LA VIE SECRÈTE DES PHYSICIENS

ERWIN SCHRÖDINGER

ou

LA VIEILLE DAME AUX CHATS


Erwin Rudolf Josef Alexander Schrödinger, né le 12 août 1887, détestait les animaux.

La raison de cette haine était fort simple : au cours de ses primes années, chaque fois que ses parents recueillaient en leur foyer un animal errant, et comme nous allons le voir cela était fréquent, ils ajoutaient un prénom à leur fils, celui de l’animal en question, si bien sûr celui-ci portait un collier ou autre médaillon.

En effet, au départ Schrödinger s’appelait tout simplement « Schrödinger », ce qui aurait très bien pu rester ainsi puisqu’il est désormais entendu qu’on parle bien de ce Schrödinger-là dès qu’on prononce le nom « Schrödinger ». Vous en connaissez d’autres des Schrödinger dans votre entourage vous ? Non. C’est bien ce que je disais. Il aurait donc pu s’appeler Schrödinger tout court et le monde ne s’en serait point ému.

Mais voilà qu’un soir de très mauvais temps, en sa natale Vienne, son père ouvrit la porte à un pauvre chien perdu bouffé des puces et des vers. C’est ainsi que le petit Erwin, la truffe gelée, le cul pelé, entra dans la famille. Le bonheur fut néanmoins de courte durée car le petit chien mourut d’hypothermie pendant la nuit. Fou de chagrin au réveil, le chef de famille voulut lui rendre hommage en ajoutant le prénom Erwin devant le nom de famille de son fils.

L’histoire fut à peu près semblable de Rudolf la perruche, Josef le poisson rouge et Alexander le chinchilla à queue courte de Bolivie. En ces années-là, il faisait extrêmement froid à Vienne, les animaux abandonnés à eux-mêmes ne faisaient pas long feu. Et puis, ajouter un prénom à son enfant, c’est un peu comme se faire tatouer. On commence par quelque chose d’innocent, une salamandre ou un dauphin, tout rikiki, dans le creux des reins, là, discret, juste au dessus du string, et puis on finit recouvert de la tête aux pieds de tribaux en tous genres. Ainsi donc s’allongea le patronyme du pauvre petit Schrödinger et se vida l’encrier avant qu’il n’ait eu le temps de l’écrire jusqu’au bout. Cela aurait pu continuer longtemps, mais voilà : le petit Erwin Rudolf Josef Alexander Schrödinger, par une matinée enneigée, prit son destin en main.

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C’était un matin d’hiver blanc comme seuls savent l’être les matins d’hiver en Autriche-Hongrie. Alors que le soleil commençait, frileux, à dégager ses rayons de derrière l’horizon, un chat malingre et diarrhéique vint, misérable, gratter à la porte des Schrödinger car il avait entendu dire par un collègue de gouttière que cette famille-ci était fort accueillante. Sur le collier qu’il portait était inscrit dans une impeccable typographie gothique incrustée d’or fin le nom : « Krzysztof ». Le petit Erwin Rudolf Josef Alexander Schrödinger, alors saisi d’une violente angoisse existentielle, attrapa aussi sec le félin par la queue et courut le noyer dans le ruisseau le plus proche. Seulement, ce matin-là, le ruisseau était gelé. Il dut donc se résoudre à fracasser le crâne du pauvre animal sur la glace pour s’en débarrasser.

Cet évènement tragique ne manqua pas de marquer la personnalité du jeune garçon qui, dès lors, passa des heures et des heures, de jour comme de nuit, à imaginer les méthodes les plus fantasques et sophistiquées pour tuer tout ce qui possédait des moustaches, une queue et des griffes rétractables. Il était assez doué pour ça, quelques dessins datant de cette époque ont été retrouvés qui témoignent d’une force de raisonnement et d’imagination très précoce, deux des principales qualités requises pour devenir un bon physicien de l’ère moderne.

Ce fut toutefois seulement lors du boum que connut le champ de recherche qu’on nommait encore théorie des quanta, et au contact de génies tels qu’Albert Einstein, qu’il développa son art et put lui donner toute l’envergure que nous lui connaissons désormais. Mais ne prenons pas trop d’avance, et revenons sur l’enfance de notre bonhomme.

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Un tel comportement, on le comprend aisément, interdit à Erwin une scolarité dite normale. C’est donc à la maison qu’il étudia jusqu’à ses onze ans, âge auquel tout bon sociopathe a largement eu le temps d’apprendre à camoufler ses penchants sadiques pour peu qu’il ait un bon professeur.

C’est à cet âge également qu’il entra au collège. Il est alors déjà bilingue et formé aux sciences et aux lettres, notamment grâce aux enseignements de sa tante et de son père. En effet, dès les années 1890 il traduit par exemple le Philosophiae naturalis pincipia mathematica de Sir Isaac Newton du latin à l’anglais, puis de l’anglais à l’allemand, le tout en alexandrins, ce qui produit de magnifiques équations dont le signe égal sépare les parties en deux hémistiches égaux. De telles prouesses ne manquèrent pas d’émerveiller ses professeurs, de rendre jaloux ses petits copains et humides les culottes de ses camarades de sexe opposé.

Cette période fut déterminante quant à la suite de son existence : il sera porté jusqu’à la fin par un amour irraisonné des sciences, de la littérature et des filles un peu trop jeunes.

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Notre jeune homme est maintenant à l’université de Vienne, il s’adonne à ce à quoi s’adonnent tous les étudiants, si vous voyez ce que je veux dire. Les filles, l’alcool, les pétards et les courants de pensée alternatifs. L’université, quoi !

Bon, pas tout en même temps. Les filles, d’abord. Toutes en même temps. Tellement toutes en même temps qu’il n’avait pas assez de sa tête pour se souvenir des noms de ses conquêtes et devait les consigner dans un petit carnet qu’il gardait fermé à l’aide d’un cadenas en forme de cœur. C’était un vrai romantique. Il notait non seulement les noms et les prénoms des filles avec lesquelles il fricotait, mais également les mensurations, les positions, ainsi que les points qu’il accordait à chacune dans ce qu’il appelait Les Éphémérides, car il levait une étudiante par jour. Et tous les trente jours, il élisait le meilleur coup du mois et écrivait un vers, ou une pensée poétique, qui le résumait. Certaines de ces notes sont restées célèbres et furent traduites dans plusieurs langues dont le français. Par exemple : « En Avril, ne te découvre pas d’un fil » ou « En Mai, fais ce qu’il te plaît ». May était sa professeur d’anglais, Abril un étudiante Espagnole syphilitique suivant le programme Erasmus.

J’entends d’avance ce que certains vont dire, mais nous nous refuserons à tout jugement d’ordre moral sur la conduite d’un tel homme, ainsi que sur la tenue d’un tel journal. Il est vrai que mille et quelques pages en trois ans, ça peut sembler beaucoup, mais que voulez-vous, s’il a tant forniqué c’est qu’il y avait certainement beaucoup de perverses chez ces étudiantes viennoises. Toutes des salopes.

Il aimait tant les femmes qu’il écrivit même un jour : « Aimez une fille de tout votre cœur, et embrassez-là sur la bouche : alors le temps s’arrêtera, et l’espace cessera d’exister », puis il s’empressa de parcourir les rangs de l’amphithéâtre à la recherche de quelque expérimentatrice désireuse de l’aider à valider sa nouvelle théorie de l’espace-temps, en n’oubliant pas de préciser que si celle-ci s’avérait exacte, il obtiendrait certainement un prix Nobel, et l’heureuse assistante avec. Combien de pages des Éphémérides cette vilaine farce lui permit-elle de remplir ? L’Histoire ne le dit pas. Mais à la vérité, ce qu’il préfère, le jeune Erwin, c’est mener une vie de couple. Véritable. Corps et âmes étreintes, et ce avec plusieurs femmes à la fois. Il ira jusqu’à avoir trois enfants de différentes maîtresses alors même qu’il est marié à une femme qui ne lui en donnera pas, elle, mais qui par contre profitera des coucheries de son mari pour se glisser à son tour dans le lit de son proche collègue Hermann Weyl, mathématicien de renom qui trouvait ses seins tellement symétriques.

Nous ne condamnerons ici nullement notre homme que bien des moralisateurs ne manquèrent de pointer du doigt, et dont bien des petits juges de PMU s’empressèrent de ternir la réputation. Non. Nous ne grossirons pas la masse des pauvres bougres dont l’étroitesse d’esprit n’a d’égale que la bigoterie et la bien-pensance devant un couple aux mœurs si progressistes et dont la liberté d’esprit devrait en inspirer beaucoup. D’autant plus que les amantes d’Erwin étaient presque toutes majeures, averties de la situation et consentantes. Vraiment toutes des salopes.

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Quand on dédie toutes ses journées à forniquer et à faire la fête, comme il est de coutume à l’université, les études en prennent un sacré coup. On ne peut pas passer son temps à picoler et devenir un physicien sérieux. En tout cas pas sans s’appeler Gamow ou Pauli. Aussi, ce qui devait arriver arriva.

Sans doute est-ce le haschich qu’on vend sur les pelouses de l’université qui lui fit tourner la tête, mais le jeune Erwin laissa peu à peu tomber la physique et se mit à étudier avec ferveur les philosophies des Indes. C’est à cette époque qu’il délaissa les tenues tyroliennes, se mit à porter le dhoti et commença de marcher pieds-nus, comme le font les gens de ces pays-là, eux qui n’ont pas la chance de connaître nos grands penseurs européens et appris l’utilité de la chaussure à semelle Géox.

Si lors de la Grande Guerre Conceptuelle de la mécanique quantique qui fit tant de morts parmi les théoriciens (on se souviendra surtout de la grande bataille dite de Heinsenberg-Schrödinger, dont l’armistice fut conclu grâce à l’intervention miraculeuse du très providentiel Paul Dirac), et qui opposa principalement deux clans : le clan dit des « vieux cons » composé de Planck, de Broglie, Einstein, Schrödinger, et celui des « jeunes fous » contant Heisenberg, Pauli, Born et Bohr, si lors de ces batailles, donc, notre petit Erwin était toujours fourré du côté des vieux cons, ce n’était certes pas par conviction mais bien par opportunisme.

Eh oui ! En ces temps troublés d’entre deux guerres il fallait bien vivre ma bonne dame, et Grand Gourou de religions et philosophies New Age, dans les années 1930, ça ne nourrissait pas son homme. Alors, bien qu’un peu dépité, ce grand chef spirituel frustré dut se remettre un peu à la physique. Mais pas trop. Il se contenta pour l’heure de se ranger du côté d’Einstein, dont déjà les cheveux blanchissaient, afin qu’un peu de la gloire du grand homme rejaillisse sur lui tant qu’il en était encore temps, à l’image d’un enfant bourgeois qui se retrouve dans la pauvreté pour n’avoir pas voulu faire les grandes écoles comme ses parents le lui avaient demandé, et attend désormais avidement que l’héritage tombe.

Schrödinger n’a ainsi jamais réellement cherché à discréditer les notions d’états superposés des particules élémentaires et de réduction du paquet d’ondes, notions que vous et moi avons naturellement acceptées aujourd’hui, et selon lesquelles avant que l’on effectue une quelconque mesure sur une particule élémentaire (afin de déterminer l’orientation de son spin, son positionnement dans l’espace…), celle-ci se trouve dans chacun des états dans lesquels elle peut possiblement se trouver à la fois. Non, ça, ce n’était nullement le problème de Schrödinger. Ça, c’était le problème d’Albert Einstein qui ne pouvait pas l’accepter. C’est ce que ce dernier écrivit dans sa lettre confidentielle à Erwin, avec son histoire un peu moisie de baril de poudre que d’ailleurs l’Histoire ne daigna pas retenir. Voici donc en exclusivité la lettre d’Einstein : « Zubbozons gue le zyzdème zoit un paril de boutre, gui, du vait des vorzes indernes, beut z’envlammer, et gue za turée te fie moyenne zoit de l’ortre d’une année. Inidzialement, la vonction ψ du zyztème garagdérise un état magrosgobigue assez pien dévini. Mais ton éguadzion ze charge de vaire en zorte gu’au bout d’un an zela ne zoit pas le cas. La vonction ψ dégrit alors blutôt une zorde de mélange gondenant le zyzdème gui n’a bas engore egzblosé et le zyzdème gui a déjà egzblosé. » Nous constatons par la même qu’Einstein avait un fort accent à l’écrit.

Voilà ce qui se passa en vérité. Schrödinger, lisant cette lettre, fut pris d’un frisson soudain et eut une idée folle. Tellement folle qu’elle lui fit, pardonnez-moi l’expression, monter une trique à s’en tamponner le front. Mais cela ne venait nullement de son amour pour la physique. Non, c’est un vieux démon qui venait d’être réveillé du tréfonds de son être, une vieille pourriture dont Erwin avait cru s’être débarrassé depuis longtemps à la javel hindouiste, mais qui n’avait en réalité jamais disparue. Cette engeance maléfique portait un nom : « Krzysztof. »

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Voici donc l’idée que notre homme s’empressa de consigner sur le papier avant qu’elle ne disparaisse, car vous savez comment sont les idées, un peu comme des particules élémentaires, elles sont partout et nulle part à la fois, vous les cherchez ici, elles apparaissent là-bas, et bon, quand on en tient une, mieux vaut ne pas la lâcher des yeux. Voici donc son idée exactement comme il la conçut :

« Si l’on remplace le système du vieil Albert par une boîte contenant un chat… Ah la sale bête, rien que d’y penser, ptieu ! Un chat, donc, ainsi qu’un détecteur de particules issues des désintégrations d’atomes radioactifs, un marteau, et une fiole… Hmm, oui c’est pas mal. Mais il manque quelque chose… Ah oui ! Un gaz ! Et pas un gaz du genre hélium ou oxyde nitreux, non, un gaz bien mortel, bien salaud, bien qui ferait perdre tous ses poils au chat dans un premier temps, puis ses dents, puis ses griffes, puis qui lui brulerait les narines et la gorge, et qui finirait, mais vraiment à la toute toute fin, par lui liquéfier les organes internes et les laisserait s’écouler par son petit anus, petit anus plus du tout rond-mignon-tout-rose, mais infâme-boursouflure-cul-de-babouin-sodomite. Un peu comme un de ces gaz qu’on utilise à la guerre quoi. Bref. Une fois ce petit matériel réuni, on mettrait tout en place et voilà : la particule élémentaire serait émise et non-émise, détectée et non-détectée, l’engrenage ferait tomber et pas tomber le marteau, qui briserait et ne briserait pas la fiole, qui laisserait se répandre et retiendrait le gaz, et notre chat serait donc mort et vivant à la fois, au moins jusqu’à ce qu’on ouvre la boîte, et ça, ça lui laisserait bien assez le temps de morfler, à cette saloperie de bestiole de merde ! » Et Schrödinger jouit.

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Vous connaissez maintenant la véritable histoire du fameux chat, et vous savez désormais qu’elle n’était en réalité que l’expression d’une haine sans limite vouée à la gente féline depuis l’enfance par le petit Erwin Rudolf Josef Alexander Schrödinger. Il avait très bien compris que les phénomènes d’états superposés se bornaient aux systèmes microscopiques et ne subsistaient en rien dans le monde macroscopique, par l’effet dit de « décohérence ». Il savait très bien que ce vieux con rétrograde qu’était Einstein à l’horizon de ses soixante ans commençait sérieusement à sentir le cortex fermenté.

Mais voilà, au moment d’envoyer sa réponse au vieux génie, Erwin se trompa de feuille, et la plus à la pointe de la science des façons de torturer un chat se retrouva diffusée de par le monde avec le succès qu’on lui connaît. Comme vous l’avez sans doute remarqué, le Grand Livre de l’Histoire n’est qu’un mauvais magazine à scandale qui ne retient que les sales petits détails scabreux.

Aussi, le fameux chat de Schrödinger est sans doute ce qu’il y a de moins intéressant dans la vie de cet homme, scientifiquement parlant, malgré le fait que ce soit toujours par cette formule magique que l’on appâte le lecteur qui espère enfin y comprendre quelque chose à cette histoire de dingue, et qui espère également pouvoir dès le lendemain épater ses amis en causant physique quantique. Exactement comme les vieilles dames aux chats, qui fascinent tant par leur condition, alors que le parcours qui les y mena est tellement plus passionnant à connaître. Moi-même, je n’ai pas fait exception à cette misérable coutume et ai, on ne peut plus consciemment, usé d’un titre bien putassier. Mais que voulez-vous, lecteurs, sans ça vous n’auriez jamais pris la peine de lire ces lignes. Vous êtes vraiment des veaux.

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Tout ceci est donc bien dommage, car on en oublie facilement le reste de son œuvre, comme par exemple l’équation qui porte son nom et qui lui vint d’un jet, au lit avec sa maîtresse, lorsque, un stylo dans une main, son sexe dans l’autre et le cahier bien calé entre les reins de la chanceuse du jour (dont on ignore encore s’il s’agit de celle du 31 décembre 1927, ou de celle du 1er janvier 1928) les deux amants entrèrent soudainement en résonance en entonnant à l’unisson un Om au La 432Hz.

Mais il y a plus dommage encore car, comme tous les génies et tous les crétins aussi, Erwin Rudolf Josef Alexander Schrödinger finit par s’éteindre. Cela il le fit le 4 janvier 1961, à la suite d’une infection des poumons, ce qui n’étonna personne. À passer le plus clair de son temps nu comme un ver et couvert de sueur dans un pays froid, on finit forcément par attraper la mort.

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