#184 – Lyonniais #011 – Le temps ne fait (pas tout à fait) rien à l’affaire…

Quel bruit fait la voiture qui passe ? Vroooouuuum. Quel bruit fait le corbeau qui passe ? Croâ croâ. Quel bruit fait l’année qui passe ? Vous voilà bien emmerdé·e. C’est que c’est sacrément silencieux, une année. Raison pour laquelle elles passent les unes après les autres sans qu’on les remarque.

Depuis que ma mère m’a expulsé de sa matrice, un beau jour de temps pourri —tempête et inondations (c’est l’Orb qui débordait)—, mon cœur a battu, approximent les experts, environ un milliard cent trente millions de fois et des papillotes. Merci mon cœur. C’est sans doute la tâche que j’ai réussie à accomplir avec le plus de régularité tout au long de ma vie, et cela est certainement dû au fait que je n’y pensais pas. Si j’avais commencé à y réfléchir, nul doute que de questions sans réponses en réponses sans fondement, je n’aurais pas su me résoudre à m’y tenir. Moi, esclave d’une activité dont je n’aurais pas pesé cent fois le pour et le contre, dans laquelle je n’aurais pas décidé consciemment de m’investir ? Vous n’y pensez pas ! Plutôt crever.

Depuis, donc, que ma mère et le fleuve natal ont lâché les eaux en même temps, la Terre a parcouru à peu près vingt-neuf milliard trois cent cinquante millions de kilomètres autour du soleil, et le soleil deux cent vingt-cinq milliards et dix-sept millions de kilomètres autour du centre de la galaxie, ce qui me permettra d’écrire dans mon autobiographie que j’ai beaucoup voyagé. Et voilà pour les nombres. On s’attache beaucoup aux nombres, car il n’y a rien d’autre. On ajoute un un à un compteur ou un autre. Quand j’étais petit, en parlant de uns, je ne comprenais pas pourquoi lorsque ma grand-mère regardait la télé, la télé lui disait qu’elle regardait téhèfin, alors qu’en bas de l’écran il y avait écrit « tf1 ». C’est qu’on avait l’accent du sud dans la famille. Enfin, pas ma grand-mère, qui elle avait l’accent de Barcelone, je parle de ceux plus bas dans l’arbre généalogique. « – Mamééé, pourquoi y diseuh téhéfin alors que c’est téhéfeung, heing? C’est pas téhéfin, c’est téhéfeung, heing ? Mamééé, je peux avoir du paing ? – C’est palsqu’y sont des palisienss. Attends oun peu, on ba bientôt mandjer. » Je ne comprenais rieng à cette histoire d’axangs. L’expérience la plus marquante fut une rencontre avec l’un de ces fameux Parisiengs, un de mon âge, six, sept ans au pif, en vacances quelque part dans les Pyrénées. C’était sur le parking de l’hôtel. Je m’approche d’un gamin, sous l’œil de nos parents attentifs, et je lui demande : « – Dis, tu veux bieng étreu mon copaing ? – Hin, s’interloque-t-il ? – Tu veux étreuh mon copaing ? » Sur quoi le mioche se retourne vers sa mère et sort un cruel : « Mômon, y porle frônçais le garçon ? » Coup de poignard dans le cœur. Je me retourne à mon tour vers ma mère : « – Mais, il est bêteuh ou quoi ? – Il est parisieng mon chéri. » Bon, ben, on n’a pas été copaings. Là vous sentez bien l’enfance difficile, pleine de misère et de meurtrissures, hein ? Non. Ben non, vous avez raison. C’est dommage. Quand j’écrirais mon autobiographie je vais avoir bien du mal à faire verser la petite larme. N’empêche qu’au fil des années, je l’ai perdu mon accent. Devait y avoir un petit complexe caché quelque part.

Où j’en étais ? Je ne sais plus. Ah oui, je disais : et voilà pour les nombres. Il manque le plus important, que vous protestez ? Combien fais-je en ce jour de non-non-anniversaire ? Écoutez, je vous ai donné assez d’informations pour que vous puissiez calculer par vous-même. Allez, faites pas vos feignasses. Vous aussi vous vieillissez vous savez, alors prenez ça pour un cadeau que je vous fais. Faire un calcul, c’est faire reculer l’âge auquel Alzheimer vous tombera dessus de quelques jours.

Je fête un autre anniversaire en même temps : un an sans picole. Ça n’a pas été simple, mais ça n’a pas non plus été si dur que ce que je me l’imaginais. Pourtant au cours de ces dix dernières années je ne m’étais pas économisé le foie. Les sales habitudes étaient tenaces. J’avais comme qui dirait fini par organiser mes journées, et surtout mes soirées, autour de l’alcool. Et bien, vous me croirez vous me croirez pas, ma vie est plus belle que quand je me goinfrais trois litres à 9° par jour et que j’avais trop honte de mon état pour voir qui que ce soit, ou, si par malheur qui que ce soit m’avait vu, trop honte pour ressortir de chez moi pendant trois jours. Je dis pas que c’est la joie en continu depuis, je dis pas que je ne m’enfume plus la gueule au T.H.C. de temps en temps quand je me sens à bout de nerfs et que la bonne humeur ne semble pas revenir d’elle-même, mais je dis que pour moi l’alcool était une saloperie à laquelle il fallait à tout prix que j’arrête de toucher sans quoi je n’aurais certainement pas fait un million de kilomètres de plus autour du soleil. Et si je les avais faits, ç’aurait été en souffrant mille douleurs physiques et psychologiques, ça n’en aurait pas valu la peine.

D’ailleurs, autant naître n’était pas de mon fait et du coup, jusqu’à l’an dernier, casser ma pipe ne m’aurait en vérité pas fait râler plus que ça (je le souhaitais même un peu parfois vu que j’étais un peu moyen assez au bout du désespoir comme on pourrait dire), autant là j’ai fourni pas mal d’efforts pour ne pas crever tout de suite et être un tout petit peu heureux, alors maintenant ça me ferait vraiment chier de pas les faire ces quelques kilomètres de plus. Vous êtes pas d’accord, que je les mériterais ces kilomètres de plus autour du soleil ? Non. C’était un piège. Je crois pas au mérite, quel qu’il soit. Et puis mourir alors qu’on est dans une période heureuse de sa vie a aussi son charme.

Bref, trêve de joyeusetés, un an de plus et je me sens le même en même temps que je me sens changé. Dissertez, vous avez une vie. Moi, je vais aller profiter du cadeau que m’a fait mon amie. Est-ce que je veux parler du fait qu’elle est à mes côtés dans les bons comme les mauvais moments ? Non, on n’est pas aussi spirituels que ça. Elle m’a offert les mémoires de Siné, parues il y a moins d’une semaine chez Les cahiers dessinés. Une pure merveille. Je vous raconterai quand j’aurais fini.

À demain, la bise.

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