Le Croque-Pitchous

Dans l’une des centaines de caves voutées qui poinçonnent les sous-sols de Montpellier, après un bon festin dont je fus témoin, celui qu’on appelait le Gros Ben s’était endormi. Sa tête reposait sur un coussin dont la taie était constituée à quatre-vingt-dix pour cent de sébum durci, son corps massif, allongé en équilibre précaire sur l’arête du siège d’un canapé complètement bouffé des mites, menaçait de venir défoncer le parquet d’un instant à l’autre, et ses pieds lacéraient de leurs ongles aiguisés les accoudoirs déjà en lambeaux, ce qui semblait tout de même avoir l’avantage de le retenir encore un petit moment sur le meuble. Ses ronflements d’ogre saoul l’auraient lui-même réveillé s’il n’était justement pas beurré comme un clodo le lundi matin place de la Comédie. Son ventre avait fait exploser son t-shirt graisseux tant il avait mangé de bidoche de gnard, et de sa bouche coulait un fin filet de vomi rose de façon continue, vidant ainsi le trop plein de vin rouge et de sang. Seule une petite gamine aux cheveux rouges, au visage livide et parsemé de taches de rousseur, avait échappé au macabre festin. Il n’y avait pas la place pour un orteil de plus dans la panse de l’abominable croque-pitchous. La pauvrette était condamnée à observer de derrière ses larmes et les barreaux de sa cage en fer le fou gargantuesque qui avait dévoré, devant elle, et vifs encore, ses frères, ses sœurs, ses petits camarades et ses meilleurs amis, bref, toutes les chairs tendres que l’école avait pu fournir à l’assassin mangeur d’enfants. Oui, elle était condamnée à le voir ainsi ronquer paisiblement en attendant son tour, barbotant dans le sang de ses connaissances passées qui coagulait lentement. La pisse et la merde, c’était la sienne. La pauvre s’était faite dessus en entendant les premiers craquements d’os d’entre les mâchoires du maniaque, les hurlements suraigüs et les bruits de succion qu’émettait la grande ventouse à dents lorsqu’elle aspirait les chairs molles des pauvres pisse-au-lit qu’elle avait tant aimé. Lorsqu’elle n’eut plus aucune matière liquide à laisser s’écouler d’elle, ni par le haut ni par le bas, la petite rouquine aux yeux brillants, de fièvre ou de folie, ou d’avoir tant pleuré, je ne saurais pas dire, se mit à regarder tout autour d’elle, mais elle ne me vit pas. J’étais dans un recoin sombre de la pièce. Elle se leva et fit les cent pas. Ses gestes étaient saccadés, comme si une panique monstre l’avait soudainement prise, à nouveau. Peut-être se disait-elle qu’il faillait agir maintenant, là, tout de suite, avant que le géant ne sorte de son sommeil et ne la dévore elle aussi. Je n’aurais franchement pas pu lui donner tort. Elle gesticula donc inutilement durant une bonne quinzaine de minutes, tantôt geignant, tantôt s’arrachant les cheveux à pleines poignées, tantôt frappant le sol de ses pauvres poings ensanglantés, avant de venir, de dépit, s’adosser à la porte de la cage pour s’apercevoir, à sa grande surprise, qu’elle était ouverte. Dans sa frénésie gourmande, le meurtrier glouton avait, entre deux gigots de môme, oublié de la refermer, et ses petites victimes dans leur ultime terreur ne s’en étaient même pas rendus compte. La mioche s’arrêta net quand elle s’en aperçut, n’osant pas faire le moindre geste qui eut risqué d’éveiller le cannibale. Elle ne le lâcha pas du regard une seule fois, ce qui explique qu’elle ne me vit pas assis sur mon tabouret, en train d’observer la scène depuis l’angle de la pièce. Puis, se décidant enfin, elle se dirigea à tâtons vers la porte qu’elle savait mener vers la sortie. J’ignore comment elle le savait, car je n’étais pas présent lorsque les plats avaient été apportés. À son grand désarroi, cette porte-là était bien fermée par un cadenas énorme qu’elle ne vit pas car elle n’osait pas détourner le regard du dévoreur de têtes blondes, mais qu’elle sentit sous ses mains collantes et tenta d’arracher de toutes ses forces. Sans succès. Alors, elle se rapprocha du centre de la cave sur la pointe des pieds, droit vers son geôlier assoupi. Son teint était encore plus pâle qu’auparavant, et ses taches, par contraste, plus rousses que jamais. Elle venait sans doute de prendre conscience de ce qu’il lui restait à faire pour s’en sortir en un seul morceau. Pour la première fois depuis qu’elle était sortie de la cage, elle décrocha son regard du goinfre ignoble pour regarder alentour dans l’espoir, je suppose, d’y trouver une aide quelconque. Un changement sur son visage m’indiqua qu’elle l’avait bien trouvée. Elle se saisit alors d’une pioche qui reposait à côté du grand four et servait à piquer les enfants afin que l’eau et la graisse s’en écoulent doucement durant la cuisson ne faisant ainsi pas éclater la peau, et elle l’envoya frapper de toutes ses forces le sommet du crâne du monstre. Un peu de sang gicla quand la ferraille vint cogner l’os. Divaguant à moitié, le sourire de la folie figé sur son jeune visage, tremblant d’une jouissance qui lui était jusqu’alors inconnue, ivre de soulagement, elle recommença. Une fois ! Deux fois !! Trois fois !!! Et le Gros Ben ouvrit les yeux.

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