#330 – Sauter le pas

C’est le grand jour. Le ? Jour de la deuxième dose. Vous me vexez un peu. Pourriez lire le blog plus assidument, sans ça je dois me répéter et c’est embêtant pour ceux qui suivent. Bon. La grande question est : vais-je survivre ? Les statistiques disent que oui. Il n’y a pas de raison, sauf à me cogner la nuque sur l’angle d’une table entre deux tremblements. C’est possible. Improbable, d’autant que la seule table chez moi a les angles arrondis, mais possible. On me retrouverait alors dans une semaine ou deux déjà bien liquéfié. J’accepte l’idée d’être enterré, brûlé, mais épongé ça va trop loin.

À ce sujet, j’ai eu ma mère au téléphone, dimanche dernier (je précise pour les archéologues des siècles à venir qui voudront dater les évènements avec rigueur, eu égard à l’importance des mes travaux sur les générations futures), qui me demandait quand mon amie rentrait de voyage, et si je n’avais pas envie de la rejoindre avant, car elle n’aime pas me savoir seul. Je n’ai rien osé lui dire. Mon amie qui ne l’est à demi-plus déjà est partie en vacances, mais ne reviendra sans doute pas tout à fait. Oui, je vous raconterai. Les choses se décident. Enfin, nous décidons des choses. Comme par exemple faire appart à part quand elle rentrera. Mais chaque chose en son temps.

Un collègue de travail fait également le vaccin aujourd’hui, il a trouvé une camionnette à Flagey qui faisait ça. Il m’a dit leur avoir dit : « ça, j’aime bien que vous veniez à moi, là okay, je veux bien le faire. » Ce n’était pas de l’humour. Très honnête, très sérieux, qu’il était. Moi, décontenancé. S’il n’avait pas trouvé ce centre ambulant, il n’aurait pas fait le vaccin. Pourquoi ? Parce qu’il estime que chacune des deux parties doit faire un pas vers l’autre, et pas seulement lui. C’est une drôle de manière d’envisager le monde. On sent les déceptions amoureuses de toute une vie pesant sur la région de son cerveau dédiée à sauter les pas qu’il faut bien parfois sauter.

J’ai en général une certaine tendresse pour les colleurs et -leuses de stickers, mais là… fait bien de rester anonyme.

Cela fait d’ailleurs dix minutes que je me demande quoi vous raconter d’autre. Sautons le pas. Arrêtons là. Ne nous demandons même pas pourquoi, sauter le pas est bien défini comme : « après avoir pesé le pour et le contre, se décider d’agir même si la situation est risquée » sur le site linternaute, alors que sur le site du Parisien on trouve : « ne plus avoir les moyens physiques et les fonctions nécessaires pour prolonger sa vie. » Contentons-nous de plaindre les lecteurs du Parisien.

À demain si tout va bien.

#329 – 500 litres de livres

Je ne suis pas malade. Du Covid-19, je veux dire. Vous voilà rassurés. Je vais donc continuer à écrire ici. Moi qui cherchais une excuse… Cela dit, j’ai droit à ma seconde dose de vaccin demain. La première m’avait déclenché de terribles crises de tremblements dès que j’essayais de me lever pour faire deux ou trois pas. L’impression qu’il faisait −40 °C dans mon corps. Jamais tremblé aussi intensément de ma vie. Alors quand on me dit que la seconde est en général la plus violente, j’avoue ne pas savoir à quoi m’attendre. Il est possible que je néglige ce site quelques jours.

Vous savez ce qui, par contre, me rend malade ? Qu’on jette des livres.

Si vous n’êtes pas de Bruxelles, vous avez peut être du mal à saisir. Il s’agit là des sacs homologués qu’on utilise pour jeter les papiers et cartons d’emballage. Il me semble que ceux-ci ont une contenance d’une vingtaine de litres. Voilà donc environ 500 litres de livres jetés à la poubelle. En grande partie des Sélections du Reader’s Digest, mais j’y ai vu d’autres gros ouvrages en dessous.

Évidemment, je n’allais pas commencer à déchirer les sacs, foutre le boxon dans la rue, pour en récupérer autant qu’il en rentrerait dans mes poches, c’est-à-dire deux ou trois. Alors je les ai laissés. Doivent être bien défoncés au fond d’une benne à ordures à l’heure qu’il est, entre un prospectus de supermarché et un paquet de céréales. On ne se désespérera pas tout à fait en songeant qu’ils partent au recyclage et non à la décharge, et on se consolera en supposant qu’il n’y avait sans doute pas d’ouvrage rare qui ne se trouve sur chaque brocante. Mais quand même. Pourquoi ne pas les disposer dans de petits cartons sur un banc de la petite place à deux mètres de là, que les passants se servent ? Pourquoi ne pas les donner à un brocanteur ? Bref.

Arrêtons-là les frais, ça me rend triste et je n’ai pas besoin de ça.

La bise, et à demain.

#328 – L’alarme à l’œil

Il y a des jours où on se prend une tige dans le nez. C’est comme ça. Pas qu’on ne s’y attende pas, hein. À Bruxelles c’est sur rendez-vous, on est un minimum au courant. Mais enfin, ça surprend toujours quand ça rentre.

L’œil du côté de la narine pénétrée s’est quelque peu humidifié. C’est normal. Une fois l’opération terminée, je dis donc à la dame chargée de ce noble frottage de muqueuse : « ça chatouille », à quoi elle répond : « vous savez, moi aussi j’ai les yeux qui commencent à picoter à force de voir les gens qui ont les yeux qui picotent. » Sacrés neurones miroirs. Bon, l’évènement se déroulant sur une durée de 45 secondes environ du bonjour aux adieux, nous n’avons pas eu le temps d’échanger plus sur ce curieux phénomène. Dommage.

Mais pourquoi donc suis-je allé me faire professionnellement touiller la morve ? Je vous sens inquiets. Aura-t-on une note de blog demain ? que vous vous demandez. Vous n’y tenez plus, drogués de ma verve que vous êtes. Si je devais disparaître, qu’adviendrait-il de vous ? Je préfère ne pas y penser.

Sticker de Noémie Crumble à Ixelles

Toussé-je ? Non. Grelotté-je ? Non. Mais j’ai eu, dans le cadre de mon travail, des contacts rapprochés avec des gens peu masqués du nez. Oui, vous voyez très bien, les gens qui laissent dépasser leur appendice nasale du carré de tissu supposé masquer cette partie même de leur anatomie. Ça leur fait une tête de con, en plus d’être complètement inutile. Bien fait pour eux, bien fait pour nous qui les côtoyons. Bref. Contact avec des gens, je disais, aux orifices à demi-couverts, et qui viennent vous annoncer à cinq centimètres qu’ils sont positifs au covid. Des qui, quand vous sortez fumer votre clope à la pause, sortent en même temps pour fumer aussi, toujours à cinq centimètres de vous, et vous expliquent comment leurs vacances sont foutues. Je dis des gens, vous aurez deviné qu’il s’agit d’une seule personne. Simplement, j’ai dit des gens parce que… je ne sais pas pourquoi j’ai dit des gens.

Bref, me voilà bien dégagé du conduit droit, de mon point de vue bien sûr, du gauche pour vous si vous me regardez de face, si vous me regardez de dos par contre ça ne change rien, si vous choisissez un angle intermédiaire démerdez-vous. Bien dégagé donc. Je n’ai plus qu’à attendre sagement le résultat jusqu’à ce soir, pour savoir si je pourrai me faire injecter la seconde dose de 5G dans deux jours, ou s’il vaut mieux repousser d’un mois et prendre une dizaine de jours de vacances bien méritées et cloué au lit.

Je vous dis quoi mañana.

#327 – Opinions de la tête

On ne m’a jamais interviewé. Entretenu oui, mais interviewé jamais. Pas une seule fois un journaliste n’est venu, avec son micro ou son petit carnet, me faire parler de moi ou d’autre chose. Je n’y avais jamais pensé jusqu’à aujourd’hui, mas je dois avouer que cela me trouble.

Évidemment, je me doute qu’aucune personne sensée ne tomberait sur ce site sans me connaître d’abord. Je n’ai pas de statistiques, mais j’imagine que nous sommes à une visite tous les trois jours si l’on ne prend pas en compte celles de mon amie. Combien y a t’il de chances que cette personne tous les trois jours, donc, soit journaliste ? Pas beaucoup.

Mais même sans qu’on m’interroge sur l’ensemble pourtant riche et génial de mon œuvre, jamais aucun journaliste n’est venu non plus recueillir mes impressions, mon opinion, sur tel ou tel aspect de la vie, évènement, catastrophe…

Quoi alors, j’ai pas la tête à pouvoir parler des inondations, d’art contemporain, de la rénovation de ma rue, des déclarations du ministre, de la reformation de ce groupe de rap ou de la jeunesse que c’est plus ce que c’était ? Pourtant j’en connais, des amis, des oncles, des parentes éloignées, des copains d’une copine, qui sont passés à la télé, à la radio, à l’occasion d’un reportage ou d’un micro trottoir ! Et pas moi. Injustice.

Serait-ce parce que dès que je vois une caméra en ville, je passe illico dans son angle mort, sur l’autre trottoir ou dans une rue parallèle ? Ou parce que j’évite le regard des tendeuses de micro comme des distributeurs de prospectus ? Je veux bien que ça joue mais enfin…

Cela dit, en y réfléchissant, quand on me demande ce que je fais de ma vie, comme travail ou artistiquement, je me mets à balbutier, je baisse les yeux et je change de sujet très vite. Quand on me demande mon opinion, je réponds que je ne sais rien, ou alors quelque chose de très déprimant qui ne laisse que peu de place à l’espoir et à un quelconque développement.

Non, non, vous avez raison. En vérité, c’est très bien qu’on en m’ait jamais interviewé.

#326 – Constantin 1er a fait des choses dans sa vie

Constantin 1er n’était pas un con. Né d’une mère prostituée et d’un futur empereur romain, quand on lui demande à l’école s’il veut faire comme papa ou comme maman, il répond, à la surprise générale, comme papa.

Je dis empereur pour plus de simplicité. En vérité, à l’époque, règnent plusieurs Augustes (qui n’étaient pas encore devenus clowns, parlez d’un déclassement) secondés par des Césars. Remarquez la majuscule à Augustes et Césars. Met-on une majuscule à prostituée ? Non. C’est pour ça qu’en devenant César, et avant de finir Auguste, le père de Constantin, Constance Chlore, qu’on voyait souvent trainer aux abords des piscines et fontaines, dut se séparer de la mère du petit. Cette différence de majuscules n’aurait pas fait joli sur les papiers officiels.

Bref, une petite dizaine d’Augustes ayant péri par les armes ou la maladie (mais pas de vieillesse en tout cas), Constantin 1er se retrouve enfin Auguste. Et le seul, de surcroit.

Que fait-il une fois au pouvoir ? D’abord, il fonde une nouvelle Rome. Il ne la nomme pas Nouvelle Rome, ce qui aurait relevé d’un manque cruel d’imagination, mais Constantinople, qui signifie « ville de Constantin ». Constantinople qui, rappelons-le, n’est pas Istanbul puisque c’est littéralement Byzance. Une fois installé dans un beau siège, dans un beau palais, dans une belle ville, voilà qu’il s’attaque aux lois.

Comme un air de Sylvester Stallone, en plus pale. Photo de Jean-Christophe BENOIST

Il abroge celle qui sanctionnait durement et financièrement les personnes non mariées et sans enfant, il autorise l’affranchissement des esclaves, il interdit qu’au cours de la vente d’esclaves on sépare les familles, il fait appliquer des lois contre l’enlèvement des femmes dans le but de les marier, et des lois qui obligent à traiter plus dignement les prisonniers. Il promulgue également des lois contre la prostitution, que ça c’est vraiment un nid à engueulades, il faut être bien courageux pour s’y risquer, mais enfin, sa mère était pute, il savait peut-être de quoi il parlait.

Évidemment, il fait également appliquer des lois qui nous semblent moins reluisantes depuis notre époque. Par exemple, si une femme commet l’adultère avec son esclave, ce qui, disons-le tout de même, ne doit être agréable ni pour l’esclave ni pour le mari, c’est la peine de mort. Quant à l’homme qui trompe sa femme avec un esclave, bon, il y a tout à parier qu’il se fait au moins gronder un peu.

Mais vous savez ce que c’était, la meilleure chose qu’ait décidé Constantin 1er ? Je vais vous le dire, écoutez-moi bien : Constantin 1er commence à imposer le repos les dimanches. Oui. En l’an 321. Il y a mille-sept-cents ans tout pile.

Et vous savez quoi ? Nous sommes dimanche. Et aujourd’hui je ne travaille pas. Malheureusement, ce n’est pas souvent, mais là je vais en profiter et brûler un bâton d’encens à la mémoire de Constantin 1er.

Vous vous dites, tout de même, il dit qu’il travaille pas, mais il a pris le temps d’écrire cet article de blog ! Eh bien non. Je vous ai dupé. Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes vendredi. Demain, samedi donc, pas lundi, suivez, je travaille toute la journée de 7h à 18h, et le soir, hasard du calendrier, je vais boire un verre avec un Antoine et un Constantinos. Je vais voir s’il peut pas faire un truc pour que j’aie tous les dimanches, mais j’ai peu d’espoir car s’il est empereur il me l’a bien caché. Je vous tiens au courant demain. Lundi, pas samedi. Décidément vous avez du mal. Vous devriez vous reposer. C’est dimanche, profitez-en.

#325 – Et à part Colin, qui veut sa baffe ?

Je vous l’ai dit, il y a trois jours j’ai acheté des livres en bonne quantité. Dans le tas, Trésor de la poésie populaire française de Claude Roy (Guilde du Livre, Lausanne, 1954). Je ne vous mens pas, dans les cinq premières chansons que j’y ai piochées au hasard, il y avait ces trois-là. À vous d’en trouver les points communs entre elles, ainsi qu’entre celles-ci et Colin prend sa hotte.

La fille des sables

Dans la ville des sables,

Y a-t-un’ fille à marier.

Sur le bord de la mer

Elle est là qui écoute

Le marinier chanter.

— Apprends-moi z’à chanter !

— Entrez, bell’ dans ma barque

Et je vous l’apprendrai.

Quand la bell’ fut entrée,

Au large il a poussé.

De frayeur, de tristesse,

La bell’ se mit à pleurer.

— Oh ! qu’avez-vous, la belle,

Qu’avez-vous à pleurer ?

— J’entends, j’entends mon père,

M’appeler pour souper.

— Ne pleurez pas, la belle,

Avec moi vous soup’rez.

— J’entends, j’entends ma mère

M’appeler pour coucher.

— Ne pleurez pas, la belle,

Avec moi vous couch’rez.

L’ont bien fait cent lieu’s d’aive,

Sans rire et sans parler.

Au bout des cents lieu’s d’aive,

La bell’ s’mit à parler.

— Ah! c’est-i’ pas Versailles

Ou Paris que je voës ?

— C’est le château d’ mon père,

Ma bell’, que vous voyez.

Nous y couch’rons ensemble

Le soir après souper.

Quand ell’ fut dans la chambre,

Son lacet a noué.

—Mon épé’ sur la table,

Bell’, pourra le couper.

La belle a pris l’épée,

Dans l’ cœur se l’est plongée.

Maudite soit l’épée,

Celui qui l’a forgée !

Sans la maudite épée

Je serais marié

Avec la plus bell’ fille

Qu’y’ i’ ait à l’évêché.

Elle était aussi droite

Que le jonc dans le pré.

L’était aussi vermeille

Que la ros’ du rosier.


Si j’avais une amie

Si j’avais une amie,

Qu’elle m’aime bien !

De baisers et de fleurs

Je la couvrirai !

Si j’avais une amie,

Qu’elle m’aime bien !

La nuit et le jour

Avec elle dormirais !

Si j’avais une amie,

Qui ne m’aime pas !

La jetterais dans l’eau

Et la ferais noyer !

Si j’avais une amie,

Qui ne m’aime pas !

La couvrirais de paille

Et la ferais brûler !


La belle qui fait la morte

Dessous le rosier blanc

La belle s’y promène

Blanche comme la neige

Belle comme le jour ;

Ce sont trois capitaines,

Tous trois lui font l’amour.

Le plus jeune des trois

La prit par sa main blanche.

— Montez-y, montez, la belle,

Dessus mon cheval gris,

A Paris je vous mène

Dedans un grand logis.

Arrivés à Paris,

L’hôtesse lui demande :

— Et’ vous ici par force

Ou bien par vos plaisirs ?

— Ce sont trois capitaines

Qui m’ont conduite ici.

Vint l’heure du souper,

La belle mangeait guère.

— Soupez, soupez, la belle,

Prenez votre plaisir,

Avec trois capitaines

Vous passerez la nuit.

Au milieu du souper

La belle tomba morte.

— Sonnez, sonnez, trompettes,

Tambours, battez aux champs !

Puisque ma mie est morte

J’en ai le cœur dolent.

— Où l’enterrerons-nous,

Cette aimable princesse ?

Au jardin de son père,

Dessous la fleur de lis ;

Nous prierons Dieu pour elle,

Qu’elle aille en paradis.

Tout au bout de trois jours

Son père s’y promène.

— Venez, venez, mon père,

Venez me déterrer.

Trois jours j’ai fait la morte

Pour mon honneur garder.


Franchement sympathique n’est-ce pas ? Toutes ces chansons, populaires, sont chantées par les campagnes françaises depuis des siècles pour certaines. Sans doute bientôt oubliées totalement, sauf par une poignée d’amateurs de ces restes folkloriques et de professionnels de la musique ancienne. Je trouvais donc intéressant qu’elles soient présentes sur internet, quelque part, afin qu’on se souvienne que les emmerdements et violences que subissent les femmes de la part des hommes sont une constante à travers l’histoire.

Collages d’Anna Pepe sur le Palais de justice de Bruxelles

Si vous pensez qu’on exagère quand on déplore la manière donc certains mecs se comportent avec les femmes, leur forcent la main comme de gros lourdauds pour les plus naïfs, comme de vrais gros cons dangereux pour les plus mauvais, revoyez votre copie en prenant en compte l’accumulation des preuves au cours des siècles. Ces chansons se sont longtemps transmises par le chant, car elles font écho au vécu de beaucoup de femmes.

La preuve qu’elles se sont transmises par le chant et non par les érudits, c’est qu’on en trouve des dizaines de variations dans différentes régions. Je vous invite à lire cet article de Camille Frouin sur lequel je suis tombé en cherchant l’origine de La belle qui fait la morte (spoiler : j’ai pas trouvé). Il y a dans l’article plusieurs variations de cette dernière, ainsi qu’une intéressante réflexion sur le sujet dont nous venons de parler. Tout cela est en plus bien sourcé car, contrairement à moi, Camille Frouin ne bâcle pas ses articles. Attention, je ne critique pas, je constate. Il faut bien des gens rigoureux dans ce monde pour ceux qui aiment ça. Et puis tout le monde n’a pas ma capacité à faire mal les choses et c’est bien normal, j’ai beaucoup travaillé pour en arriver où j’en suis.

Bon. Ne nous quittons pas sur ces tristes chansonnettes, en voilà donc une dernière, issue du même ouvrage de Claude Roy, qui va vous remonter le moral :

Renaud le tueur de femmes

Renaud a de si grand appas

Qu’il a charmé la fille au roi

L’a bien emmenée à sept lieu’s,

Sans qu’il lui dit un mot ou deux.

Quand sont venus à mi-chemin :

— Mon Dieu ! Renaud, que j’ai grand faim !

— Mangez, la belle, votre main ;

Car plus ne mangerez de pain.

Quand sont venus au bord du bois :

— Mon Dieu, Renaud, que j’ai grand soif !

— Buvez, la belle, votre sang ;

Car plus ne boirez de vin blanc.

Il y a là-bas un vivier

Où treize dames sont noyées.

Treize dames y sont noyées,

La quatorzième vous serez.

Quand sont venus près du vivier,

Lui dit de se déshabiller.

— N’est pas affaire aux chevaliers

De voir dame déshabiller.

— Mets ton épée dessous tes piés

Et ton manteau devant ton nez.

Mit son épée dessous ses piés

Et son manteau devant son nez.

La belle l’a pris, l’a embrassé ;

Dans le vivier elle l’a jeté :

— Venez anguilles, venez poissons !

Manger la chair de ce larron !

Renaud voulut se rattraper

A une branche de laurier.

La belle tire son épée,

Coupe la branche de laurier.

— Belle, prêtez-moi votre main,

Je vous épouserai demain.

— Va-t’en Renaud, va-t’en au fond

Epouser les dames qui y sont !

— Belle, qui vous ramènera,

Si me laissez dans ce lieu-là ?

— Ce sera ton cheval grison,

Qui suit fort bien le postillon.

— Belle que diront vos parents,

Quand vous verront sans votre amant ?

— Leur dirai que j’ai fait de toi,

Ce que voulois faire de moi !

Même œuvre que plus haut, toujours par Anna Pepe sur le Palais de justice de Bruxelles, avec un peu de recul.

#324 – Quel dégoût…

J’ai eu une super idée. Mais vraiment, vraiment, super. Tellement bonne que je me suis dit, celle-là, tu vas la noter pour pas l’oublier. J’ai pris un grand bloc note et j’ai tout consigné. Malheureusement, c’était en rêve. Au réveil, plus de bloc note, plus d’idée. Seulement le souvenir d’en avoir eu une. Parfois, ça se joue à rien, le succès. C’est écœurant.

Vous savez ce qui est encore plus écœurant ? Le container à poubelles du supermarché où je travaille. Selon mon patron, il est écœurant car les sacs qu’on y met ne sont pas fermés, attirent les mouches et créent des odeurs. Selon moi, il est écœurant car, après que je lui réponde ce matin que bien sûr qu’on les fermait avant de les jeter, les sacs, qu’il y avait simplement des gens qui venaient se servir dans le container la nuit, il a décidé d’y mettre une chaîne et un cadenas.

Ben oui. Empêchons, les gens de venir chercher les kilos de pain sec et de fruits à peine abîmés que nous jetons chaque jour. Rendons plus dure la vie à des gens qui ont tellement la dalle et peu de moyens qu’ils se servent dans une poubelle si sale depuis des mois que je retiens ma respiration à chaque fois que j’en soulève le couvercle. Faim, pas faim, rien à faire. Foutent des miettes partout ces cons-là, c’est insupportable. Les pauvres sont vraiment dégueu, on le répétera jamais assez. Et puis un cadenas et une chaîne, c’est quand même moins cher que de payer quelqu’un pour nettoyer le container deux fois par mois.

Sticker quelque part dans les rues d’Ixelles

Bref, une matinée, deux déceptions. Je vais arrêter l’article là pour aujourd’hui, je voudrais pas vous contaminer avec mon humeur à massacrer des petits chiens. À demain.

#323 – Les jours se suivent comme des moutons

Levé à 8h du matin, couché à 6h du matin. Telle fut la journée d’hier. Aujourd’hui, j’ai mal au crâne et de légères nausées. Dans deux heures, je dois être au travail. Ça va pas être joli.

Mais ce fut une très belle journée, riche en émotions.

J’ai acheté des livres pour la première fois depuis deux ans. Avant, avec tous ces déménagement, je n’osais pas. À Bruxelles, les livres, comme la bouffe, coûtent une blinde. Faudra que je pense à m’inscrire à la bibliothèque.

Je comptais me mettre à les lire, quand nous nous sommes montré nos têtes. Oui. Un petit groupe de moins d’une dizaine de personnes qui parlons chaque jour sur internet depuis plus d’un an. Je dis chaque jour, j’exagère presque pas. Sur une année, il y a peut être une trentaine de jours en tout durant lesquels le serveur de discussion est resté silencieux. On se parlait donc, depuis plus d’un an, développant de vrais liens d’amitié, et on savait même pas à quoi ressemblaient les uns et les autres. Maintenant on sait. Surprise, nous somme tous beaux et belles. Si on l’avait pas été ça n’aurait rien changé. C’est du bonus.

Je me disais que juste après que l’effervescence du moment soit passé, j’allais enfin lire mes bouquins. Mais mon téléphone a sonné. Des collègues de travail m’invitent à faire un repapéro. Bien sûr, je dis oui. Ça fait trois ans que ma vie sociale, hors internet, est au point mort, je ne vais pas refuser de venir quand quelqu’un pense à m’inviter. C’était chouette, on a très bien mangé, on a beaucoup parlé, bien bu aussi et joué au Carrom, ou billard indien. Connaissais pas. Connaissiez ? Bien plus sympa que le billard traditionnel. On risque pas de trouer le tapis, il n’y en a pas. Pas de boules mais des palets, pas de canne, on joue avec les doigts. Essayez si vous en avez l’occasion, et si vous n’avez pas les doigts tordus comme moi.

Voilà, vous savez tout. Maintenant laissez-moi me recoucher une demie heure. Avec un peu de chance, je n’aurais plus les yeux rouge en me re-réveillant. Je ne prends pas le temps de relire cet article. Si vous trouvez des fautes, gardez-les. Trouvé c’est trouvé, reprendre c’est voler.

Autocollant se trouvant quelque part dans Ixelles.

#322 – Comme à la maison

Vous je sais pas, mais moi, je me sens ici chez moi.

Comment expliquer qu’après des années à Montpellier qui me semblait être devenu une prison pour ne pas dire un caveau, une année à Lyon où j’avais le sentiment que je ne pourrais jamais vraiment faire mienne cette ville, une année à Prague où tant de touristes se pressent dans tellement de lieux faits pour eux qu’on a du mal à en retrouver le pittoresque malgré sa beauté et sa richesse culturelle, comment donc expliquer qu’après tout ça, et je sais la phrase est longue mais si vous avez perdu le fil recommencez depuis le début en lisant lentement et suivez avec le doigt, depuis que je suis en Belgique, je n’ai pas éprouvé une seule fois l’envie d’aller voir ailleurs ?

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, mauvaises langues. Tout n’est pas parfait. Non, contrairement à la croyance populaire, les Belges ne sont pas tous gentils. Non, les rues de Bruxelles ne sont pas toujours de la plus grande propreté, et l’enchevêtrement des bâtiments d’architectures diverses ne sont pas toujours du meilleur goût. Non, la vie n’est pas bon marché. Mais quoi, je n’y peux rien, je m’y sens bien. Au moment où je vous écrit, je m’imagine parfaitement y passer ma vie, et je n’arrive pas à m’en expliquer les raisons.

J’ai quelques pistes, mais rien qui sonne comme une grande révélation. Par exemple, j’aime m’y promener, à Bruxelles, et causer un brin avec les commerçants, les passants, les voisins de table. Jusqu’à maintenant, eux et moi avons toujours trouvé un sujet de conversation, pour dix secondes ou vingt minutes, qui fait naître une éphémère connivence et nous fait nous quitter avec un léger sourire.

Si j’avais été chargé de la communication à Bruxelles Mobilité, j’aurais fait exactement la même affiche. Bravo les zozos qu’ont pondu ça.

Je me régale de trouver de petites œuvres d’art à chaque coin de rue, et de grandes sur chaque place, dans chaque parc. Car des parcs, il y en a. Et de la verdure. Et des animaux. Rien à voir avec les pelouses sèches et jaunes gratte-cul du sud de la France, assorties de ces places sans un arbre où vous abriter du soleil qui cuit les crânes.

J’ai parlé de la musique ? Non, j’en ai pas parlé. Évidemment, avec ce virus présent depuis mon arrivée et qui ne semble pas vouloir nous foutre la paix dans l’immédiat, j’imagine que je n’ai rien vu de la vie musilocale. Mais rien qu’à l’air libre, tout le temps qu’a duré le printemps, on pouvait entendre ici un groupe, là une sono, à l’occasion d’une guinguette, d’une kermesse ou même d’un mariage. Et le joueur d’orgue de barbarie ambulant, qui m’a réveillé un des mes rares jours de repos, j’espère au fond qu’il repassera sous mes fenêtres à 10h du matin.

Je sais bien. Je suis là depuis peu, j’aurais bien le temps de me lasser, de trouver des défauts aux pavés, de trouver les gens et leur conversations aussi moyens qu’ailleurs. Mais pour l’instant, malgré l’appartement minable dans lequel je vis, dans un immeuble à peu d’années de tomber totalement en ruine, je vous le dis : je me sens chez moi comme je ne m’étais encore jamais vraiment senti chez moi ailleurs. Le chez moi que j’attendais. Celui, un peu flou, que j’imaginais depuis quelques paires d’années.

Hein ? Mes états d’âmes, ça vous fait une belle jambe ? Eh ben profitez-en pour enfiler un short et allez la montrer par rues et par champs aux badauds ébaubis, plutôt que de faire des commentaires désobligeants. Bande de malpolis.

#321 – Colin prend sa baffe

Combien de fois devrais-je vous le répéter ? Je suis un être d’inconséquence. Ce n’est pas parce que je vous ai dit hier que nous aborderions un nouveau sujet que je m’y tiens aujourd’hui.

Hier, donc, dès la publication de l’article, je reprenais mes recherches sur ce fameux air, et fouillais du côté de la plus vieille source citée sur divers sites. Laquelle est-elle ? Colin prend sa hotte. L’article dit que l’air de cette chanson-là ressemble étrangement à l’air qui nous intéresse, et qu’il fut publié en 1719 par Christophe Ballard.

Pour ma part, je l’ai trouvé dans un livre publié par Christophe Ballard, en effet, mais en 1704 : Brunetes ou petits airs tendres, avec les doubles, et la basse-continue, meslées de chansons a danser. Recüeillies & mises en ordre par Christophe Ballard, seul Imprimeur de Musique, & Noteur de la Chapelle du Roy. Tome second.

Il m’est impossible de résister à écrire ces titres en entiers, c’est comme ça. Vous pouvez retrouver ce livre numérisé sur le site de la bnf ici.

Mais qu’est-ce qui m’a poussé à revenir sur ma parole et vouloir vous le partager aujourd’hui ? D’une le fait qu’il s’agisse encore d’un gougeât qui interagit avec une femme, thème qui à l’air de coller de près à cet air, et de deux le fait que je ne savais absolument pas quoi vous raconter aujourd’hui.

Voilà donc à quoi ressemble cet air de Colin prend sa hotte :

et ce que ça donne une fois joué :

Avec un super son de synthé pourri, j’avais rien d’autre sous la main.

Mais, évidemment, ce sont les paroles qui m’ont intriguées, car on peut y voir un Colin se croyant tout permis, et une Godon ne se laissant pas faire, qui nous rappelle que même avant 1700 le consentement n’était pas une notion purement décorative.

Colin prend ſa hotte,

Et ſon hoqueton :

S’en eſt allé voir

La belle Godon,

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

S’en eſt allé voir

La belle Godon,

La trouva dormant,

Auprés d’un buiſſon

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

La trouva dormant,

Auprés d’un buiſſon

Il s’approche d’elle

Luy prit le menton,

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

Il s’approche d’elle

Luy prit le menton,

La Fille s’éveille,

L’appella Fripon,

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

La Fille s’éveille,

L’appella Fripon,

J’iray en Juſtice,

J’en auray raiſon,

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

J’iray en juſtice,

J’en auray raiſon,

Pardonnez la Belle,

A ma paſſion,

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

Pardonnez la Belle,

A ma paſſion,

La faute en eſt faite,

N’y a point de pardon,

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

Voilà. C’est pas joli joli.

Vous vous demandez sans doute ce que peut bien vouloir dire « haut le pied, fillette, ma mère vend du son ». Moi aussi. D’après mes recherches, le sens le plus probable en est : « Godon, dépêchons nous de baiser, ma mère est partie au travail ». Mais mère au travail ou pas, il me semble être clair que Godon n’est pas super chaude. Et non, c’est non.

Quant à l’air et à la structure, c’est vrai qu’il y a quelque chose de Kradoutja. Cela dit, c’est tout de même une mélodie très basique, je ne mettrais donc pas ma main à couper que les deux airs soient reliés.


Police d’écriture utilisée pour la reproduction du texte ancien : IM FELL DW Pica. The Fell Types are digitally reproduced by Igino Marini. www.iginomarini.com