#286 – Le Fantastique Japonais de Félix Régamey (1)

Le Fantastique Japonais, c’est une suite de six articles publiée dans la Revue des traditions populaires en 1888 et 1889. Elle est écrite et illustrée par Félix Régamey.

Je vais publier ces six articles un par un sur le blog, mais pour les impatientes et les pressés que je vois déjà se tortiller de curiosité, vous pouvez d’ores et déjà aller lire l’intégralité du texte sur la page du site qui lui est consacrée, dans le dossier Le Fantastique Japonais de Félix Régamey dans la Revue des traditions populaires.


LE FANTASTIQUE JAPONAIS

premier article

Jadis des guerres civiles ont ensanglanté le Japon ; ce coin de terre, si merveilleusement favorisé par la nature, est encore aujourd’hui visité par de terribles fléaux : les orages d’une violence inouïe, les cyclones, les inondations, les tremblements de terre même, ne sont pas rares, et, à ces redoutables phénomènes naturels viennent s’ajouter les incendies qui détruisent des villes entières ; leur fréquence et leur intensité sont dues surtout au mode de construction des maisons faites en bois et en papier, — la pierre n’y entrant qu’en très faible quantité et seulement comme assises.

On a calculé que ces maisons ne peuvent durer en moyenne plus de dix ans.

Ces diverses causes expliquent ce mélange curieux d’insouciance et de naïves superstitions qui est si remarquable chez le peuple, et qui se complique, chez les gens bien élevés, du plus aimable des scepticismes.

Ajoutons que la tolérance, cette vertu si rare, est pratiquée au Japon mieux que partout ailleurs.

Artistes jusqu’au bout des ongles, sensibles par dessus tout au charme de la nature, les Japonais se laissent vivre, peu soucieux de la logique, et les idées les plus contradictoires sont accueillies par eux sans le moindre effort.

C’est ainsi qu’Amida et Zizo, dieux tutélaires, sont l’objet de la même vénération que Foudo Sama, grand justicier et pourvoyeur des enfers.

Le Mayoké, démon sans importance, dont nous donnons la reproduction en tête de cet article, semble avoir été exécuté à l’aide d’un procédé analogue à celui qu’emploient nos emballeurs pour marquer leurs caisses ; c’est le spécimen le plus grossier de l’imagerie japonaise, que nous ayons rencontré dans nos courses à travers le pays.

Tracé à l’encre sur une petite planchette, nous l’avons toujours vu occuper, au-dessus de la porte des chaumières, la place que nos paysans réservent à la Vierge et aux Saints.

Mais rien ne saurait donner une idée plus nette de l’état d’esprit particulier des Japonais, que cette préface d’une ouvrage du peintre Toyo-Foussa, où sont représentés, sous les aspects plus variés, les démons du crû, les génies inoffensifs ou malfaisants de la terre et du ciel, de l’eau, du feu, de la forêt, etc.

« J’avoue, dit l’auteur, que mes yeux n’ont jamais vu en pleine lumière les démons que je représente et que mes oreilles n’ont pas entendu leurs cris — cela tient sans doute à ce qu’ils ne se montrent que la nuit, mais j’ai recueilli les traditions conservées dans les familles, je me suis inspiré de l’œuvre des peintres anciens, et plusieurs de ces monstres, bien faits pour inspirer l’effroi, me sont apparus en rêve. Le sujet m’est familier ; cependant ce n’est pas sans de vives appréhensions que je me suis décidé à le traiter de nouveau.

« Tout le monde sait ce qui advint au vieux peintre chinois qui fut dévoré par le dragon dont il avait reproduit les traits affreux.

« Aussi, c’est à grand’peine que les encouragements de mes amis et les instances de mon éditeur sont venus à bout de ma timidité.

« Et maintenant advienne que pourra et que le diable m’emporte… s’il existe. »

Les petits tableaux qui vont suivre, ayant trait aux choses qui se passent dans la maison, sont empruntés à l’œuvre de Toyo-Foussa. Ils sont traduits librement, non en fac simile, mais seulement de façon à bien faire saisir le caractère des sujets choisis.

Aux personnages fantastiques cités plus haut, dont nous donnerons quelques échantillons curieux, viendra s’ajouter la série des femmes bizarres, des spectres et des apparitions, des légendes religieuses Bouddhiques, des méfaits et des facéties du renard, si populaires au Japon, etc.

L’iconographie japonaise est d’une richesse inouïe en cette matière, et les artistes qui l’ont traitée et que nous mettrons à contribution sont innombrables.

I. — les génies de la maison

Dans tout ce qu’il a touché, l’artisan japonais — aussi bien que l’artiste — a atteint la perfection.

Charpentiers et menuisiers, ayant à leur disposition des bois excellents — il en existe plus de cinquante variétés pouvant être utilisées dans la construction — ont obtenu de superbes résultats. Artistes eux-mêmes, ils ne se sont pas contentés des assemblages savants, des profils délicats que nous connaissons, ils on su aussi tirer parti des bois bruts ou à peine dégrossis, qu’ils ont appliqués à la décoration intérieure.

Ici, (Pl. II) c’est un léger tronc d’arbre débarrassé de son écorce, servant de pilastre.

On a tourné la cime du côté du sol, sans tenir compte du sens de la sève. Alors les petits génies qu’elle contient, gênés de sentir ainsi la tête en bas, ont pris la fuite, et bientôt l’arbre abandonné tombera en poussière. Certes, le dommage causé par cette erreur ne sera pas bien grand, on le réparera facilement sans avoir à craindre la vengeance des petits génies de la sève qui se seront envolés bien loin dans les airs ; mais en voici d’autres (Pl. III) qui ont moins bon caractère ; ils mènent grand bruit et se plaisent à effrayer les enfants. Ne croyez pas que ce soit le vent et la pluie, qui ébranlent ainsi la maison ; ces craquements, ces crépitements, ce sont eux qui les produisent ; ils ne sont pourtant pas bien gros, mais ils ont des muscles d’acier, trois griffes aux pieds et aux mains, comme tout bon démon qui se respecte, et ils s’acharnent aux carreaux de papier qu’ils frappent de leurs minces verges de jonc, grattant, grognant, sifflant ; et pourquoi cette colère ? sans doute parce qu’ils sont méchants — mais pourquoi sont-ils méchants ?

Chokéra (Pl. IV) habitant des toits, celui qui épie par la lucarne et fait fuir quiconque rencontre son regard furieux, le dirait peut-être ? Sait-il seulement ce qui le retient au grenier lorsque le rez-de-chaussée sert de champ d’opération aux autres ?

Nous ne saurons rien, Chokéra paraît trop peu communicatif pour que nous songions à nous adresser à lui.

Nous serons mieux renseignés sur le compte de Kekkaï. Ce jeune démon est blotti dans la cave ; laid comme un fœtus qui serait vivant, il gambade, grimace et détruit tout ce qui tombe sous sa griffe. C’est la plaie de la maison, impossible de l’en faire déguerpir. Il a une mission à remplir, mission vengeresse qui s’exerce sur les habitants du lieu, un couple maudit qui a peut-être transgressé ce précepte bouddhique d’après lequel on doit respecter la vie des animaux.

Il n’en a pas fallu davantage pour qu’après une douloureuse grossesse de plusieurs années, la femme donne à son mari, ce monstre. Bien vite, avant qu’il ait vu la lumière, il fallait le tuer, c’était le seul moyen d’échapper à toute l’étendue du châtiment ; mais rien de plus difficile, le coup a été manqué, et le Kekkaï, avec une agilité de singe, disparaissant à travers le plancher, a pris possession de son obscure domaine. Dès lors plus de résistance possible, la maison entière est à la merci de ce gnome détestable, et ses victimes n’ont qu’une ressource : abandonner la place et laisser aux flammes le soin de la purifier.

(A suivre)

Félix Régamey.


Alors ? Pas mal hein ?

Bon, chaque article de blog contiendra également mes commentaires, pas si éclairés que ça, sous forme de sortes de notes de bas de page, à la suite de la reproduction de l’article. Le plus souvent ces commentaires concerneront les références mentionnées par l’auteur dont je donnerai l’orthographe moderne et auxquelles j’apporterai des corrections en cas d’erreur de sa part. Dès que possible je fournirai également les dessins originaux de Toriyama Sekien (Toyo-Foussa dans le texte) qu’a reproduit Félix Régamey, ainsi que des versions plus anciennes encore des mêmes yōkai par d’autres artistes. Eh oui, vous n’aviez pas deviné ? Ces « génies » japonais sont bien les fameux yōkai, certains très anciens et d’autres inventés, adaptés ou déclinés par Toriyama lui-même.

Dernière précision et on passe aux commentaires : dans les notes de blog comme sur la page du dossier où figure le texte intégral, j’ai corrigé les coquilles du texte original, mais là où dans la page du texte intégral j’ai uniformisé le style des titres et des références aux figures, dans les notes de blog je l’ai laissé tel qu’il était, c’est-à-dire différent d’article en article.


NOTES ET COMMENTAIRES

  • Amida : Amida Butsu (阿弥陀仏), autrement appelé Amida Nyorai (阿弥陀如来)
  • Zizo : Jizō Bosatsu (地蔵菩薩)
  • Foudo-Sama : Fudō Myō-ō (不動明王)
  • Mayoké : mayoke (魔除け) signifie en réalité amulette ou sort protégeant des démons. Le personnage dessiné sur l’amulette est Ryōgen (良源) sous sa forme Tsuno Daishi (角大師).
  • Toyo-Foussa : Toriyama Sekien (鳥山石燕) de son vrai nom Sano Toyofusa (佐野豊房). Artiste illustrateur japonais, né en 1712 et mort en 1788. Il a recensé et dessiné plus de deux cent yōkai dans sa fameuse tétralogie Gazu hyakki yagyō (画図百鬼夜行) ou en français La parade nocturne des cent démons illustrée, constituée de :
    1. Gazu hyakki yagyō (画図百鬼夜行) (« Parade nocturne illustrée des cent démons », 1776, 3 volumes)
    2. Konjaku gazu zoku hyakki (今昔画図続百鬼) (« Cent démons du présent et du passé illustrés », 1779, 3 volumes)
    3. Konjaku hyakki shūi (今昔百鬼拾遺) (« Supplément au cent démons du présent et du passé », 1781, 3 volumes)
    4. Gazu hyakki tsurezure bukuro (画図百器徒然袋) (« Sac illustré de cent démons au hasard », c. 1781, 3 volumes)
  • Pl. II : Sakabashira (逆柱)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Sakabashira (逆柱) », Gazu Hyakki Yagyō (画図百鬼夜行), 1776.
  • Pl. III : Yanari (鳴屋)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Yanari (鳴屋 ) », Gazu Hyakki Yagyō (画図百鬼夜行), 1776.
  • Chokéra : Shōkera (しょうけら)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Seukera (せうけら) », Gazu Hyakki Yagyō (画図百鬼夜行), 1776.
SAWAKI, Sūshi (佐脇嵩之). « Shiaukera (しやうけら ) », Hyakkai Zukkan (百怪図巻), 1737.
Anonyme. « Shiaukira (しやうきら) », Bakemono no e (化物之繪), c. 1700. CC BY-SA 4.0, Brigham Young University.
  • Kekkai : Ici Régamey décrit bien le kekkai, une forme de sankai (yōkai accouché par une femme) des préfectures de Saitama, Kanagawa et de Nagano (appelé kekke dans cette dernière) mais l’illustre avec l’image d’un hyōsube (ひょうすべ), yōkai des rivières proche du célèbre kappa.
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Hyausube (ひやうすべ) », Gazu Hyakki Yagyō (画図百鬼夜行), 1776.
SAWAKI, Sūshi (佐脇嵩之). « Heusuhe (へうすへ) », Hyakkai Zukkan (百怪図巻), 1737.
Anonyme. « Heusube (へうすべ ) », Bakemono no e (化物之繪), c. 1700. CC BY-SA 4.0, Brigham Young University.

Pour voir l’intégralité du contenu lié au Fantastique Japonais de Félix Régamey dans la Revue des Traditions Populaires, consultez le dossier (Régamey file / 一件書類).

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