communauté en dur à plusieurs si vous vous sentez les reins assez solides et disposez des ressources et des compétences nécessaires pour vous assurer de n’avoir pas simplement creusé une grande tombe collective. Si vous n’êtes pas prêts·es à tout pour survivre ou n’avez pas les moyens de le faire pacifiquement et que tuer, même en dernier recours, vous, jamais, vous pouvez très bien décider de vous laisser mourir plutôt que de vous livrer à des atrocités. Encore une fois, c’est vous qui choisissez.

Les actions possibles sont plus variées que celles que je viens de vous lister. Vous pourriez choisir de vous installer quelque part au bord de l’eau dans un nid presque douillet malgré les puces et la dysenterie, et vous mettre à fabriquer des barques pour gagner votre vie, car il est possible de développer, entre autres, une compétence de fabrication de barques. Bon, par contre pour les vendre à bon prix, voire ne pas vous les faire braquer, là, il n’y a pas de points de compétence qui tiennent, va falloir interagir avec les autres et vous montrer convaincant·e. Sinon, vous pourriez alternativement, et ce n’est encore qu’un exemple parmi une infinité de façons de jouer, choisir de mener la vie de cartographe et vous farcir toute la carte à arpenter pour découvrir les limites du monde connu, libre à vous. Ce n’est pas codé dans le jeu, cartographe, mais rien ne vous empêche de le faire. Vous pourriez le faire à pieds, à cheval, ou dans une vieille épave de caisse que vous auriez retapée si vous arrivez à trouver de l’essence (ça c’est codé), à poil ou armé·e jusqu’aux oreilles. Enfin, en vrai, je ne vous le conseille pas. Beaucoup l’on tenté, peu en sont revenus·es.

Mais la chose à savoir avant de se lancer, c’est que si vous ne faites pas vivre votre personnage par écrit, alors vous risquez fort de vous ennuyer. La moelle de ce jeu, c’est les interactions entre personnages sur les différents forums disponibles. Intrigues politiques, histoires d’amour et de haine (surtout), de confiances accordées puis trompées, simples conversations pour rompre la solitude par l’intermédiaire de vieilles radios encore opérantes (on fait, comme si, tout passe par le texte)… Tout est bon pour développer votre histoire, et donc l’histoire commune. Vous avez vu la capture d’écran que je vous ai mise plus haut ? Dites vous bien que l’immersion ne viendra pas des graphismes, ni des musiques puisqu’il n’y en a pas. Tout est dans votre personnage, ce que vous lui ferez faire et la façon dont vous raconterez ce que vous lui faites faire. Il y a les forums du jeu, les forums propres à chaque communauté, et maintenant les serveurs discords qui viennent s’ajouter à ça… autant de lieux d’écriture collaborative.

Donc jeu assez original, en français, gratuit, plein d’une ambiance entre grosses maraves et grosses marrades, le tout peuplé de joueuses et de joueurs qui se régalent d’écrire, de lire les histoires des autres et d’interagir entre elles·eux. Moi, tout ça me botte grave.

#213 – Lyonniais #039 – Naître coupable de rien

L’état du monde est tellement désolant que j’en suis paralysé. Parler de choses légères par volonté d’amuser plutôt que de déprimer quand des atrocités organisées sont commises partout, n’est-ce pas se rendre complice ? Parler des atrocités commises partout sans être sûr·e d’en comprendre les tenants et les aboutissants car tributaires d’informations partisanes défendant des intérêts qui nous échappent, n’est-ce pas se rendre complice ? Parler d’œuvres culturelles quand nous passons tant de temps à nous divertir au lieu d’agir pour un monde plus juste, n’est-ce pas se rendre complice ? Parler d’actions à mener quand on se rend compte que si plus de gens restaient chez eux à mater des séries en bon consommateurs et -trices feignant d’ignorer la misère de leurs voisins ils passeraient moins de temps à se demander comment et pour quelles bonnes raisons opprimer leurs voisins, n’est-ce pas se rendre complice ? Taper cette note de blog sur cet ordinateur depuis la France en sachant combien ont été exploités et -tées tout au long de la chaîne à l’autre bout du monde et en sachant quel est l’impact des fermes de serveurs qui l’héberge sur la bonne santé de la planète, n’est-ce pas se rendre complice ? Lire cette note de blog depuis votre ordinateur et les mêmes serveurs, n’est-ce pas se rendre complice ? Se placer à gauche de la ligne, se placer à droite de la ligne, rester sur la ligne, demander de quelle ligne vous parlez moi je n’en vois pas, n’est-ce pas se rendre complice ? Se mêler de quoi que ce soit comme ne s’occuper de rien, n’est-ce pas se rendre complice ? Naître et prendre de la place et des ressources dont d’autres manqueront, n’est-ce pas se rendre complice ? Mourir et abandonner les autres à leur misère au lieu de leur venir en aide, n’est-ce pas se rendre complice ? J’ai mal à la tête.

#211 – Lyonniais #037 – Jouer ou lire, il ne faut pas forcément choisir. Enfin, si, il est question de faire des choix mais… Ne compliquez pas tout, s’il vous plaît.

Qu’est-ce qui est moins attractif qu’un jeu vidéo et plus qu’une nouvelle amateur ? C’est le jeu textuel. Quoi, vous ne connaissez pas ? On ne vous en voudra pas. Si je ne comptais pas parmi mes amis un garçon assez actif du petit milieu de la fiction interactive (autre nom du jeu textuel) francophone, il est fort probable que je n’en saurais rien moi-même. Qui est ce garçon ? C’est Feldo. Z’avez vu ? J’ai pas peur, je balance les noms. Qu’aimerait-il au plus profond de lui ? (Il me l’a pas dit car il est pudique mais je le sais.) Que ces jeux, gratuits dans leur grande majorité, qui demandent souvent un temps fou à fabriquer par des gens passionnés d’écriture, de lecture et de programmation, soient un peu plus joués, tout simplement.

Comment vous décrire ce type de jeux ? Je n’emploie pas le terme « genre », car, comme en littérature, on peut y trouver de la science-fiction, de l’horreur, du policier, du journal intime… Hé bien, le plus simple serait de partir des fameux Livres dont vous êtes le héros, dans lesquels vous incarnez un personnage pris dans une aventure. Vous connaissez sans doute. Dans ces livres, chaque page décrit une situation dans laquelle se trouve votre personnage et vous propose des choix. Selon les caractéristiques du personnage, les objets qu’il possède ou simplement selon ce que vous préférez lui faire faire, on vous demande alors de vous rendre à telle où telle page afin de poursuivre l’histoire, et rebelote : lecture, jets de dés, choix… Jusqu’à en arriver au dénouement, heureux ou non, selon les choix que vous aurez effectués et la réussite, ou non, de vos actions. Ainsi, vous aurez pu lire une nouvelle à multiples embranchements dont l’issue aura été, en partie, déterminée par vos actions. Si vous recommencez le jeu en effectuant des choix différents de ceux pour lesquels vous aviez opté au cours de votre première partie, l’histoire que vous lirez s’en trouvera modifiée, ou bien dans sa conclusion, ou bien dans la manière d’y parvenir.

Aujourd’hui, quand on parle de jeu textuel, on ne fait souvent plus référence au support papier, mais à des jeux numériques qui se jouent sur ordinateur, et c’est de ceux-là dont je vais vous causer ici.

Les Livres dont vous êtes le héros et jeux apparentés (qui existent également sur ordinateur), de par leurs fiches de personnages et leurs jets de dés, sont à rapprocher des jeux de rôle de type Donjons et Dragons, pour un·e seul·e joueur·euse et dont le livre se substitue au meneur de jeu, mais ce n’est pas forcément le cas de tous les jeux textuels. Certains sont totalement dénués d’aléatoire et de points de vie ou de compétences, et proposent simplement des choix libres reposant sur la simple curiosité de la joueuse ou du joueur de voir ce qui se passera dans tel ou tel cas. Dans ces derniers, on clique le plus souvent sur des liens hypertextes qui vous emmènent au passage suivant. Dans d’autres, plus proches de l’esprit des jeux vidéos d’aventure à la LucasArts (Monkey Island, Loom…), ou des désormais très à la mode et très grandeur nature Escape Room, il vous faudra fouiller dans un environnement décrit par l’auteur·e, à la recherche d’objets clés, d’issues diverses, et faire des choix efficaces au cours de dialogues avec d’autres personnages. Bref, il vous faudra mener l’enquête. On pourra à cette fin cliquer sur des liens dans certains cas, et dans d’autres taper soi-même du texte pour découvrir son environnement et interagir avec lui. Le plus souvent un verbe suivi d’un nom d’objet ou de lieu (du genre regarder ouest, ouvrir porte, prendre potion, enfin, z’avez pigé.). Je vous donne ici les trois modes de jeu les plus courants, mais il en existe bien plus. Tout ça est très varié.

Certains de ces jeux se parent de quelques éléments graphiques, la plupart du temps rudimentaires (voire de musiques d’ambiance) mais pour nombre d’entre eux il n’y a que du texte à se mettre sous la dent de l’œil. Dit comme ça, ça peut sembler tristounet, seulement puisque vous en êtes à lire cette grossière et bien aride description de la fiction interactive jusqu’ici, je suppose que vous n’ignorez pas le pouvoir propre à l’écriture d’invoquer tous les sens ainsi que les émotions les plus diverses chez une lectrice ou un lecteur. Cela dit, rien ne vaut d’y jouer soi-même pour se faire une idée du machin, et, oh! coïncidence, il se trouve que le site http://www.fiction-interactive.fr a organisé cette année encore un concours pour lequel cinq jeux ont été créés tout spécialement. Jeux auxquels vous pouvez jouer dès aujourd’hui, et même (et là j’en appelle à vos pulsions sadiques) mettre une note.

Outre ce concours, vous trouverez sur ce site une centaine de jeux textuels en français créés entre 2001 et aujourd’hui. Y en aura pour tous les goûts, de tous les genres et modes de jeu. Vous y trouverez également des tutoriels pour créer vous-mêmes vos fictions interactives, car là réside également l’intérêt de ce type de jeux : en fabriquer est de plus en plus accessible au grand public. Sont disponibles aujourd’hui tout un tas d’outils gratuits et bien documentés qui vous permettent de sauter la case programmation pour vous concentrer sur l’écriture des textes à proprement parler, si l’informatique vous rebute mais que la forme vous plaît. Si, au contraire, vous voulez plonger les mains dans les rouages cambouineux (ça n’existe pas) du code sans avoir peur d’y laisser des doigts et de nombreuses heures de votre vie, ben, je vous l’ai déjà dit, une pile de doc vous attend sur le site nommé plus haut ainsi qu’une communauté au nombre d’individus réduit mais fort active et bien intentionnée.

Eh oui, je sais ce que vous allez me dire, je déteste la publicité et pourtant aujourd’hui j’en fais un peu pour ce site. C’est vrai, mais, d’une, on ne m’a rien demandé, de deux, je ne fais absolument pas partie de l’équipe qui gère ce site, et, de trois, je n’y gagne rien sinon la satisfaction de porter un très modeste éclairage sur le travail de personnes qui ne font ce qu’elles font que par amour de ce qu’elles font. Alors, grognons, grognonnes, je vous embrasse bien affectueusement, et je vous dis à demain.

#210 – Lyonniais #036 – Plutôt me les couper que de ne pas avoir le choix de ne pas le faire

Ce matin, alors que j’étais en train de lire l’article de Gérard-François Dumont, Japon : le dépeuplement et ses conséquences, publié en 2017, je reçois l’e-mail d’une amie qui m’y cause (non, elle ne mycose pas, lisez mieux) d’amie enceinte et me demande si j’ai déjà envisagé de me faire faire une vasectomie (car l’idée que je me reproduise fait frissonner pas mal de monde, savez-vous). Vous ne voyez pas le rapport ? Ou alors peut-être vous demandez-vous si je pense qu’en me vasectomiant (ça n’existe pas plus que le verbe mycoser, cherchez pas) je craindrais quelque part de contribuer au dépeuplement de la France et à ses conséquences ? Non, vraiment, vous me prenez pour un Eric Z. ? Sans déconner…

Eh bien non, c’est que mon inculture est si profonde qu’à chaque nouvel article que je lis, j’apprends quelque chose. La plupart du temps, même, quelque chose que tout le monde sait certainement déjà. Dans l’article cité plus haut, j’apprends donc que « le Japon vote une « loi sur l’eugénisme national » mise en œuvre en 1948. L’objectif affiché est d’empêcher la naissance d’enfants considérés comme présentant des handicaps et de protéger la vie et la santé des mères. Aussi la loi rend-elle obligatoire la stérilisation des porteurs d’un certain nombre de caractéristiques jugées négatives et l’avortement pour raison de santé ou motifs sociaux ; le nombre des stérilisations s’élève de 5 600 en 1949 à 38 000 en 1955. Quant au nombre des avortements officiellement recensés, il dépasse le million de 1953 à 1961, avec un taux rapporté aux naissances qui atteint même 71,6 % en 1957. »

Ça vous la coupe hein ? C’est le cas de le dire. La coïncidence était trop belle pour moi qui ne savait, une fois encore, pas quoi vous raconter, du pain béni, comme on dit. Eh bien oui. Depuis mes dix-huit ans, j’y pense vaguement, à la vasectomie. D’où me vient donc cette idée ? De mon incapacité à pouvoir garantir à l’enfant que je mettrais hypothétiquement au monde une vie sans souffrance, ainsi qu’au refus de penser cyniquement « de toute façon, tout le monde souffre. » Vivre m’a bien des fois été insupportable, au point qu’il n’y ait pas un seul jour qui passe sans que je ne songe à la mort (sinon à me la donner, du moins comme elle doit être apaisante quand elle vient finalement et cesse d’être une source d’anxiété permanente). Pourtant, si je devais comparer mon existence à celle de la majorité des êtres ayant vécu sur cette terre, mon parcours en ce monde apparaît comme une véritable balade à la fête foraine par un beau soir de printemps. Je me demande ce que ça doit être pour ceux et celles dont la misère est des plus totale. Parfois, donc, quand je pense à tout ça, je me dis que je préfèrerais me les couper moi-même au couteau à beurre plutôt que d’assister impuissant à la douleur de celui ou de celle à qui je n’ai pas demandé l’avis avant d’égoïstement le ou la plonger dans un enfer qu’à sa naissance je n’ai pas voulu regarder en face.

D’un autre côté, il y a des gens très heureux. Des qui ont vécu des horreurs, mais qui sont malgré tout à peu près satisfaits d’être là. Et moi-même, si aucun jour ne passe sans que l’angoisse ne vienne faire un peu d’ombre à mon bonheur, je me sens ces derniers temps plutôt bien que mal et j’ai, par le passé également, eu quelques beaux moments de fou-rires et de joie. Attention, aucun de ces beaux moments ne vient se rappeler à ma mémoire quand ça ne va pas, mais ils ont été là et continuent de se produire. Certaines relations parent-enfant sont également sources de joies intenses et de bien-être qui peuvent vous faire relativiser les tracas de l’existence, et il ne fait pas de doute que les enfants sont souvent les meilleurs remèdes à la morosité ambiante du monde des adultes.

Alors quoi faire ? Je n’ai pas fini de me poser la question. Et justement, j’ai envie d’avoir longtemps l’occasion de me la poser, donc point de vasectomie à l’ordre du jour. Étant d’un caractère à détester toute injonction ou tentative de coercition, d’où qu’elle provienne, des lois comme celle promulguée dans le Japon d’après-guerre me donneraient envie de me les arracher pour les coller au fond de la gorge de ceux qui l’ont votée. Histoire d’être bien sûr de n’imposer ce monde où règnent les raclures à aucune éventuelle descendance, et à la fois de bien leur faire comprendre ce que j’en pense, de leur autorité autoproclamée sur mon corps, ma personne, à ces décideurs-à-ma-place. Plutôt me les couper que de n’avoir pas le choix de ne pas me les couper, en somme. Mais dans ma région du monde et à mon époque… je ne peux pas me résoudre à un acte aussi définitif.

Moi qui n’aime pas l’idée des tatouages de par leur caractère permanent, vous imaginez si l’aspect définitif de la vasectomie me séduit peu. C’est qu’en dix ans, j’ai beaucoup changé. Pas tant physiquement que dans mes idées et ma façon d’être, ou par les désirs et les aspirations que je nourris. Aujourd’hui, si je ne veux pas d’enfant (et je n’en veux pas) je peux très facilement me retenir d’en avoir sans vasectomie. Même si, oui, l’amour est meilleur sans capote et sans se retirer juste avant de jouir. Mais qui sait où j’en serai dans dix, quinze ans ? Je me laisse donc le choix de pouvoir choisir jusqu’au bout, car en ce qui concerne l’avenir, je ne suis sûr de rien. En ce qui concerne le bonheur de ma voisine ou mon voisin comme des mes rejetons virtuels, je ne suis sûr de rien. En ce qui concerne le bienfondé d’avoir ou ne pas avoir d’enfant à tel ou tel âge, je ne suis sûr de rien. En ce qui concerne l’intérêt qu’il y a à vivre, je ne suis sûr de rien. Il y a bien une chose dont je suis certain cependant, c’est que je serai toujours prêt à défendre une société qui permet à chaque individu d’effectuer ses propres choix vis-à-vis de sa volonté ou non de se reproduire (comme de se donner la mort) quitte à ce qu’il se trompe et le regrette, car disposer de soi-même, c’est bien la moindre des réparations à accorder à des êtres qui n’ont jamais choisi d’être là.


#209 – Lyonniais #035 – Des hauts débats

J’ai entendu causer, mais vraiment comme ça en passant, d’un grand débat national. J’avoue ne pas bien savoir de quoi il s’agit, mais je me demande tout de même s’ils vont trouver une salle avec assez de place pour faire entrer tout le monde, et si l’on va faire fabriquer des sièges pour l’occasion ou si chacun·e devra amener son propre tabouret. Et l’ordre du jour, comment va-t-on en décider tous ensemble ? Ça risque de prendre du temps mais on ne pourrait décemment pas éviter d’en passer par là. Une fois installés et -lées dans la grande salle qu’il faudrait donc penser à faire construire assez vite, devra-t-on inscrire sur un petit morceau de papier les sujets dont on veut débattre et le faire passer en bout de table, la personne en bout de table récupérant les feuilles de sa rangée et les faisant à son tour passer à la personne devant elle et ainsi de suite, jusqu’à ce que tous les petits papiers arrivent au bureau du président qui les lira à voix haute et procédera à un vote à main levée pour décider des sujets que l’on garde ou pas ? Évidemment, il ne faudra pas se tromper entre le papier qu’on fait passer au président et celui qu’on comptait faire passer à Nicole ou Nicolas et sur lequel était inscrit : « est-ce que tu veux bien sortir avec moi ? oui / non, entoure la réponse », sinon on n’y arrivera jamais. Ce projet me paraît bien ambitieux, mais je suis sûr que ceux et celles qui l’ont organisé ont tout prévu et qu’ils y mettront les moyens pour que chaque Française et chaque Français ait son mot à dire, voit ses questions étudiées, et que des temps de paroles égaux pour les soixante-sept millions d’habitants et -tantes que nous sommes soient scrupuleusement respectés, sans ça, ça ne sert à rien. Personnellement, moi, je voudrais que soit discuté le rapport qu’entretient la société au bien-être de l’individu, ce qui, je l’espère, ne devrait pas manquer de déclencher une réflexion sur la mort, l’absurdité de la vie, et la place du travail et de l’argent dans tout ça. Je sens que ça va être passionnant.

#208 – Lyonniais #034 – Faut pas avoir la tremblotte pour jouer au Mikado

J’étais tranquillement installé à la table d’un café sur les bords du Rhône, table stratégiquement choisie pour son exposition plein soleil (j’ai passé douze ans à Montpellier sans être foutu de savoir distinguer le nord du sud, alors ne me demandez pas d’être plus précis après quatre mois à Lyon), en train de boire un —surprise— café, quand je tombai sur cette note de bas de page du Japon pré-moderne (1573 | 1867) de Ninomiya Hiroyuki (二宮 宏之) : « Le shôgun est donc dit taikun et l’empereur, le tennô, est alors désigné par le mot mikado« .

Ça alors ! que je me dis, c’est donc sûrement de là que vient le nom du jeu si célèbre et si déclencheur de fou-rires, dans une tentative de me trouver intelligent en dépit de mon incapacité à retenir une seule information de l’enchaînement de noms de seigneurs et de fiefs, de dates et de revenus convertis en quantité de riz (koku [石]) qu’un tel ouvrage académique de civilisation ne manque pas d’offrir. Et justement, à découvrir cette succession sans répit de prises de pouvoir par divers partis à la suite de ruses et de coups de force, j’avais été amené à penser que le jeu du Mikado représentait symboliquement le fait de mettre de son côté, ou de vaincre, les divers seigneurs en place un à un et en toute discrétion, sans inquiéter les autres (ce qui vous ferait courir le risque qu’on s’aperçoive de vos ambitions et qu’on trouve un moyen de vous écarter plus ou moins brutalement de ce jeu de pouvoir), c’est-à-dire sans les pousser à bouger, jusqu’à enfin obtenir la plus puissante des positions, celle de mikado. Le Mikado étant, dans le jeu, le bâtonnet octroyant le plus de points au joueur qui le possède.

Le terme mikado, qu’on pouvait utiliser pour évoquer le tennô, l’empereur donc, et qui servait originairement à désigner le palais impérial, a été employé selon différentes sources de l’internet (qui reprennent toutes mot à mot les mêmes phrases et sans source donc je m’en méfie) au cours des époques Heian et Edo. À l’époque Heian (794 – 1185) et à l’époque Edo (1603 – 1868), ou de l’époque Heian à l’époque Edo ? Je n’en sais rien et, pour tout vous dire, ça ne fait pas une grande différence concernant l’origine du jeu du Mikado, car (toujours selon l’internet sans source) des descriptions du jeu existeraient déjà dans des textes bouddhiques du Ve siècle avant l’an 0 de notre calendrier grégorien. Le Mikado n’est donc pas un jeu d’origine japonaise symbolisant les luttes de pouvoirs de ce pays. Ma fulgurante déduction s’en trouva donc vaporisée, me laissant nu au milieu des références historiques qui me passaient au dessus de la tête comme autant de vautours affamés de ridicule se payant copieusement ma tronche. Hein ? Non, effectivement, je ne suis pas plus doué pour le lyrisme que pour retenir une simple suite chronologique d’évènements. Ô, à quel point je m’étais planté. Le nom du jeu tel qu’on le connaît aujourd’hui en France lui vient même de la marque d’un fabriquant de jeux, alors qu’on le connaît sous l’appellation pick-up sticks, jackstraws et spillikins dans les régions anglophones, et de jonchets, ou onchets, dans la France du XIXe siècle.

Bon, ben, je préférais mon explication. Et quoi qu’on en dise, que ce soit pour jouer au Mikado ou pour devenir mikado à la place du mikado, faut pas avoir la tremblotte.

#202 – Lyonniais #028 – L’écriture inclusive, c’est bien mais pas top

Depuis l’ouverture du blog Montpelliérien, et donc maintenant sur Lyonniais, je tente de me tenir comme je le peux à l’écriture inclusive. Ce qui n’est pas facile. L’écriture inclusive, je trouve ça intéressant et je la vois d’un mauvais œil à la fois. Je vais essayer de m’expliquer brièvement, parce que j’ai la flemme d’écrire. J’en ferai peut-être un article complet un jour, étayé de citations et appuyé de sources universitaires solides une autre fois. Là je vais tout balancer en vrac comme ça me vient.

Ma première rencontre avec l’écriture inclusive fut un texte dont j’ai oublié le titre et la provenance et qui disait, d’après ma piètre mémoire, qu’il fallait cesser de mettre les femmes entre parenthèses. On ne devait plus écrire un(e) marchand(e), par exemple, et on y prônait l’utilisation du « · » que désormais tout le monde connait. J’avais été assez agacé par le ton de l’article qui semblait donner des ordres quant à la manière dont tout un chacun (toute une chacune ?) devait écrire, car je considérais que le langage est propre à chaque personne et ne doit en aucun cas se conformer à des règles dictées par une quelconque autorité, que celle-ci soit l’académie française ou un groupe militant. Mon langage m’appartient comme le tien t’appartient à toi. Ton orthographe, tes expressions, tes tournures de phrases comme ton accent, c’est toi. C’est sympa une langue commune, c’est encore mieux une langue riche de mille variations à l’écrit comme à l’oral. Bref, chacun·e sa langue, et se comprenne qui pourra, pour les autres on fera appel à un tiers chargé de traduire. Je trouvais également que tout cela était bien symbolique, et le symbolique moi, ça m’emmerde. C’est de la poudre aux yeux. Le symbolique, c’est beau, c’est tape-à-l’œil, ça n’explique rien, ça pousse à agir selon l’affect et pas la raison, c’est l’outil principal du conformisme bêbête, et le conformisme bêbête est l’outil principal du harcèlement de minorités par des majorités qui se pensent dans leur bon droit parce que ben, euh, c’est la majorité quoi, les autres n’ont qu’à s’écraser. Entre un(e) marchand(e) et un·e marchand·e, la différence me paraissait purement symbolique.

Cela dit, je me suis aperçu avec les années et à force de lecture, que même si on évacuait cette question des parenthèses ou du point médian, les textes qui me tombaient sous le nez s’adressaient implicitement aux hommes en grande majorité. Surtout chez ceux et celles qui aiment écrire comme on parle. Les adresses directes aux lecteurs et aux lectrices étaient en fait des adresses à des lecteurs seulement. Des « hé, les mecs », ou des « quand votre femme » partout, supposés s’adresser au lectorat en général. Par contre, des « hé, les nanas » qui ne s’adressaient, eux, qu’aux femmes spécifiquement. Dérive logique et qu’on ne voit pas forcément venir du neutre masculin. Hors, moi, je ne voulais pas écrire seulement pour les hommes ou seulement pour les femmes, je voulais écrire pour tout le monde, sans qu’on ait la sensation d’une conversation en non-mixité (non-mixité dont d’ailleurs je comprends bien les avantages majeurs lors d’évènements liés à la condition des femmes, mais qui me paraît tout de même avoir ses limites et ses problèmes dans une société qui découvre, à raison, que le genre n’est que construction sociale). Je me suis donc demandé quelle était la meilleure manière de résoudre ce problème. Eh ben je n’ai toujours pas trouvé.

La raison première de mon passage à l’écriture inclusive était donc de me forcer à voir quand moi aussi je m’adressais sans m’en rendre compte à un lectorat masculin par réflexe langagier (culturel ?). (Oui, si je n’aime pas qu’on me dise comment parler, je n’ai aucun mal à modifier moi-même ma propre façon de parler ou d’agir pour coller au mieux à mon éthique. Et là je dois bien avouer que si des militantes féministes n’avaient pas parlé aussi intensément et sur une aussi longue durée de ces problèmes, sans doute que cette réflexion personnelle n’aurait jamais été déclenchée). C’est-à-dire que quand on fait bien attention à s’adresser aussi systématiquement aux femmes qu’aux hommes, on se rend compte d’à quel point ces réflexes sont ancrés en nous, et on se donne plus de moyens de ne plus faire les choses par défaut, de ne plus dire les choses comme on les disait par habitude, mais de contrôler mieux son expression.

J’ai pu écrire des choses comme :

  • les mardand·es
  • un·e marchand·e
  • des chanteurs·teuses et plus loin des chanteuses·teurs
  • des chanteurs·chanteuses et plus loin des chanteuses·chanteurs
  • des chanteurs et -teuses

J’ai même, sur les conseil de mon ami Koinkoin, tenté d’utiliser le script qui permet d’afficher la notation atomique afin qu’au lieu d’avoir l’impression d’une terminaison m. suivie d’une f. ou d’une f. suivie d’une m., les terminaisons masculine et féminine d’un mot soient superposées, avec toujours dans l’idée (et c’est là que je me vautre également dans le symbolique) d’alterner celle qui se trouverait au dessus et celle qui se trouverait en dessous de l’autre, mais sans succès. Si vous trouvez comment faire, ça m’intéresse toujours d’essayer. Toutes ces solutions, je les essaye et les alterne afin de rester dans l’inventif, le non-conforme, le pas figé. Le plus dur étant de trouver des manières pas trop désagréables à lire.

Car je vois trois problèmes majeurs à l’écriture inclusive. Le premier c’est que ça casse la musicalité d’une phrase. Car le langage est une musique. Une phrase est une mélodie, elle contient ses rythmes, ses notes et ses percussions. Changez un bout de la mélodie, elle n’est plus aussi douce à l’oreille, plus aussi cohérente, il faut en modifier un autre bout pour revenir à un résultat global satisfaisant, mais jamais elle ne sonnera aussi bien, de mon avis, que celle qui vous est venu d’un trait. Pour un blog comme celui-ci, ça n’a pas grande importance, mais pour un texte plus littéraire, ça peut être dommageable. Alors, si vous rajoutez à ça des embranchements en fin de mots plusieurs fois par phrases…

Le deuxième, c’est l’accessibilité à la lecture. La mère d’une amie, directrice de bibliothèque, et anti-écriture inclusive, m’avait fait la remarque que pour quelqu’un qui sait bien lire, ça peut passer, mais que pour les personnes souffrant de troubles d’apprentissage (dyslexie, etc.), ç’allait être un véritable calvaire si ce mode d’écriture était institutionnalisé. Vous l’avez compris, je suis pour l’institutionnalisation de que dalle, mais il est vrai qu’à un moment il faut se poser la question de comment on apprend à lire aux gens. Je ne me suis pas bien penché sur la question, je n’ai donc pas d’avis là dessus.

Enfin le troisième et principal souci d’un point de vue éthique pour moi, c’est que je n’ai pas envie de constamment rappeler qu’il y a des hommes et qu’il y a des femmes. Je veux m’adresser à tout le monde, simplement à des gens, à des personnes, je n’en ai rien à faire qu’il s’agisse d’une lectrice ou d’un lecteur. Car je pense que, si pour en arriver à une réelle égalité de traitement de tous les genres et sexes (je suis un peu paumé quant à ces deux notions, alors je mets les deux) dans une société aussi asymétrique vis-à-vis des comportements attendus des unes et des autres, ont doit évoquer les anciennes catégories pour les analyser et les transformer, mais à terme, pour consolider cette notion d’égalité totale, il faudrait pouvoir s’adresser à une catégorie neutre, l’humanité dans son ensemble. Et pour cela, eh bien oui, il nous manque un véritable neutre en français, qui ne soit pas basé sur le masculin. Ce neutre masculin, c’est principalement ce qui fait que l’adresse directe ne concerne souvent, par glissement, implicitement que des hommes comme je le disais plus haut. Pour le dire plus clairement, à force de dire lecteur, lectrice, madame, monsieur, l’un et l’une, chanteuses·teurs, j’ai l’impression de venir constamment renforcer cette idée qu’il y a deux groupes distincts. Et j’aime pas ça.

#200 – Lyonniais #026 – Femmes, Japon, mon article à trois ronds

« Akechi venait d’échouer. Du moins s’était-il acquitté de son rôle de protecteur envers Sanae. M. Iwase, qui lui était infiniment reconnaissant d’avoir sauvé sa fille, ne s’attarda pas à commenter ses compétences. Mais c’était une piètre consolation pour le détective, d’autant plus vexé qu’il s’était fait rouler par une femme. Et bien plus, quand il apprit de la bouche même de ses hommes que son adversaire s’était enfui après s’être travesti. »

Amis et -mies de la littérature japonaise, bonjour. Ce charmant paragraphe était un extrait du Lézard noir d’Edogawa Ranpo, publié pour la première fois en 1929 dans sa version originale, ici dans une traduction de Rose-Marie Makino-Fayolle aux éditions Philippe Picquier de 1993.

Oh, que je me dis, en lisant ça. Est-ce l’auteur ? Est-ce le personnage ? Comme je n’ai pas fini de lire, à ce stade, je réserve mon jugement. Même si quelques chapitres plus tôt, le paragraphe « A première vue, à les voir ainsi marcher ensemble, on aurait pu dire qu’elles se ressemblaient. C’est à croire que les belles femmes n’ont pas d’âge car Mme Midorikawa, qui avait dépassé trente ans, semblait aussi fraîche et innocente qu’une jeune fille », m’avait également chatouillé. Eh, c’est que je suis sur twitter, je ne pouvais pas lire ça sans penser à la polémique suscitée récemment par les propos d’un certain homme médiatique Français recueillis par un magazine classé « presse féminine ». Laquelle polémique me fit penser à moi-même au cours d’une soirée entre amies et -mis, qui, me rendant compte que mes deux amies les plus proches sortaient avec des hommes de (à la louche) dix et quinze ans de plus qu’elles et que mon père avait vingt ans de plus que ma mère, disait en plaisantant que, jaloux, moi aussi je voulais une copine plus jeune que moi ! J’étais célibataire à l’époque. Je dis donc « en plaisantant », mais quand même. Y avait un fond de quelque chose caché quelque part, dans un coin sombre. Je suis conditionné comme toutes et tous par mon milieu (au sens large) à réagir d’une certaine façon à certains stimuli, même si j’essaie chaque jour de m’affranchir un peu plus de ce conditionnement par la pensée et par les actes. Je suis d’avis qu’on ne s’en sort jamais vraiment, du petit numéro de cirque pour lequel on a été dressé·e, mais que ce n’est pas une raison pour ne pas lutter contre. Bon. Où j’en étais ? Ah oui. Edogawa Ranpo et les hommes d’autant plus vexés que c’est une femme qui les roule, et une femme belle qui bien qu’elle ait trente ans passés semble fraîche et innocente comme un jeune fille.

En lisant quelques éléments biographiques concernant l’auteur, Hirai Tarō (oui, Edogawa Ranpo c’est un pseudonyme, vous avez trouvé tout·e seul·e à quoi ça faisait référence ? Non ? Cherchez plus longtemps alors.), je découvre qu’il se lance après la seconde guerre mondiale dans une sorte de compétition avec l’un de ses amis anthropologue, Iwata Jun’ichi. En quoi consiste leur compétition ? Voir qui trouverait le plus de livres contenant des passages sur l’attirance sexuelle entre hommes. Car Iwata étudie l’homosexualité dans l’histoire du Japon. Je pense : mais quand même, si Hirai étudie l’homosexualité lui aussi, c’est qu’il doit forcément être moins plein de préjugés sur le genre que ce que ces quelques (c’est joli « que ce que ces quelques », non ? Ah bon.) phrases citées plus haut ne le laissent présager. Je cherche donc du côté des études menées par Iwata et… eh ben non, en fait. Pas forcément.

Attention, je ne dis pas que j’ai cerné le bonhomme, je dis juste que lorsque je lis que le wakashudō (la voie des jeunes hommes), qu’étudiait Iwata, consistait à encourager les relations amoureuses et sexuelles entre vieux hommes et jeunes garçons au sein de la classe des guerriers car (je cite wikipédia) « on la considérait [la pratique] comme bénéfique pour le garçon, en ce qu’elle lui enseignait vertu, honnêteté et sens du beau » et que « lui était opposé l’amour pour les femmes, accusé de féminiser les hommes », je me dis qu’on ne nage pas forcément dans la compréhension et l’acceptation des préférences de chacun·e, ni dans l’idéal d’égalité des sexes et des genres. J’ai été naïf. (Au passage, si vous voulez en savoir plus sur la wakashudō et que vous lisez l’anglais, je vous conseille de lire cet article qui est assez bref mais a le bénéfice de contenir pas mal de citations et tire un parallèle avec les pratiques pédérastiques de la Grèce antique, bien qu’il ne dise presque rien sur la place des femmes dans cette doctrine.) Si j’ajoute à ça qu’Hirai publie bon nombre de ses nouvelles dans des magazines destinés aux jeunes garçons et que ses personnages les plus connus (Kogorō —de son prénom Akechi, ouais le rageux, c’est ça— et Kobayashi) sont apparemment souvent décrits comme leaders du Shōnen tantei dan (club des (jeunes) garçons détectives), je me dis que ça ne m’étonnerait finalement pas que les femmes, il les écrive comme veulent les lire les petits garçons Japonais de son temps. C’est-à-dire insolentes et causes de frustration si elles osent se montrer supérieures à un mec dans un quelconque domaine, objets de désir mais aussi dangereuses qu’elles sont attirantes et sexuellement actives, et méchantes manipulatrices (et ce n’est ni Le Lézard Noir ni La Proie et l’ombre (du même auteur) qui me feront penser le contraire.

Bon, mais tout ça, c’est l’ancien temps, hein ? 1929 pour Hirai alias Edogawa, le deuxième millénaire pour le wakashudō. Sûr qu’aujourd’hui, les femmes sont bien mieux considérées au japon, qu’on leur attribue sans préjugé la même valeur et la même place dans la société qu’aux hommes. Hein ? Ben non patate. Tu te doutes bien. L’Université de médecine de Tokyo est accusée d’avoir diminué les notes de femmes s’étant présentées au concours d’entrée, et c’est très récent. Je traduis vite fait quelques passages de la version anglaise du journal Mainichi : « les personnes chargées de la dernière enquête ont trouvé que 66 femmes et 43 hommes avaient été recalés malgré des notes assez hautes pour être accepté aux concours sur une période de quatre ans s’achevant en 2016. Si l’on décompose année par année, 27 hommes et 15 femmes ont été recalés en 2013, 7 hommes et 17 femmes en 2014, 4 hommes et 18 femmes en 2015, et 5 hommes et 16 femmes en 2016. (…) Selon le rapport, l’ajustement des notes au concours d’entrée en fonction du sexe des candidats et d’autres critères aurait commencé en 2006 sous l’ex-président de l’université Hiroshi Ito, qui nie ces accusations. Et en ce qui concerne la raison de cette manipulation des notes, toujours selon le rapport, les personnes chargées de l’enquête ont trouvé que trois des précédents présidents, ainsi que d’autres responsables hauts placés de l’université, pensaient que le ratio des candidates femmes devait être diminué autant que possible parce que « les femmes ont tendance à démissionner de leur poste à cause du mariage et des grossesses. » » On ajoutera pour clôturer le tout : « « Les médecins doivent être forts physiquement pour supporter des horaires de travail éprouvants », rapporte à The Asahi Shimbun une étudiante paraphrasant l’un de ses instructeurs, » rapporte le Courrier International.

Est-ce qu’on parle aussi du numéro du magazine Shukan Spa! (classé « presse masculine ») sorti il y a deux semaines au Japon et qui propose un classement des universités en fonction de la facilité qu’on y a à se taper des étudiantes ? Non, vous avez raison, pas tout d’un coup. Ce serait de la gourmandise.

Allez, sur cet article bien bâclé, je me barre. Je comptais faire plus complet, mais en fait j’ai la flemme. Je rappelle aux rageux et -geuses que je ne suis ni journaliste, ni universitaire et que je traite comme je veux des sujets que je veux, et que je ne me relis pas forcément. Pouvez quand même me chier dessus dans les commentaires si ça vous fait du bien, c’est fait pour ça. Allez, à demain.

#195 – Lyonniais #021 – Garçon, remettez-m’en un vers !

Avant, j’écrivais pas mal de poésie. Quand je dis avant, je veux dire quand je picolais. Ça me venait tout seul. Pas étonnant que Verlaine ait été un pochetron si ça vient tout seul à trois grammes. Il suffisait que je m’embête un peu et que j’ai deux ou trois litres de bière à portée de main, ou du whisky, ainsi qu’une feuille et un stylo, et hop ! Ou plutôt et glou-glou-gou scritch-scritch-scritch ! Entre deux allers aux chiottes je pissais des vers en m’enfilant des verres. Depuis ça ne me vient plus.

Pourquoi cet attrait pour la poésie ? Comme avec tous les domaines auxquels je touche, je n’en suis pas un grand consommateur moi-même. Tous les domaines dits artistiques, hein. Dans le domaine de l’alcool j’étais un trop grand consommateur, tout comme dans celui de la fumette. C’est bien pour ça que j’ai arrêté définitivement la bouteille et que j’ai bien freiné sur les cônes (un mois sans spliff ! Je sens que j’arrive bientôt à ma limite de sobriété volontaire en ce qui concerne la verte, mais comme j’ai pas de thunes je suis bien forcé d’attendre encore au moins quelques jours avant de me replonger dans un petit paradis-enfer artificiel). Il y a quelques auteurs que j’apprécie beaucoup, pas les plus obscurs d’ailleurs, mais ça me suffit. Je ne passe pas mon temps à aller voir tout ce qui se fait en la matière. Je ressens plutôt l’envie de faire moi-même quelque chose dans le goût de ce que j’ai apprécié.

Qui sont ces poètes ? Dans l’ordre d’apparition : Charles d’Orléans, François Villon, Agrippa d’Aubigné, Paul Verlaine et Victor Hugo. Encore que Verlaine, aujourd’hui je l’apprécie moins. Je sais, c’est pas les plus marrants. C’est pas les plus libres dans leur approche de la poésie non plus. Mais moi, dans la poésie, ce que j’aime ce n’est pas la liberté, c’est la contrainte. J’aime l’aspect puzzle. Faire entrer une narration dans un nombre de syllabes limité et respecter une certaine alternance des rimes masculines et féminines. Deux hémistiches égaux. Je trouve que c’est un bon exercice en ce qui concerne le rythme et la concision.

Bon et ben, en ce moment, rien ne me vient plus. Il y a quelques jours je me suis posé dans un bar vers 17h30 et j’ai pris un café, pour voir si l’ambiance des gens qui se la collent autour de moi réussirait à rallumer la petite flamme. Mais je n’ai pas pu aller plus loin que ça :

Cela fait bien longtemps que je n’ai pas écrit
Quelques alexandrins. J’avais pour habitude
—lorsque je picolais et menais la vie rude,
Triste, du célibat— pour étouffer les cris
Que je voulais pousser à la gueule du monde,
De composer des vers dans lesquels je passais
Mon angoisse et mes nerfs ; l’envie de tout casser ;
Le noble sentiment comme le plus immonde.

Vous voyez, je ne cherche pas à faire dans le lyrisme. Juste à raconter quelque chose, quoi que ce soit, en forçant le tout à rentrer comme je peux dans une forme imposée.

Allez, j’arrête là, il est bientôt 21h. Pour me faire pardonner de n’avoir encore pondu que du texte sans aucune photo pour aérer le tout, je vous laisse avec un petit poème que j’avais composé il y a quelque temps pour un certain magazine tellement underground que personne n’en a jamais entendu parler à part celles et ceux qui le fabriquent.

Jamais Victor Hugo n’écrivit de sonnet
Sur les aphtes buccaux ou les trous aux chaussettes.
C’est parce qu’il essayait de nous impressionner
En nous parlant de Dieux, de Patries, de Causettes.
Et pourtant lui aussi quand il mangeait des noix,
Ou parfois du cantal, ça lui collait un aphte.
Lui aussi il trouait ses socquettes de soie.
Il a bien eu du pot que personne ne cafte.
Enfin, le plus sérieux dans cette affaire-ci,
C’est qu’il ne rapportait pas tout ça de lui-même.
Qui fait des poésies pour parler de vessie
Capricieuse, ou de poils, ou de matins de flemme ?
Ou bien d’oncologie ? De bouffer du gigot ?
Ou des housses de couette ? (Ah, les housses de couette…)
C’est pas Victor Hugo ! C’est pas Victor Hugo !
Quel gros nul, celui-là. C’était une trompette.