#298 – Le bleu du cimetière

S’il y a bien une chose que je prouve à chaque fois que je poste un mot sur ce blog, c’est à quel point je ne suis qu’un gros paquet de contradictions. Dans mon dernier message je m’exclamais « salut les morts ! », aujourd’hui je vous présente un jeu qui se déroule dans un cimetière.

Bon.

C’est un petit jeu que je viens tout juste de terminer de bricoler, sous l’impulsion de la NaNoRenO édition 2020, une game jam qui invite chacun·e à produire un jeu de type visual novel en trente jours. Bon, moi j’en ai pris que douze parce qu’il m’est trop difficile de rester concentré sur un même machin trente, mais normalement les gens prennent leur temps et font ça bien.

Je sais bien que le paragraphe précédent est truffé de mots barbares pour le néophyte mais… Oui alors là je me suis tâté à dire le et la néophyte, mais le néophyte est une plante, vous êtes donc cette fois-ci, mesdames, dans le le. Moi j’ai l’habitude d’être dans le le, mais pour qui est souvent désignée par le la et pas que le le, je conçois que ce soit déroutant. On pourrait en faire une chanson tiens :
« Il est le le et que le le,
Elle est le la, pas que le le,
Laï laï laï laï, laï laï !
Laï laï laï laï, laï laï ! »

À chanter accompagné·e d’un ukulélé, bien entendu.

Où j’en étais ? Vous voyez ce que ça me fait de bosser douze jours d’affilée sur un même machin… Ah oui ! Le jeu, le néophyte, tout ça. Donc les termes barbares.

  • Game jam : évènement invitant tout un tas d’individus à créer des jeux dans un temps imparti, le plus souvent autour d’un thème défini.
  • Visual novel : genre de jeu basé sur le texte (novel signifiant roman en anglais), agrémenté d’images, de musiques et de sons.
  • NaNoRenO, une game jam à l’occasion de laquelle on est invité·e à créer une visual novel.

Je devrais dire un game jam et un visual novel puisque on doit supposément employer le neutre devant les termes étrangers, mais hein, bon. C’est moche. Un Game Boy, une Game Boy. Même débat.

Bon mais dites quelque chose vous, sans rire ! Vous voyez que je me perds en digressions et vous faites même pas un signe. Vraiment on se demande à quoi vous servez.

Allez, passons au jeu. Il s’appelle :

Le bleu du cimetière

Et il est disponible au téléchargement, gratuitement, pour Windows, Linux et Mac, à cette adresse : https://ecrivouilleur.itch.io/le-bleu-du-cimetiere

Il a été réalisé par moi-même sur le moteur de jeu Ren’Py entre le 14 mars et le 26 mars 2020.

Il vous tiendra occupé·e environ 1h00 ~ 1h30.

Si vous avez ce temps à consacrer à de la lecture agrémentée de musique et d’images, allez-y. Sinon téléchargez-le quand même et gardez-le sous le coude pour plus tard. Ou encore troisième option, ne le téléchargez pas et n’y jouez jamais. Tout est possible dans la vie.

Si jamais j’arrive à compresser un peu mieux le contenu média du jeu, il est possible qu’à terme vous puissiez même y jouer directement depuis ce site. Enfin, je serais vous je compterais pas trop là-dessus. Si jamais c’était le cas je mettrais à jour cette note de blog et vous pourrez également le trouver dans la partie Trucouilleur du site, plus exactement ici.

  • Les photos pour ce jeu ont été prises à Prague, dans le cimetière d’Olšaný, dont je vous avais déjà parlé ici.
  • La police d’écriture utilisée pour l’interface est celle que j’ai réalisée il y a quelques mois et dont je vous avais parlé . Vous la retrouverez également dans la partie Typographouilleur du site.
  • Quant à la bande-son, j’ai allègrement pioché dans mes archives personnelles, et vous pourrez retrouver tous les morceaux ici ou là dans le grand bazar.

Voilà. Je crois que je vous ai tout dit.

Bon ben maintenant je vais aller me reposer que ça m’a fatigué tout ça.

Laï laï laï laï, laï laï…

#297 – Salut les morts !

Voyez comme je calcule peu. En essayant ma tablette graphique hier, et en dessinant ce que j’ai dessiné, j’aurais pu choisir de ne publier la monstruosité qu’à l’occasion de la Saint Valentin, ce qui aurait été thématique. Eh bien non, car, je vous l’ai dit, je ne calcule pas. Pourquoi réserver l’amour et le cul à la Saint Valentin, l’horreur et l’angoisse à Halloween ? Suivre la vague pour surfer sur la tendance, comme c’est vulgaire. Mais puisque je trouve également vulgaire de trouver les choses vulgaires, laissez-moi me dédouaner de ce comportement tout à fait empêtré dans le snobisme vulgueux en vous avouant qu’en vérité je n’ai aucune notion des dates, fêtes et anniversaires. La chandeleur c’est quand ? Aucune idée ? L’anniversaire de ma mère ? C’est quand elle m’envoie le SMS « Tu n’as rien oublié aujourd’hui ? »

Je calcule peu et pourtant je peux vous dire que cela fait déjà cinq jours que je suis de retour en France pour un petit entracte dans ma vie de travailleur à Prague.

Tout ça a commencé bien petitement. Passons donc sur l’essentiel, et plongeons sans attendre au cœur de l’anecdotique. On aura bien le temps de revenir sur mon emploi de ces quatre derniers mois et sur ma démission un jour. On aura le temps ? J’espère. Faudra pas calancher avant, ni vous ni moi.

Arrivé en bus à Lyon, je cherche un journal à me mettre sous la dent de l’œil pour patienter jusqu’à l’annonce dans quelques heures de mon train destination le Biterrois. Pas un tabac presse ouvert dans le quartier. Je me rabats sur une librairie, tombe sur le roman Kitchen de Banana Yoshimoto (吉本ばなな), suivi de la nouvelle Moonlight Shadow. J’achète. Si vous tombez dessus, ne vous laissez pas tromper par la quatrième de couverture. Ici pas de petites recettes qui réchauffent les estomacs et les cœurs, mais du deuil à toutes les sauces. Non, ne dites rien, je me déteste bien assez comme ça quand j’essaie de filer des métaphores aussi piètrement. Du deuil, donc, par nuits claires, du deuil par jours de neige, du deuil d’âge mur, du deuil de jeunesse, du deuil qui étouffe, du deuil qui rappelle à ceux qui restent de respirer. Je me suis enfourné ça dans les six heures suivant l’achat, je conseille ce bouquin à tout le monde. Cela dit, je n’ai pas fait le trajet jusqu’à chez mes parents l’esprit aussi léger que si je ne l’avais pas lu. Quoi que, quand on voit la gueule des journaux en France, ç’aurait peut-être été pire si j’en étais resté à ma première idée.

Le lendemain, ma mère avait réuni la famille, que je n’avais pas vue depuis presque un an, pour de petits retrouvailles dominicales. Malgré les réjouissances, nous attentions le coup de fil de Barcelone qui devait nous informer de la mort du cousin de ma mère et mes tantes. Le médecin de l’hôpital psychiatrique avait prévenu, plus que quelques heures. Cet homme, que je n’ai que peu côtoyé mais dont j’entendais fréquemment parler, et que j’appréciais notamment car dans sa jeunesse il s’amusait, accompagné de sa guitare, à chanter les chansons de Brassens qu’il traduisait en Catalan, cet homme, donc, a chuté en quelques années à peine tous les étages de ce grand immeuble HLM en béton pourri qu’est la vie, avant de venir s’écraser la gueule sur l’asphalte. Tut tut, relisez plus haut ce que j’ai dit de l’enfilage de métaphores. En quelques années, donc, moins de dix ans, sa femme l’a quitté, il a perdu son emploi, il a subi une opération à cœur ouvert suite à laquelle il a perdu son second emploi, est tombé dans l’alcoolisme (ou peut-être était-ce avant que ça femme ne le quitte, mystère), forcé de retourner partager le logement de 30 m² de ses parents septuagénaires dans la banlieue barcelonaise, s’est découvert Alzheimer comme son père, est devenu presque légume en quelques mois, a atterri dans un hôpital psychiatrique parce que devenu violent, incapable ne serait-ce que de se souvenir comment on buvait une verre d’eau dans les dernier jours et passait son temps à se fracasser la tête dans les vitres et les miroirs dès qu’il en croisait. Médicaments, alcool, blessures volontaires, dénutrition. Il a passé ses derniers jours sous morphine à l’hôpital jusqu’à ce que le cœur lâche, comme il se doit. L’appel annonçant sa mort est d’ailleurs arrivé à 15h30, très poliment, juste après le gâteau. Un bras de vénus, mon préféré. Brazo de gitano, en catalan.

Le soir mon amie m’appelait. L’une de ses connaissances était décédée d’un cancer. À quelques milliers de kilomètres d’elle, je n’avais pas les bras assez longs pour la prendre dans mes bras et je m’en voulais un peu de n’avoir pas mangé assez de soupe quand j’étais petit, comme on me l’avait recommandé.

Le lendemain, puisque décidément je n’en avais pas eu assez de ma ration de mort, j’ai dévoré dans la journée le dernier livre de Cavanna : Crève, Ducon ! Décidément l’un des grands amours de ma vie, ce mec. J’avoue avoir été pris d’une légère mélancolie lorsque m’apercevant qu’ayant lu tous ses livres précédents et venant de lire le dernier qu’il écrirait jamais (puis qu’il est décédé en 2014, en janvier ou février (moi et les dates…)), je n’aurai plus jamais un ligne inédite de sa plume à découvrir. Cela dit, le coup de blues est vite passé. C’est comme ça, lire Cavanna vous pousse à vivre et à aimer vivre tout en regardant la mort bien dans les yeux. C’est chouette.

Voilà comment se sont passés mes premiers jours de vacances. Alors, salut les morts ! et maintenant foutez la paix aux vivants, on n’a pas que ça à faire de pleurnicher à vos mémoires. Avec toutes ces bières à boire, ces baisers à donner, ces fou-rire à fou-rirer, vous pensez pas que vous êtes un peu égoïstes à réclamer autant d’attention ?

#295 – Allez voir ailleurs si j’y suis. SPOILER : j’y suis pas.

Mais Feldo y est. Oui, encore Feldo, toujours Feldo. Heureusement que j’ai des amis qui font des trucs, ça me permet de vous occuper pendant que mon blog est en jachère.

Et où est-il donc, Feldo ? En République Tchèque. Enfin non, il est en France. C’est moi qui suis en République Tchèque, mais c’est lui qui en parle. Et où en parle-t-il donc ? Eh bien sur le site fiction-interactive.fr, dans l’article : Films interactifs – Kinoautomat.

Ici pas de conseils touristiques, mais un très intéressant article sur un film produit il y a une cinquantaine d’année, précurseur d’un certain procédé cinématographique.

Sur ce, je retourne me faire exploiter par les stakhano-capitalistes que sont mes patrons, et j’espère que d’ici quelques semaines j’aurais à nouveau le temps d’enrichir le site plus fréquemment, vu que je viens de donner ma démission.

#294 – Ortographe et Expressions Françoises.

Les réformes de l’orthographe, on en cause, on en causait, on en causera toujours. En cela c’est un parfait sujet pour déclencher une belle engueulade familiale au réveillon, dans quelques jours. Essayez, vous verrez, ça vous évitera peut-être de vous y emmerder comme tous les ans. Notez tout de même que l’ampleur de l’engueulade est proportionnelle au nombre d’enseignants présents autour de la table, et que si votre famille est constituée uniquement d’enseignants, par mesure de précaution, appelez les pompiers avant de lancer le sujet. On en causait déjà, donc, en décembre 1665, des réformes de l’orthographe. Un certain D. E. D. nous fait le topo.

NOVVELLES
svr
LES SIENCES

Mercredy 2. Decembre m. dc. lxv.
Par D. E. D.

(…)

ORTOGRAPHE ET EXPRESSIONS
Françoiſes
.

L’Ortographe, ou la droite & veritable écriture, êt celle qui répond plus parfaitement à la prononciation, & à l’uſage des Savans. Pluſieurs veulent que par l’Ortographe on évite encore les Equivoques, mais on ne les évite gueres que par le ſens, lequel il faudroit avoir perdu, ſi par exemple quand un Cavalier demande ſes botes, on le croyoit parler ou des botes de foin, ou des coups de fleuret, qu’on dit encore & qu’on écrit botes. L’Equivoque que ie voy plus generalement évitée par la nouvelle Ortographe, êt des i & des u conſonnes ou voyelles. Car aujourd’huy l’u quarré & l’i ordinaire sont voyelles : l’v rond & l’j long consonnes, par exemple dans le nom de cét Auteur jevius.

Ie croy que le retranchement des létres ſuperfluës, lequel on peut en ce temps remarquer dans la plus part des Livres, vient des Etrangers & des Hollandois principalement : de quelques Meſſieurs de l’Academie Françoiſe : de defunt Monſieur Sancteuïl : enfin de pluſieurs autres qui écrivent à peu prés comme on parle, & qui dans les connoiſſances qu’ils ont des Langues, ne craignent pas qu’on leur reproche d’ignorer la Gréque & la Latine, dont la nôtre dépend.

On a donq premierement rentranché l’S de tous les mots où l’on ne l’entend pas, comme d’être & de connoître. 2. l’H de pluſieurs autres mots : comme de Caractere, de la ſeconde ſyllabe d’Ortographe & d’Auteur qui vient d’Auctum pris dans Lucrece pour faire. 3. le P de Domter, qui vient de domitum. 4. le C de Savoir, que l’on voit eſtre tiré de ſapere. Pour le mot de Sience, il êt vray que les Latins l’écrivent aveq un C. Mais on peut aprendre dans l’Ariſtarque de Voſſius, que les Antiens le prononçoient comme un K ou un Q, & comme nous prononçons la premiere ſyllabe de Squinance. S’il falloit toûjours suivre l’Ortographe Gréque ou Latine, il faudroit écrire gar pour car, & grephe pour gréfe, Prebſtre, doubte, Cæſar, l’Hom ou l’Homme dit, au lieu d’on dit. Enfin on a retranché d’autres létres, comme l’un des deux a d’âge, le premier a d’à ſavoir, & l’e d’eu que quelques-uns écrivent û, le t de fruis, & ſemblables.

Rien ne choque davantage la plus part des Lecteurs, que de voir le verbe êt ſans s : enquoy ils témoignent peut-être plus d’habitude que de raiſon. Ils écrivent être & eſt : comme i’eſpere qu’ils écriront mettre & meſt pour met. Si l’écriture ſelon eux fait de la diference entre les choſes : comment n’en fait-elle point entre le verbe & le vent d’eſt. La raiſon qu’ils raportent, qu’on prendroit êt pour & conjonction, êt nulle. Car le ſens & l’accent l’en diſtinguent aſſés : comme ils diſtinguent aſſés ſon é ouvert des autres ſortes d’é, que les Grammairiens de nôtre langue expliquent.

On n’a pas ſeulement retranché des létres : on en a encore changé, comme ph de Filoſofe. Et à n’en mentir point, c’êt une maniére d’écrire, ſi on la ſuivoit, commode pour abreger, & pour éviter encore la prononciation de Pfiloſopfe, comme celle de Pfundanius pour Fundanius, remarquée par les Antiens.

Quelques-uns ont encore changé en s l’x final des mots, par exemple de ceux-cy, aus deus animaus, & l’s en z, uzage. M. Du Rier a encore changé le c final en q, par exemple dans aveq, afin de fermer le mot enſemble & la létre, car c n’êt qu’un q fermé, & afin de garder la méme létre dans l’alongement du méme mot, aveq avèque. Pluſieurs ont pareillement changé au en o comme en Povreté, où nul ne peut prononcer Pou-reté, à moins d’ignorer les premers élemens de l’Ortographe, & la diſtinction des létres.

Ce qu’on pourroit ſouhaiter, ſeroit d’étendre ces retranchemens & ces corrections de nôtre écriture, à quelques maniéres de nôtre expreſſion : car pour celles de la vie, ie les laiſſe, & ne parle que du parler méme. Surquoy ie m’étonne, qu’en la perfection où êt preſentément nôtre Langue, pluſieurs diſent & écrivent ou deux mots pour un : encore bien que, comme par exemple, puis apres, pour & afin, enfin pour concluſion, ou un mot pour un autre, comme auparavant luy pour avant luy, dedans les Livres pour dans les Livres, Chez Platon pour dans Platon.

En cette Sentence mémes : Il êt des Maîtres comme des Medecins : il faut toûjours prendre ceux qui ont plus d’eſprit, de doctrine, d’experience, & de fidelité, ce ſeroit ce me ſemble un pleonaſme ou une abondance vitieuſe, de dire le plus d’eſprit, le plus de doctrine.

Entre ces autres expreſſions : un Homme ſe remuë, une choſe ſe fait ou ſe dit : la premiere êt bonne & veritable. Mais pour les deux derniéres & toutes les ſemblables, il me ſemble que les gens d’eſprit commencent d’en corriger le contre-ſens, & de croire qu’une choſe ne ſe fait pas & ne ſe dit pas elle-méme : mais qu’on la fait & qu’on la dit, &c.


Source :
D. E. D. « Ortographe et expressions Françoises. » Nouvelles sur les siences, 2 décembre 1665, Paris, 1665, pp. 2–4.

Disponible sur Gallica.


Espérons que ça fasse relativiser un poil les puristes à la chouinette sensible qui passeraient par ici. Quoi ? C’est bientôt Noël, on peut toujours rêver.

#293 – C’est peut-être de la merde, mais maintenant c’est de la merde légale

Je viens de faire l’acquisition, très légalement cette fois-ci, du synthétiseur Vocaloid et de la voix synthétique nommée Flower. En trente petites minutes, on peut créer grâce à tout ça d’infâmes morceaux pop à base de voix robotiques, ce qui me plaît beaucoup puisqu’en ce moment je n’ai ni le temps ni les moyens matériels de faire mieux.

J’en ai bien bavé pour télécharger des gigabytes à 120 kb/s à l’heure où tous les voisins pompaient la bande passante ce soir, mais j’ai quand même pris quelques minutes pour tester le machin avant de devoir aller me coucher :

Test viteuf de VOCALOID5 et v4_flower

Vous pouvez entendre de la reverb, elle est native du logiciel. Pas mal d’effets sont déjà présents (compresseur, delay, disto… une dizaine en tout) de bonne qualité (c’est un produit Yamaha, les mecs débutent pas dans le métier…), et il y a encore plus de paramètres pour régler finement ses voix et les rendre les plus humaines possible que ce que j’expliquais de vocaloid 4 dans ces articles. C’est même incomparable niveau accessibilité, tous les défauts que je trouvais à l’ancienne version ont été gommés. N’importe quel-le amateur-trice (comme moi) peut en quelques secondes, et avec un peu de motivation, mettre en œuvre ses idées et les faire sonner correctement à grands coups de presets avec cette version 5 du logiciel.

Seul hic, toujours aucun vocaloid francophone. Il faudra faire avec la phonétique anglaise ou japonaise. Perso je prends la japonaise, mais comme je n’ai toujours pas le niveau pour écrire des chansons en japonais, c’est un vrai frein à la création. On reste dans l’onomatopée, les oooh, les aaah, les kiki kaka. Je veux dire qu’on serait forcé d’y rester, dans l’onomatopée, même en prenant plus de 20 minutes pour faire un vrai morceau, faute de paroles originales. Ou faudrait se cantonner aux reprises. Ou trouver un ou une poète du Japon pour nous pondre un joli texte.

Bon ben dans tous les cas maintenant je pourrais faire chanter des kaka kiki à un robot japonais en toute légalité, et qu’est-ce que vous dites de ça ?

#292 – J’ai trois minutes pour vous causer de mon cul

C’est une image. Mon cul en lui-même n’a rien à déclarer, sinon les ordinaires hauts et bas qu’un cul peut expérimenter dans le cadre de ses fonctions lorsqu’il change brusquement de pays et donc de régime. Passons.

La série sur le Fantastique Japonais de Félix Régamey était prête depuis plus de deux mois, il ne manquait que quelques notes de bas de page à terminer et quelques images à trouver, et je n’ai pu la poster qu’il y a deux semaines. J’vous essplique.

Vous vous rappelez peut-être comme je fanfaronnais d’avoir refusé un emploi à l’école Montessori de Prague car le contrat était bidon, eh bien j’ai signé un autre contrat encore plus bidon. Disons que j’ai tout de même bien moins de responsabilités et de travail pour le même salaire et la même absence totale d’assurance chômage et maladie. Quand je dis moins de travail, ça veut dire que je peux tirer au flanc quelques heures par nuit sur le lieu de travail, pas que je travaille moins d’heures. Par nuit ? vous dites-vous. Eh oui. Je suis désormais réceptionniste de nuit dans une auberge de jeunesse en plein centre de Prague, 12h par nuit, 7 nuits toutes les deux semaines. Je suis également prof de français quelques heures par semaine dans une école Britannique internationale, ça c’est les après-midi, histoire d’être bien sûr de n’avoir absolument aucun rythme de sommeil régulier.

Vous allez me dire que même si on rajoute les déplacements, cela ne fait toujours que 50h hebdomadaires (pour 800€), et que donc ça laisse bien du temps pour rédiger quelques notes de blog. Vous auriez raison si je n’avais eu à déménager mes affaires de Lyon à Prague en bus. Ce qui nous rajoute 36h de bus aller-retour à chaque fois, plus 24h à faire des valises et des cartons.

Je connais bien la Suisse maintenant. Enfin surtout les douanes.

Pour venir compléter cette emploi du temps que certains macronistes d’entre-vous trouveront un peu light, n’oubliez pas qu’il me faut également dormir un peu, faire les courses, les repas et le ménage. Tâches toutefois partagées par mon amie, elle occupée à travailler 40h/semaine avec des personnes porteuses de handicap, rédiger un mémoire à distance avec allers/retours Prague-Bruxelles et passer son permis de conduire.

Apparemment le traducteur ou la traductrice n’a pas touché un centime sur les prunes.

Voilà donc pourquoi je n’ai pas donné signe de vie depuis tout ce temps. Mais je suis toujours là, le déménagement est maintenant terminé et je commence (très doucement) à m’adapter à mon rythme de travail (beurk), je vais donc à nouveau pouvoir m’occuper du site.

Je me rends d’ailleurs compte qu’il doit désormais être indexé par les gros moteurs de recherche car je dois supprimer environ 50 spams dans les commentaires tous les deux jours depuis deux semaines, ce qui me fait me demander si c’est une bonne ou une mauvaise chose.

Dans les choses prévues pour la suite : un portrait de Félix Régamay pour venir compléter le dossier de son Fantastique Japonais, me remettre à alimenter le blog indépendant de la section musicouilleur, et si possible même composer quelques nouveaux morceaux.

À bientôt, donc, et merde au travail.

#291 – Le Fantastique Japonais de Félix Régamey (6)

LE FANTASTIQUE JAPONAIS (1)

II
le feu (Suite)

Soghen, mauvais prêtre, a scandalisé les fidèles par sa conduite dévergondée et déconsidéré l’église. Il a été bien sévèrement puni, car voici sa tête convulsée, soufflant, sifflant, grinçant des dents, qui passe emportée dans un tourbillon de flammes ; elle va, se heurtant à tous les obstacles que rencontre en chemin son vol capricieux, ainsi que celui des chauves-souris crépusculaires zigzagant dans l’espace. C’est à Kiotto, aux alentours du temple de Onganzi, qui fut le théâtre de ses exploits passés, que s’accomplit la pénitence de ce Juif-Errant des airs (Fig. 22).

Wa Nioudo, est le nom qu’on donne à cette machine phénoménale qui doit son origine à l’avarice extrême d’un bonze médiocre, dont le châtiment rappelle celui du précédent.

Depuis sa mort, sa tête monstrueuse, séparée du tronc, s’en va, roulant éperdue dans la nuit ; elle est devenue le moyeu d’une lourde roue enflammée qui court les rues de Kiotto, jetant l’effroi sur son passage, et c’est une fâcheuse rencontre que de se trouver nez à nez avec ce véhicule effréné ; plus fâcheuse encore s’il vient heurter à votre seuil ; le moyen d’éviter qui pousse plus avant existe cependant ; il ne s’arrêtera pas chez vous, si vous avez eu soin d’écrire ce simple mot : « Komotokoroshoponosato » ! (Fig. 23)

Les Japonais disent : « Frappez du doigt à petits coups sur le crâne d’un bonze, le son sera le même que si vous frappiez sur une calebasse vide. » Ce proverbe ne témoigne pas d’un respect bien profond pour le sacerdoce ; c’est qu’aussi à côté d’individualités douées de rares vertus et d’un haut mérite, les faibles d’esprit, ratatinés par l’abus des patenôtres accompagnées de roulement de gros tambour qui durent des journées entières et du couchant à l’aurore, ne sont pas rares, et nous venons de voir que ces religieux n’ont pas plus qu’ailleurs le monopole exclusif de la vertu.

Ce ne sont cependant pas ces brebis galeuses qui pourront ébranler sérieusement cette foi aimable, naïve et aussi gouailleuse, qui fait, au Japon, si bon ménage avec l’esprit d’obéissance et de discipline, et chacun n’en remplit pas moins très exactement — sans trop d’emportement toutefois — les prescriptions du culte.

Il est d’usage de célébrer au temple un service pour les morts de qualité : c’est la nuit pendant la veillée funèbre qu’apparaît l’oiseau noir aux yeux luisants qui vomit du feu par le bec, avec un grand bruit d’ailes (Fig. 24).

Omoraki, oiseau funeste, que t’a fait ce cadavre dont tu viens troubler le repos ? Cette question, que nous n’avons pas eu d’ailleurs, l’occasion de lui poser directement, est restée sans réponse. Nous n’avons donc d’autre ressource que de nous perdre en conjectures.

L’histoire naturelle a été, dans tous les temps et dans tous les pays, une source inépuisable de récits fabuleux, de cocasseries fantasques ; les bons auteurs japonais ne sont pas restés en arrière sur ce chapitre, comme bien on pense. Non contents d’inventer de toutes pièces toutes sortes de bêtes apocalyptiques telles que le kilin, le dragon, etc., ils ont prêté à certains animaux existant réellement des traits et des mœurs que Buffon n’a jamais entrevus.

C’est ainsi que, d’après eux, le tapir peut procurer des rêves heureux, à la condition de broder son image sur les oreillers ! Qu’un corbeau noir habite le soleil et qu’un lapin blanc est visible dans la lune où il pile sans relâche du riz dans un mortier.

Voici maintenant pour le tigre : Cet animal qui a la taille d’un bœuf, dort le jour dans les cavernes, ne sort que la nuit en quête d’une proie, et alors un jet de lumière s’échappe d’un de ses yeux, éclairant la campagne qu’il fouille avec l’autre !

Ce qu’on raconte du chat n’est pas moins surprenant. Ce n’est pas à cause du fameux ver dont il est parfois question dans nos loges de concierge, que les Japonais coupent inexorablement le bout de la queue de leurs chats — c’est pour qu’ils ne deviennent pas trop vieux.

Le chat doit l’immortalité à sa queue intacte, disent-ils. Ne chicanons pas là dessus, mais en quoi l’immortalité des chats peut-elle bien les gêner ? et est-il bien sûr ensuite que le moyen employé pour les y soustraire soit bien efficace ?

Le chat, après qu’il a vécu des siècles, devient terrible, son poil se hérisse et il n’apparaît plus qu’environné de flammes ; il change alors son nom ordinaire de Nekko en celui de Kansha, et se livre à des déprédations redoutables ; bien des bouleversements lui sont dus, et il montre un goût particulier pour les femmes dont il déterre les cadavres, qu’il dévore (Fig. 25).

C’en est assez, n’est-ce pas, pour motiver toutes les précautions, et puisque le Kansha ne se montre plus depuis qu’on coupe la queue du chat à sa naissance, c’est bien la preuve que la précaution est bonne à prendre.

Voici maintenant les furets flamboyants, titans en miniature, qui semblent vouloir escalader le ciel, à les voir se dresser, grimpant les uns sur les autres au sommet des arbres. (Fig. 26).

Cela n’est pas vu d’un très bon œil par les bonnes gens voisins de l’endroit où ont lieu ces acrobaties — Signe d’incendie, disent-ils, au diable les furets flamboyants ! »

Enfin, voici une sorte de vampire fulgurant, aux yeux ronds, aux crocs aigus et à forte griffe (Fig. 27).

Toujours bondissant, il opère de préférence dans les jardins ; les dégâts qu’il cause sont considérables, son haleine brûlante dessèche les plantes frêles, flétrit les fleurs et fait tomber les feuilles des arbres, et partout où il passe, c’est comme si le feu y avait passé.

(A suivre)

Félix Régamey.

(1) Voir le t. III, p. 141, 189, 257, 576, 639.


  • Soghen : Sōgenbi (叢原火 ou 宗源火)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Sōgenbi (叢原火) », Gazu Hyakki Yagyō (画図百鬼夜行), 1776.
  • Kiotto : Kyōto (ou Kyōto-shi 京都市)
  • Temple de onganzi : Fait probablement allusion à l’un des bâtiments liés à la secte Hongan-ji (本願寺)
  • Juif-Errant : personnage mythique privé de la mort et condamné à errer sur terre éternellement.
  • Wa nioudo : Wanyūdō (輪入道)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Wanyūdō (輪入道) », Konjaku gazu zoku hyakki (今昔画図続百鬼), 1779.
  • « Komotokoroshoponosato ! » : 此所勝母の里 (このところしょうぼのさと) kono tokoro shobo no sato « Ici c’est le village de Shōbo ». D’après l’article d’Andrew Kincaid citant lui-même l’ouvrage Yokai Attack! The Japanese Monster Survival Guide de Hiroko Yoda et Matt Alt (Tuttle, 2012), ce serait une référence à une histoire confucéenne dans laquelle l’un des disciples de Confucius aurait évité la ville de Shōbo dont les caractères, 勝母, peuvent être lu comme « triompher de sa mère ».
  • « Frappez du doigt à petits coups… » : J’ai pas trouvé l’origine de celle-là, mais ça m’intéresse…
  • Omoraki : Onmoraki (陰摩羅鬼 ou 陰魔羅鬼)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Onmoraki (陰摩羅鬼) », Konjaku gazu zoku hyakki (今昔画図続百鬼), 1779.
  • Kilin : kirin (麒麟, きりん), créature de la mythologie chinoise, mélange de cerf et de cheval portant souvent pelage et écailles.
  • Buffon : Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, (1707-1788). Naturaliste, biologiste et philosophe, auteur de L’histoire Naturelle, générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roi, publiée en 36 volumes entre 1749 et 1789.
  • Tapir brodé sur l’oreiller : baku (獏 ou 貘), il dévore les cauchemars.
  • Corbeau dans le soleil : Yatagarasu (八咫烏), corbeau à trois pattes qui représente le soleil et l’habite.
  • Lapin sur la lune : Tsuki no Usagi (月の兎), sur son astre il pile du riz dans son mortier au Japon, s’attelle à la préparation d’un élixir de vie en Chine.
  • Tigre : Je n’ai trouvé aucune référence au tigre à l’œil-torche ailleurs.
  • Kasha (火車) :
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Kasha (火車) », Gazu Hyakki Yagyō (画図百鬼夜行), 1776.
SAWAKI, Suushi (佐脇嵩之). « Kuhashiya (くはしや) », Hyakkai Zukkan (百怪図巻), 1737.
Anonyme. « Kasha (火車) », Bakemono no e (化物之繪), c. 1700. CC BY-SA 4.0, Brigham Young University.
  • Furets flamboyants : Ten Itachi (鼬)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Ten (鼬) », Gazu Hyakki Yagyō (画図百鬼夜行), 1776.
  • Sorte de vampire fulgurant (fig. 27) : Furaribi (ふらり火)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Furaribi (ふらり火) », Gazu Hyakki Yagyō (画図百鬼夜行), 1776.
SAWAKI, Suushi (佐脇嵩之). « Furaribi (ふらり火) », Hyakkai Zukkan (百怪図巻), 1737.
Anonyme. « Furaribi (ふらり火) », Bakemono no e (化物之繪), c. 1700. CC BY-SA 4.0, Brigham Young University.

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#290 – Le Fantastique Japonais de Félix Régamey (5)

LE FANTASTIQUE JAPONAIS

II
le feu (Suite).

Ecoutez la touchante histoire de la pauvre petite servante aux mains de beurre — ainsi dit-on de celles qui laissent tout tomber — histoire bien souvent racontée au Japon, où elle est populaire sous le titre de Bentio Sara Yaski.

Un jour qu’elle lavait la vaisselle, la petite servante eut le malheur de casser une des dix assiettes dont se composait un service très précieux et de grand prix.

La colère du maître fut terrible et, de désespoir, la fille alla se jeter, la tête la première, dans un puits qui, dès lors, ne peut manquer d’être hanté.

Une lueur livide, de sourds gémissements répandent chaque nuit l’épouvante dans le voisinage. Ces rumeurs annoncent la présence du fantôme, qui se dresse, apparition sinistre, au-dessus de la margelle (fig. 19). De sa bouche s’échappe une longue flamme qui tient en suspension des assiettes semblables à celles du service dépareillé ; elles surgissent une à une, et, à mesure, le spectre en fait le compte… trois, quatre, cinq, six… jusqu’à neuf, chiffre qui n’est jamais dépassé, et où la voix s’arrête et se brise dans un sanglot.

Ainsi la malheureuse compte et gémit jusqu’au jour.

Toute cette fantasmagorie est venue s’ajouter à un fait divers authentique que l’imagination des bonnes gens s’est plu à embellir et à surnaturaliser.

Autre histoire fantastique où la curiosité est sévèrement punie.

C’est la nuit… la maison est bien close… une mère veille auprès de son enfant endormi. Un bruit insolite, venant du dehors, et semblable au roulement d’une lourde charrette, lui fait dresser l’oreille, et l’attire. Par la fenêtre entrebâillée elle voit passer dans un tourbillon de feu un véhicule des plus extraordinaires : (fig. 20) une roue, un timon sur lequel est à demi couchée une femme à l’opulente chevelure, dont les chairs nues sont léchées par les flammes.

Eblouïe et terrifiée par ce spectacle qui n’a duré que quelques secondes, la mère a refermé son volet. Elle s’aperçoit alors que son enfant n’est plus là… il a disparu !…

Une nuit horrible, une journée plus horrible encore, s’écoulant lentement ; le soir venu l’infortunée frémit en se retrouvant seule avec sa douleur.

« Ma curiosité était-elle donc si coupable ? s’écrie-t-elle ; mais mon fils, lui, est innocent ! Pourquoi le punir, justes dieux !… pourquoi le priver de sa mère ?…

Ainsi s’exhale sa douleur en des vers, assez bien tournés sans doute, puisque sa plainte est entendue et qu’une voix lui répond :

« Ton enfant te sera rendu ; mais que cela te serve de leçon ; sois moins curieuse à l’avenir… »

Et subitement l’enfant se retrouve dans ses bras.

Ceci nous prouve qu’au Japon les dieux ne sont pas inexorables, non plus que dédaigneux de poésie.

(A suivre)

Félix Régamey.

(1) Voir le t. III, p. 141, 189, 257, 576.


NOTES ET COMMENTAIRES

  • Bentio Sara Yaski : Banchō Sarayashiki (番町皿屋敷)
  • fig. 19 : Sarakazoe (皿数え)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Sarakazoe (皿数え) »,Konjaku gazu zoku hyakki (今昔画図続百鬼), 1779.
  • fig. 20 : Katawaguruma (片輪車)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Katawaguruma (片輪車) », Konjaku gazu zoku hyakki (今昔画図続百鬼), 1779.

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#289 – Le Fantastique Japonais de Félix Régamey (4)

LE FANTASTIQUE JAPONAIS (1).

II
le feu

La coutume ne se rencontre guère que chez nous de saluer les morts au passage ; les étrangers voient là le comble de la politesse française et les Japonais ne ont pas les derniers à s’en montrer surpris.

Un peuple peut être aimable et poli, doué de sentiments délicats et tendres et ne rien comprendre aux honneurs et aux soins exagérés que parfois l’on prodigue au corps — cette guenille — que la vie a quitté.

Tel le Japon, où le culte des ancêtres est cependant en grand honneur, et c’est ici que se manifeste clairement la différence qui existe entre le sentiment religieux épuré et l’idolâtrie bestiale dont peut se réclamer le fétichisme du cadavre.

Il est hors de doute que nous faisons dans la vie — matériellement — la place trop grande à la mort ; elle nous envahit et nous encombre. Il y aurait certainement de quoi donner à réfléchir si l’on pouvait dire la dépense énorme et inutile occasionnée par nos « convois, services et enterrements. »

Il paraît cependant que, même au Japon, où les vivants font si bon marché de ce qu’on est convenu d’appeler les pompes funèbres, il est des morts qui s’accommodent mal de l’abandon de leurs restes.

Témoin cette vieille femme, la plus obstinée qui ait jamais vécu sur la terre. Depuis des siècles elle ne se lasse pas de venir se plaindre du traitement qu’on lui fit subir jadis ; le Japon était encore plongé dans la barbarie et il était d’usage alors de se débarrasser violemment des dames devenues trop vieilles, qui par conséquent avaient cessé de plaire.

Celle-ci ayant éprouvé le sort commun, jamais n’avait pu prendre son parti d’avoir été jetée du haut au bas d’un roc à pic et d’être restée privée de sépulture.

C’est pourquoi, encore aujourd’hui, quand la nuit est bien noire, on voit planer et l’on entend grésiller le feu de la vieille femme. (fig. 16).

On doit se féliciter de ce que les esprits des morts apportent généralement plus de discrétion dans leurs récriminations.

Toyo-Foussa, avec qui nous avons déjà fait connaissance, nous montre (fig. 17) rasant la terre, une de ces flammes légères, sans chaleur et semblables à nos esprits follets, qui naissent, brillent et s’évanouissent dans les airs qu’elles n’agitent même pas, sans laisser aucune trace de leur passage : elles sont comme ces doux reproches à peine sensibles faisant naître sur nos lèvres le triste sourire qui s’efface à peine ébauché…

C’est sur l’emplacement d’un cimetière abandonné que l’artiste a vu voltiger cette flamme qui éclaire ici la vaine et fugitive apparence du monument élevé jadis à la mémoire d’un noble inconnu et dont il ne reste pas une pierre. Emanation suprême, dernière supplication de la mort à la vie…. mais bientôt la petite flamme elle-même s’éteindra pour toujours et tout sera fini.

Mais de même qu’il est des mémoires qui ne s’effacent pas de la pensée des hommes, il est des monuments qui résistent aux injures du Temps. Celui de Yeyas — le fameux Shiogun, un des héros de l’histoire Japonaise — qu’on voit à Nikko, est du nombre, et rien ne saurait mieux donner l’idée de la magnificence et de la grandeur du site, de la beauté des temples qui l’environnent, que ces vers d’un de mes bons camarades du Japon, qui eut cette bonne chance d’y vivre plus longtemps que moi.

Un amas de montagnes vertes

Dressant au ciel leurs grands sapins,

Les torrents des cîmes désertes

S’engouffrent au fond des ravins,

Les mystérieuses allées

Sans une voix, sans un écho,

Conduisant jusqu’aux mausolées…

C’est presque un rêve et c’est Nikko !

…………………………………………

Le héros du Japon sommeille

Dans cet ensemble harmonieux ;

Auprès de sa grand ombre veille

Un peuple d’esprits et de dieux.

Les symboles et les figures

Du paradis Oriental

Semblent vivre dans ces sculptures

Qu’anime un souffre d’idéal.

La pourpre, l’or, l’azur ruissellent

Mariant leurs vives couleurs,

La grâce et la terreur se mêlent :

Oiseaux, dragons, monstres et fleurs

C’est tout un monde fantastique

De bronze, de pierre et de bois ;

C’est l’encadrement poétique

Aux mânes des grands et des rois !

………………………………………

Mais hélas, le sort de Yeyas n’est pas réservé à tous les héros ! Combien sont morts ignorés en combattant, dont aucun monument ne célèbre les vertus guerrières.

Après la bataille, vainqueurs et vaincus ont été enfouis à fleur de terre, à l’endroit même où ils sont tombés ; ainsi leur dépouille a pu être soustraite à la dent des animaux voraces et aux ongles acérés des oiseaux de proie ; mais le sol, fouillé par la pluie d’orage, a bientôt rendu les ossements blanchis des cadavres qu’on lui a confié, et ceux-là aussi donnent lieu à de petites flammes errantes dans la nuit.

L’aspect de ces flammes ne présente rien de bien particulier, elles ne méritent pas l’honneur de la reproduction.

Il n’en est pas de même de celle que, sans quitter le théâtre de la guerre, je tire d’un petit manuscrit du siècle dernier, signé Okamoto Auské, savant samouraï, professeur de tactique et d’art militaire.

Ce manuscrit se compose d’une trentaine de croquis, avec texte, représentant des villes assiégées, semblables à peu de chose près à celle qui est reproduite ici (fig. 18). Au milieu de la page, des rochers et des maisons avec une clôture de bambous ; en bas, la légende expliquant les choses étranges qu’on voit apparaître en haut dans le ciel. Ces choses sont les signes d’après lesquels les assiégeants doivent diriger leur conduite ; il y en a pour toutes les heures du jour et de la nuit, ayant chacun un sens particulier, qu’explique l’auteur de ce curieux traité.

C’est tantôt un cheval noir pétaradant dans les nuages, tantôt un bœuf tenu en laisse, un étendard gigantesque, un oiseau rouge aux ailes déployées, des embrasements, des feux volants ; la flamme énorme qui se voit dans notre croquis planant au-dessus de la ville, signifie que les assiégés préparent une sortie, et avertit les gens du dehors d’avoir à se tenir soigneusement sur leurs gardes.

Nous revenons aux sépultures avec ce dernier dessin (fig. 19).

Pour marquer la place où sont déposées les cendres du commun des mortels, il suffit d’une longue et mince planchette de bois sur laquelle un bonze a tracé quelques caractères. Et ici, cendre ne doit pas être pris au figuré, car on incinère au Japon, tant bien que mal, plutôt mal que bien, s’il faut en croire Toyo-Foussa, qui représente un mal brûlé reparaissant la nuit parmi les flammes, son chapelet à la main.

Félix Régamey.

(1) Cf. Voir le t. III, p. 141, 189189, 257. (Les Génies de la Maison).


NOTES ET COMMENTAIRES

  • Jeter les vieilles femmes : Ubasute (姥捨て) ou uyasute (親捨て), littéralement « abandonner une vieille femme ». Pratique consistant à abandonner une personne âgée dans un lieu isolée pour l’y laisser mourir, généralement en haut d’une montagne enneigée, plutôt que de la plonger dans un ravin. D’après les recherches actuelles on considère que cette pratique n’a jamais réellement été répandue, mais a surtout été utilisée en littérature pour sa puissance symbolique.
  • Le feu de la vieille femme : Ubagabi (姥ヶ火). Aucune autre source écrite ne semble lier ce yōkai à l’ubasute. Il s’agit le plus souvent d’une vieille femme transformée en boule de feu pour avoir volé de l’huile dans un temple au cours de sa vie, un peu à la manière d’Abura-akago.
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Ubagabi (姥が火) », Gazu hyakki yagyō (画図百鬼夜行), 1776.
  • Fig. 17 : Haka no hi (墓の火)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Haka no hi (墓の火) », Konjaku gazu zoku hyakki (今昔画図続百鬼), 1779.
  • Yeyas : Tokugawa Ieyasu (徳川家康), 1543-1616, daimyō (seigneur de terres) puis shōgun (général des armées). Sous son impulsion, à partir de 1603 et jusqu’en 1868, le Japon sera dirigé par le shōgun et non plus par l’empereur. C’est sous son règne également que Tōkyō (alors appelée Edo) devient la capitale du Japon.
  • Tombe d’Ieyasu au sanctuaire tōshō-gū de Nikkō :
Photo : MAYOL, Bart. « Tumba de Tokugawa Ieyasu », dans l’article Nikko sur le site MUNDO JAPON.
  • Flames des morts après la bataille : Kosenjōbi (古戦場火)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Kosenjōbi (古戦場火) », Konjaku gazu zoku hyakki (今昔画図続百鬼), 1779.
  • Okamoto Auské et Fig 18. : en cours d’élucidation… Pour l’instant je ne ne retrouve aucune trace de ce document ni de ce nom.
  • fig. 19 : Kazenbō (火前坊)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Kazenbō (火前坊) », Konjaku hyakki shūi (今昔百鬼拾遺), 1781.
  • « Longue et mince planchette de bois » mortuaire : Itatōba (板塔婆) (également appelée sotōba (卒塔婆)), littéralement « Stūpa/pagode en bois ».
Photo : MATSUOKA Akiyoshi (松岡明芳). « Wood stûpa Graves in Ogo, Kobe, Hyogo prefecture (木製卒塔婆が多くみられる神戸市北区淡河町の墓地。) » CC BY-SA 4.0 (source)
Photo : Utilisateur Wikimedia Commons Urashimataro. « Itatōba (板塔婆) » CC BY-SA 3.0 (source) Traduction du commentaire de la photo par son auteur : « Sotōba, bande de bois de la forme d’un gorintō (pagode bouddhiste japonaise) déposée comme offrande sur les tombes au japon. On peut voir qu’elle est divisée en cinq sections représentant les cinq éléments de la cosmologie bouddhiste, plus des inscriptions en sanskrit et en japonais. Suit le nom posthume de la personne décédée (caché ici pour préserver l’anonymat). »

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