Anna

Quand la petite Anna débarqua chez moi, ça sentait les égouts. C’était un bien mauvais départ, mais elle ne s’en offusqua pas et me mit même à l’aise en me confiant qu’elle en avait l’habitude car son père sentait lui-même les égouts, c’était donc une odeur qui la rassurait. Par la fenêtre, on entendait les voisins se disputer au sujet de je ne sais quelle drogue qui était trop chère et qu’il y avait sans doute un poing qui n’allait pas tarder à se perdre dans une gueule. Leurs voix d’adolescents imbéciles m’agaçaient fortement, mais devant la belle Anna je ne voulais pas sembler colérique, alors, cette fois-ci, je ne versai pas le seau rempli de mes propres excréments que je réserve d’ordinaire à leur terrasse.

Anna n’était, à la vérité, pas si belle que ça. Elle était mince, certes, ce qui est une obligation pour une jeune fille de son âge, quinze ans, mais seulement elle faisait de la natation désynchronisée, ce qui signifie qu’elle avait des épaules en forme de hanches et des hanches en forme de coudes. Cela plaît à certains, pas à moi. Elle était toutefois une femme particulièrement originale. Elle avait des poils sur le torse et en tirait une grande fierté. Lorsque l’hiver, baladant son généreux décolleté par les bois cévenols, les châtaignes venaient s’y accrocher, elle s’allongeait sur le dos, roulait son torse en boule, et imitait le hérisson. Qu’est-ce que ça nous faisait rire ! Et moi de me piquer le ventre. Anna avait également des poils sous les pieds, mais de ceux-là elle avait honte et se les rasait toujours avant d’aller à la plage pour ne pas attirer les anémones qui, c’est vrai, auraient pu croire reconnaître là un lointain parent. Anna, donc, était là, qui sentait puissamment la lavande, ce qui aurait pu être bien agréable si la forte odeur de déjections qui émanait du seau posé sous la fenêtre ne venait pas se mélanger à la sienne, donnant à tout l’appartement un arrière-goût de croquettes pour chats dès lors qu’on ouvrait la bouche. Il faut faire attention avec les croquettes pour chats des grands commerces, elles sont très nocives pour les animaux et sont souvent la cause d’infections des reins, de calculs, et pour finir de mort. Anna était donc très gênée car elle m’appréciait beaucoup et ne souhaitait pas me causer tant de soucis, d’autant que mes moustaches étaient déjà ternes pour mon âge et mes oreilles pelées. Je lui dis donc que ce n’était pas de son fait et que, de toute façon, je n’avais pas les moyens d’acheter ma nourriture chez les vétérinaires. Elle en fut rassurée et, la tension retombant, ressentit le besoin de s’asseoir. Ce qu’elle fit, mais à peine ses rondes fesses posées sur le canapé, une latte cassa. Je la giflai aussitôt et lui montrai le seau d’excréments comme un avertissement, car, au final, la colère se contrôle très mal.

Les voisins continuaient à se disputer au sujet d’une moto qui serait allée plus vite qu’une autre moto, et Anna commençait à se lasser. Elle me demanda si je n’avais pas la télé, à quoi je lui répondis que, la télé, c’était pour ceux qui sont vivants mais aimeraient déjà être morts, et que regarder la télé était le contraire de faire quelque chose, et que je pouvais lui tirer une balle dans la tête tout de suite si elle était fatiguée de la vie, mais que je ne supporterai pas un suicide à petit feu de la sorte. Dès que j’eus fini ma phrase, Anna me rua de coups. J’avais soit disant manqué de respect à sa mère qui était stagiaire à TF1. Cela dit, elle se reprit bien vite et s’empressa de me baiser les plaies, car c’était une femme qui avait un grand cœur et une bonne vue, et elle voyait bien que je m’étais mis à composer le numéro de la police sur mon téléphone. Mais rien n’y fit, je suis un homme de conséquences, et à peine avait-elle fini de lécher le cartilage de ma rotule apparente, que le commissaire en chef décrocha. Aussitôt, je racontai tout, comment les voisins tenaient un trafic de drogue et de motos. Puis, avec Anna, nous nous installâmes devant la fenêtre dans de confortables fauteuils, avec un paquet de chips, et nous observâmes tout ce beau monde se faire embarquer sous les torrents d’eaux usées que déversaient les autres voisins sur leurs tristes têtes, Anna me donnant des coups de hanches dans les côtes d’un air complice, riant si fort qu’elle dévoilait sa deuxième rangée de dents, et moi de me piquer les doigts sur les châtaignes.

Quand tout fut fini et que nous fûmes enfin rassurés par un SMS des voisins qui nous disaient « on est bien arrivés à la prison, on se refait ça bientôt c’était cool, bonne soirée, la bise », nous nous attaquâmes au repas. Anna se proposa pour rentrer dans le four et tenir les plats, car je n’avais plus de grilles et qu’elle était la plus menue de nous deux. Cela me posa tout de même un souci : on le sait, les vieux fours sont bourrés de carbone et je ne voulais pas qu’elle risque de développer un énième cancer. Je lui proposai donc d’utiliser le four à micro-ondes, mais il s’ensuivit une longue conversation sur le danger des ondes, et pourquoi certaines d’entre elles pouvaient provoquer des mélanomes alors que d’autres pouvaient tout simplement être, disons, la Macarena. À ce moment-là, je dus me résoudre à l’évidence : Anna n’avait pas fait une longue carrière scientifique comme je l’espérais secrètement. Tant pis.

Je profitai du repas pour demander à la belle quelles études elle avait suivies et, à la surprise générale (générale car comme je ne vous l’avais pas dit, certains policiers qui étaient intervenus quelques minutes plus tôt avaient senti l’odeur de nourriture et de bière, et étaient montés nous rejoindre. Comme ils étaient très sages, dans un coin, à contrôler un miroir pour ivresse, je les avais oubliés), à la surprise générale donc, Anna déclara qu’elle avait suivi des études de théologie, spécialité miracles. Un policier demanda timidement si elle savait changer l’illettrisme en vin, et comme elle répondit que non, il s’en fut la tête basse entre ses épaules et la couperose pâle. Anna nous expliqua donc qu’il était désormais incontestable, suite à ses six années de recherches, que les miracles s’expliquent très rationnellement. Cela était dû au fait que les prophètes descendaient tous d’une même longue et illustre lignée de charlatans qui se passaient leurs trucs de père en fils. Par exemple, lorsque Jésus marcha sur l’eau, ce qui est, tout le monde le comprend bien, impossible, il marchait en vérité sur un miroir qui reflétait l’image de la mer que Dieu avait soulevée et faisait flotter au-dessus de Jésus. Pour que ce tour fonctionne, Jésus devait faire en sorte de capter l’attention du public afin qu’il ne pensa pas à lever les yeux, d’où les longues tirades paraboliques. L’un des policiers s’exclama qu’il était outré par ce manquement à la déontologie des miraculistes, dont il faisait secrètement partie, qui interdit aux pratiquants de dévoiler leurs tours aux non-initiés, et ajouta qu’il ferait un rapport au conseil, puis, pris dans le feu de l’action, il métamorphosa lui-même, devant les yeux de la foule ébahie, un jeune banlieusard en cadavre sanglant. Quelqu’un hurla à la bavure, et Anna dut expliquer qu’une bavure, c’est uniquement quand on voit le truc, hors personne n’avait vu ni miroir, ni fils transparents, c’était donc un véritable miracle dans les règles de l’art, nul besoin de convoquer la presse.

Lorsque le repas fut terminé, je reconduisis Anna sur le palier de sa maison. Elle me présenta son mari, à qui je serrai la main bien que ce fut douloureux à cause de toutes ces blessures dues aux cosses de châtaignes, puis je l’embrassai elle, et lui souhaitai une bonne nuit de noces.