#291 – Le Fantastique Japonais de Félix Régamey (6)

LE FANTASTIQUE JAPONAIS (1)

II
le feu (Suite)

Soghen, mauvais prêtre, a scandalisé les fidèles par sa conduite dévergondée et déconsidéré l’église. Il a été bien sévèrement puni, car voici sa tête convulsée, soufflant, sifflant, grinçant des dents, qui passe emportée dans un tourbillon de flammes ; elle va, se heurtant à tous les obstacles que rencontre en chemin son vol capricieux, ainsi que celui des chauves-souris crépusculaires zigzagant dans l’espace. C’est à Kiotto, aux alentours du temple de Onganzi, qui fut le théâtre de ses exploits passés, que s’accomplit la pénitence de ce Juif-Errant des airs (Fig. 22).

Wa Nioudo, est le nom qu’on donne à cette machine phénoménale qui doit son origine à l’avarice extrême d’un bonze médiocre, dont le châtiment rappelle celui du précédent.

Depuis sa mort, sa tête monstrueuse, séparée du tronc, s’en va, roulant éperdue dans la nuit ; elle est devenue le moyeu d’une lourde roue enflammée qui court les rues de Kiotto, jetant l’effroi sur son passage, et c’est une fâcheuse rencontre que de se trouver nez à nez avec ce véhicule effréné ; plus fâcheuse encore s’il vient heurter à votre seuil ; le moyen d’éviter qui pousse plus avant existe cependant ; il ne s’arrêtera pas chez vous, si vous avez eu soin d’écrire ce simple mot : « Komotokoroshoponosato » ! (Fig. 23)

Les Japonais disent : « Frappez du doigt à petits coups sur le crâne d’un bonze, le son sera le même que si vous frappiez sur une calebasse vide. » Ce proverbe ne témoigne pas d’un respect bien profond pour le sacerdoce ; c’est qu’aussi à côté d’individualités douées de rares vertus et d’un haut mérite, les faibles d’esprit, ratatinés par l’abus des patenôtres accompagnées de roulement de gros tambour qui durent des journées entières et du couchant à l’aurore, ne sont pas rares, et nous venons de voir que ces religieux n’ont pas plus qu’ailleurs le monopole exclusif de la vertu.

Ce ne sont cependant pas ces brebis galeuses qui pourront ébranler sérieusement cette foi aimable, naïve et aussi gouailleuse, qui fait, au Japon, si bon ménage avec l’esprit d’obéissance et de discipline, et chacun n’en remplit pas moins très exactement — sans trop d’emportement toutefois — les prescriptions du culte.

Il est d’usage de célébrer au temple un service pour les morts de qualité : c’est la nuit pendant la veillée funèbre qu’apparaît l’oiseau noir aux yeux luisants qui vomit du feu par le bec, avec un grand bruit d’ailes (Fig. 24).

Omoraki, oiseau funeste, que t’a fait ce cadavre dont tu viens troubler le repos ? Cette question, que nous n’avons pas eu d’ailleurs, l’occasion de lui poser directement, est restée sans réponse. Nous n’avons donc d’autre ressource que de nous perdre en conjectures.

L’histoire naturelle a été, dans tous les temps et dans tous les pays, une source inépuisable de récits fabuleux, de cocasseries fantasques ; les bons auteurs japonais ne sont pas restés en arrière sur ce chapitre, comme bien on pense. Non contents d’inventer de toutes pièces toutes sortes de bêtes apocalyptiques telles que le kilin, le dragon, etc., ils ont prêté à certains animaux existant réellement des traits et des mœurs que Buffon n’a jamais entrevus.

C’est ainsi que, d’après eux, le tapir peut procurer des rêves heureux, à la condition de broder son image sur les oreillers ! Qu’un corbeau noir habite le soleil et qu’un lapin blanc est visible dans la lune où il pile sans relâche du riz dans un mortier.

Voici maintenant pour le tigre : Cet animal qui a la taille d’un bœuf, dort le jour dans les cavernes, ne sort que la nuit en quête d’une proie, et alors un jet de lumière s’échappe d’un de ses yeux, éclairant la campagne qu’il fouille avec l’autre !

Ce qu’on raconte du chat n’est pas moins surprenant. Ce n’est pas à cause du fameux ver dont il est parfois question dans nos loges de concierge, que les Japonais coupent inexorablement le bout de la queue de leurs chats — c’est pour qu’ils ne deviennent pas trop vieux.

Le chat doit l’immortalité à sa queue intacte, disent-ils. Ne chicanons pas là dessus, mais en quoi l’immortalité des chats peut-elle bien les gêner ? et est-il bien sûr ensuite que le moyen employé pour les y soustraire soit bien efficace ?

Le chat, après qu’il a vécu des siècles, devient terrible, son poil se hérisse et il n’apparaît plus qu’environné de flammes ; il change alors son nom ordinaire de Nekko en celui de Kansha, et se livre à des déprédations redoutables ; bien des bouleversements lui sont dus, et il montre un goût particulier pour les femmes dont il déterre les cadavres, qu’il dévore (Fig. 25).

C’en est assez, n’est-ce pas, pour motiver toutes les précautions, et puisque le Kansha ne se montre plus depuis qu’on coupe la queue du chat à sa naissance, c’est bien la preuve que la précaution est bonne à prendre.

Voici maintenant les furets flamboyants, titans en miniature, qui semblent vouloir escalader le ciel, à les voir se dresser, grimpant les uns sur les autres au sommet des arbres. (Fig. 26).

Cela n’est pas vu d’un très bon œil par les bonnes gens voisins de l’endroit où ont lieu ces acrobaties — Signe d’incendie, disent-ils, au diable les furets flamboyants ! »

Enfin, voici une sorte de vampire fulgurant, aux yeux ronds, aux crocs aigus et à forte griffe (Fig. 27).

Toujours bondissant, il opère de préférence dans les jardins ; les dégâts qu’il cause sont considérables, son haleine brûlante dessèche les plantes frêles, flétrit les fleurs et fait tomber les feuilles des arbres, et partout où il passe, c’est comme si le feu y avait passé.

(A suivre)

Félix Régamey.

(1) Voir le t. III, p. 141, 189, 257, 576, 639.


  • Soghen : Sōgenbi (叢原火 ou 宗源火)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Sōgenbi (叢原火) », Gazu Hyakki Yagyō (画図百鬼夜行), 1776.
  • Kiotto : Kyōto (ou Kyōto-shi 京都市)
  • Temple de onganzi : Fait probablement allusion à l’un des bâtiments liés à la secte Hongan-ji (本願寺)
  • Juif-Errant : personnage mythique privé de la mort et condamné à errer sur terre éternellement.
  • Wa nioudo : Wanyūdō (輪入道)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Wanyūdō (輪入道) », Konjaku gazu zoku hyakki (今昔画図続百鬼), 1779.
  • « Komotokoroshoponosato ! » : 此所勝母の里 (このところしょうぼのさと) kono tokoro shobo no sato « Ici c’est le village de Shōbo ». D’après l’article d’Andrew Kincaid citant lui-même l’ouvrage Yokai Attack! The Japanese Monster Survival Guide de Hiroko Yoda et Matt Alt (Tuttle, 2012), ce serait une référence à une histoire confucéenne dans laquelle l’un des disciples de Confucius aurait évité la ville de Shōbo dont les caractères, 勝母, peuvent être lu comme « triompher de sa mère ».
  • « Frappez du doigt à petits coups… » : J’ai pas trouvé l’origine de celle-là, mais ça m’intéresse…
  • Omoraki : Onmoraki (陰摩羅鬼 ou 陰魔羅鬼)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Onmoraki (陰摩羅鬼) », Konjaku gazu zoku hyakki (今昔画図続百鬼), 1779.
  • Kilin : kirin (麒麟, きりん), créature de la mythologie chinoise, mélange de cerf et de cheval portant souvent pelage et écailles.
  • Buffon : Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, (1707-1788). Naturaliste, biologiste et philosophe, auteur de L’histoire Naturelle, générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roi, publiée en 36 volumes entre 1749 et 1789.
  • Tapir brodé sur l’oreiller : baku (獏 ou 貘), il dévore les cauchemars.
  • Corbeau dans le soleil : Yatagarasu (八咫烏), corbeau à trois pattes qui représente le soleil et l’habite.
  • Lapin sur la lune : Tsuki no Usagi (月の兎), sur son astre il pile du riz dans son mortier au Japon, s’attelle à la préparation d’un élixir de vie en Chine.
  • Tigre : Je n’ai trouvé aucune référence au tigre à l’œil-torche ailleurs.
  • Kasha (火車) :
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Kasha (火車) », Gazu Hyakki Yagyō (画図百鬼夜行), 1776.
SAWAKI, Suushi (佐脇嵩之). « Kuhashiya (くはしや) », Hyakkai Zukkan (百怪図巻), 1737.
Anonyme. « Kasha (火車) », Bakemono no e (化物之繪), c. 1700. CC BY-SA 4.0, Brigham Young University.
  • Furets flamboyants : Ten Itachi (鼬)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Ten (鼬) », Gazu Hyakki Yagyō (画図百鬼夜行), 1776.
  • Sorte de vampire fulgurant (fig. 27) : Furaribi (ふらり火)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Furaribi (ふらり火) », Gazu Hyakki Yagyō (画図百鬼夜行), 1776.
SAWAKI, Suushi (佐脇嵩之). « Furaribi (ふらり火) », Hyakkai Zukkan (百怪図巻), 1737.
Anonyme. « Furaribi (ふらり火) », Bakemono no e (化物之繪), c. 1700. CC BY-SA 4.0, Brigham Young University.

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#290 – Le Fantastique Japonais de Félix Régamey (5)

LE FANTASTIQUE JAPONAIS

II
le feu (Suite).

Ecoutez la touchante histoire de la pauvre petite servante aux mains de beurre — ainsi dit-on de celles qui laissent tout tomber — histoire bien souvent racontée au Japon, où elle est populaire sous le titre de Bentio Sara Yaski.

Un jour qu’elle lavait la vaisselle, la petite servante eut le malheur de casser une des dix assiettes dont se composait un service très précieux et de grand prix.

La colère du maître fut terrible et, de désespoir, la fille alla se jeter, la tête la première, dans un puits qui, dès lors, ne peut manquer d’être hanté.

Une lueur livide, de sourds gémissements répandent chaque nuit l’épouvante dans le voisinage. Ces rumeurs annoncent la présence du fantôme, qui se dresse, apparition sinistre, au-dessus de la margelle (fig. 19). De sa bouche s’échappe une longue flamme qui tient en suspension des assiettes semblables à celles du service dépareillé ; elles surgissent une à une, et, à mesure, le spectre en fait le compte… trois, quatre, cinq, six… jusqu’à neuf, chiffre qui n’est jamais dépassé, et où la voix s’arrête et se brise dans un sanglot.

Ainsi la malheureuse compte et gémit jusqu’au jour.

Toute cette fantasmagorie est venue s’ajouter à un fait divers authentique que l’imagination des bonnes gens s’est plu à embellir et à surnaturaliser.

Autre histoire fantastique où la curiosité est sévèrement punie.

C’est la nuit… la maison est bien close… une mère veille auprès de son enfant endormi. Un bruit insolite, venant du dehors, et semblable au roulement d’une lourde charrette, lui fait dresser l’oreille, et l’attire. Par la fenêtre entrebâillée elle voit passer dans un tourbillon de feu un véhicule des plus extraordinaires : (fig. 20) une roue, un timon sur lequel est à demi couchée une femme à l’opulente chevelure, dont les chairs nues sont léchées par les flammes.

Eblouïe et terrifiée par ce spectacle qui n’a duré que quelques secondes, la mère a refermé son volet. Elle s’aperçoit alors que son enfant n’est plus là… il a disparu !…

Une nuit horrible, une journée plus horrible encore, s’écoulant lentement ; le soir venu l’infortunée frémit en se retrouvant seule avec sa douleur.

« Ma curiosité était-elle donc si coupable ? s’écrie-t-elle ; mais mon fils, lui, est innocent ! Pourquoi le punir, justes dieux !… pourquoi le priver de sa mère ?…

Ainsi s’exhale sa douleur en des vers, assez bien tournés sans doute, puisque sa plainte est entendue et qu’une voix lui répond :

« Ton enfant te sera rendu ; mais que cela te serve de leçon ; sois moins curieuse à l’avenir… »

Et subitement l’enfant se retrouve dans ses bras.

Ceci nous prouve qu’au Japon les dieux ne sont pas inexorables, non plus que dédaigneux de poésie.

(A suivre)

Félix Régamey.

(1) Voir le t. III, p. 141, 189, 257, 576.


NOTES ET COMMENTAIRES

  • Bentio Sara Yaski : Banchō Sarayashiki (番町皿屋敷)
  • fig. 19 : Sarakazoe (皿数え)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Sarakazoe (皿数え) »,Konjaku gazu zoku hyakki (今昔画図続百鬼), 1779.
  • fig. 20 : Katawaguruma (片輪車)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Katawaguruma (片輪車) », Konjaku gazu zoku hyakki (今昔画図続百鬼), 1779.

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#289 – Le Fantastique Japonais de Félix Régamey (4)

LE FANTASTIQUE JAPONAIS (1).

II
le feu

La coutume ne se rencontre guère que chez nous de saluer les morts au passage ; les étrangers voient là le comble de la politesse française et les Japonais ne ont pas les derniers à s’en montrer surpris.

Un peuple peut être aimable et poli, doué de sentiments délicats et tendres et ne rien comprendre aux honneurs et aux soins exagérés que parfois l’on prodigue au corps — cette guenille — que la vie a quitté.

Tel le Japon, où le culte des ancêtres est cependant en grand honneur, et c’est ici que se manifeste clairement la différence qui existe entre le sentiment religieux épuré et l’idolâtrie bestiale dont peut se réclamer le fétichisme du cadavre.

Il est hors de doute que nous faisons dans la vie — matériellement — la place trop grande à la mort ; elle nous envahit et nous encombre. Il y aurait certainement de quoi donner à réfléchir si l’on pouvait dire la dépense énorme et inutile occasionnée par nos « convois, services et enterrements. »

Il paraît cependant que, même au Japon, où les vivants font si bon marché de ce qu’on est convenu d’appeler les pompes funèbres, il est des morts qui s’accommodent mal de l’abandon de leurs restes.

Témoin cette vieille femme, la plus obstinée qui ait jamais vécu sur la terre. Depuis des siècles elle ne se lasse pas de venir se plaindre du traitement qu’on lui fit subir jadis ; le Japon était encore plongé dans la barbarie et il était d’usage alors de se débarrasser violemment des dames devenues trop vieilles, qui par conséquent avaient cessé de plaire.

Celle-ci ayant éprouvé le sort commun, jamais n’avait pu prendre son parti d’avoir été jetée du haut au bas d’un roc à pic et d’être restée privée de sépulture.

C’est pourquoi, encore aujourd’hui, quand la nuit est bien noire, on voit planer et l’on entend grésiller le feu de la vieille femme. (fig. 16).

On doit se féliciter de ce que les esprits des morts apportent généralement plus de discrétion dans leurs récriminations.

Toyo-Foussa, avec qui nous avons déjà fait connaissance, nous montre (fig. 17) rasant la terre, une de ces flammes légères, sans chaleur et semblables à nos esprits follets, qui naissent, brillent et s’évanouissent dans les airs qu’elles n’agitent même pas, sans laisser aucune trace de leur passage : elles sont comme ces doux reproches à peine sensibles faisant naître sur nos lèvres le triste sourire qui s’efface à peine ébauché…

C’est sur l’emplacement d’un cimetière abandonné que l’artiste a vu voltiger cette flamme qui éclaire ici la vaine et fugitive apparence du monument élevé jadis à la mémoire d’un noble inconnu et dont il ne reste pas une pierre. Emanation suprême, dernière supplication de la mort à la vie…. mais bientôt la petite flamme elle-même s’éteindra pour toujours et tout sera fini.

Mais de même qu’il est des mémoires qui ne s’effacent pas de la pensée des hommes, il est des monuments qui résistent aux injures du Temps. Celui de Yeyas — le fameux Shiogun, un des héros de l’histoire Japonaise — qu’on voit à Nikko, est du nombre, et rien ne saurait mieux donner l’idée de la magnificence et de la grandeur du site, de la beauté des temples qui l’environnent, que ces vers d’un de mes bons camarades du Japon, qui eut cette bonne chance d’y vivre plus longtemps que moi.

Un amas de montagnes vertes

Dressant au ciel leurs grands sapins,

Les torrents des cîmes désertes

S’engouffrent au fond des ravins,

Les mystérieuses allées

Sans une voix, sans un écho,

Conduisant jusqu’aux mausolées…

C’est presque un rêve et c’est Nikko !

…………………………………………

Le héros du Japon sommeille

Dans cet ensemble harmonieux ;

Auprès de sa grand ombre veille

Un peuple d’esprits et de dieux.

Les symboles et les figures

Du paradis Oriental

Semblent vivre dans ces sculptures

Qu’anime un souffre d’idéal.

La pourpre, l’or, l’azur ruissellent

Mariant leurs vives couleurs,

La grâce et la terreur se mêlent :

Oiseaux, dragons, monstres et fleurs

C’est tout un monde fantastique

De bronze, de pierre et de bois ;

C’est l’encadrement poétique

Aux mânes des grands et des rois !

………………………………………

Mais hélas, le sort de Yeyas n’est pas réservé à tous les héros ! Combien sont morts ignorés en combattant, dont aucun monument ne célèbre les vertus guerrières.

Après la bataille, vainqueurs et vaincus ont été enfouis à fleur de terre, à l’endroit même où ils sont tombés ; ainsi leur dépouille a pu être soustraite à la dent des animaux voraces et aux ongles acérés des oiseaux de proie ; mais le sol, fouillé par la pluie d’orage, a bientôt rendu les ossements blanchis des cadavres qu’on lui a confié, et ceux-là aussi donnent lieu à de petites flammes errantes dans la nuit.

L’aspect de ces flammes ne présente rien de bien particulier, elles ne méritent pas l’honneur de la reproduction.

Il n’en est pas de même de celle que, sans quitter le théâtre de la guerre, je tire d’un petit manuscrit du siècle dernier, signé Okamoto Auské, savant samouraï, professeur de tactique et d’art militaire.

Ce manuscrit se compose d’une trentaine de croquis, avec texte, représentant des villes assiégées, semblables à peu de chose près à celle qui est reproduite ici (fig. 18). Au milieu de la page, des rochers et des maisons avec une clôture de bambous ; en bas, la légende expliquant les choses étranges qu’on voit apparaître en haut dans le ciel. Ces choses sont les signes d’après lesquels les assiégeants doivent diriger leur conduite ; il y en a pour toutes les heures du jour et de la nuit, ayant chacun un sens particulier, qu’explique l’auteur de ce curieux traité.

C’est tantôt un cheval noir pétaradant dans les nuages, tantôt un bœuf tenu en laisse, un étendard gigantesque, un oiseau rouge aux ailes déployées, des embrasements, des feux volants ; la flamme énorme qui se voit dans notre croquis planant au-dessus de la ville, signifie que les assiégés préparent une sortie, et avertit les gens du dehors d’avoir à se tenir soigneusement sur leurs gardes.

Nous revenons aux sépultures avec ce dernier dessin (fig. 19).

Pour marquer la place où sont déposées les cendres du commun des mortels, il suffit d’une longue et mince planchette de bois sur laquelle un bonze a tracé quelques caractères. Et ici, cendre ne doit pas être pris au figuré, car on incinère au Japon, tant bien que mal, plutôt mal que bien, s’il faut en croire Toyo-Foussa, qui représente un mal brûlé reparaissant la nuit parmi les flammes, son chapelet à la main.

Félix Régamey.

(1) Cf. Voir le t. III, p. 141, 189189, 257. (Les Génies de la Maison).


NOTES ET COMMENTAIRES

  • Jeter les vieilles femmes : Ubasute (姥捨て) ou uyasute (親捨て), littéralement « abandonner une vieille femme ». Pratique consistant à abandonner une personne âgée dans un lieu isolée pour l’y laisser mourir, généralement en haut d’une montagne enneigée, plutôt que de la plonger dans un ravin. D’après les recherches actuelles on considère que cette pratique n’a jamais réellement été répandue, mais a surtout été utilisée en littérature pour sa puissance symbolique.
  • Le feu de la vieille femme : Ubagabi (姥ヶ火). Aucune autre source écrite ne semble lier ce yōkai à l’ubasute. Il s’agit le plus souvent d’une vieille femme transformée en boule de feu pour avoir volé de l’huile dans un temple au cours de sa vie, un peu à la manière d’Abura-akago.
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Ubagabi (姥が火) », Gazu hyakki yagyō (画図百鬼夜行), 1776.
  • Fig. 17 : Haka no hi (墓の火)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Haka no hi (墓の火) », Konjaku gazu zoku hyakki (今昔画図続百鬼), 1779.
  • Yeyas : Tokugawa Ieyasu (徳川家康), 1543-1616, daimyō (seigneur de terres) puis shōgun (général des armées). Sous son impulsion, à partir de 1603 et jusqu’en 1868, le Japon sera dirigé par le shōgun et non plus par l’empereur. C’est sous son règne également que Tōkyō (alors appelée Edo) devient la capitale du Japon.
  • Tombe d’Ieyasu au sanctuaire tōshō-gū de Nikkō :
Photo : MAYOL, Bart. « Tumba de Tokugawa Ieyasu », dans l’article Nikko sur le site MUNDO JAPON.
  • Flames des morts après la bataille : Kosenjōbi (古戦場火)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Kosenjōbi (古戦場火) », Konjaku gazu zoku hyakki (今昔画図続百鬼), 1779.
  • Okamoto Auské et Fig 18. : en cours d’élucidation… Pour l’instant je ne ne retrouve aucune trace de ce document ni de ce nom.
  • fig. 19 : Kazenbō (火前坊)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Kazenbō (火前坊) », Konjaku hyakki shūi (今昔百鬼拾遺), 1781.
  • « Longue et mince planchette de bois » mortuaire : Itatōba (板塔婆) (également appelée sotōba (卒塔婆)), littéralement « Stūpa/pagode en bois ».
Photo : MATSUOKA Akiyoshi (松岡明芳). « Wood stûpa Graves in Ogo, Kobe, Hyogo prefecture (木製卒塔婆が多くみられる神戸市北区淡河町の墓地。) » CC BY-SA 4.0 (source)
Photo : Utilisateur Wikimedia Commons Urashimataro. « Itatōba (板塔婆) » CC BY-SA 3.0 (source) Traduction du commentaire de la photo par son auteur : « Sotōba, bande de bois de la forme d’un gorintō (pagode bouddhiste japonaise) déposée comme offrande sur les tombes au japon. On peut voir qu’elle est divisée en cinq sections représentant les cinq éléments de la cosmologie bouddhiste, plus des inscriptions en sanskrit et en japonais. Suit le nom posthume de la personne décédée (caché ici pour préserver l’anonymat). »

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#288 – Le Fantastique Japonais de Félix Régamey (3)

LE FANTASTIQUE JAPONAIS(1)

I. — (Suite)

Il était une fois un épicier peu scrupuleux nommé Aboula Akango, qui avait trouvé le moyen de s’introduire la nuit dans les temples afin d’y soutirer l’huile des lampes sacrées.

Ce procédé indélicat aida nécessairement à la prospérité de son commerce en lui permettant de vendre sa marchandise pour presque rien, à la vive satisfaction de ses clients et au grand étonnement de ses confrères.

C’est ainsi qu’admiré et envié des uns et des autres, il put jouir, sa vie durant, de la considération générale.

Les dieux ont de ces indulgences singulières ; qu’ils pardonnent ou qu’ils châtient, leurs desseins sont impénétrables. Ils ne demandèrent compte de sa conduite à l’épicier qu’après sa mort. Le caractère sacrilège de son méfait semblait exiger un plus rapide châtiment.

Aussi bien il ne perdit rien pour avoir attendu et il fut puni par où il avait péché.

Son âme (fig. XI), sous la forme d’un enfant de médiocre apparence, fut condamnée à errer, en proie à une soif inextinguible, n’ayant pour l’apaiser d’autre breuvage que l’huile des veilleuses des bourgeois endormis, et sa pénitence durera tant qu’il y aura des bourgeois qui s’éclaireront à l’huile.

Le pétrole, dont la consommation augmente tous les jours au Japon, mettra peut-être un terme au tourment d’Aboula Akango ; espérons-le pour lui.

Les trépassés, qui, dans le cours de leur existence se sont abandonnés à la paresse, en font aussi une grande consommation et se plaisent à la troubler, de façon à l’empêcher de brûler convenablement.

Cependant la lampe du dormeur n’a rien à redouter des entreprises de l’ombre du paresseux ; (fig. XII) il ne vise que celle du travailleur ; puni pour n’avoir rien fait de son vivant, il n’entend pas que les autres soient plus vertueux que lui.

Le rusé marchand d’huile, cité plus haut, pourrait bien ne pas être étranger à la naissance de cette légende — à la bonne marchandise provenant de ses vols, il devait infailliblement en mêler de mauvaises, et alors quelle réponse facile à opposer aux réclamations de ses crédules pratiques :

L’ombre du paresseux avait passé par là.

On a pu voir par les croquis précédents que les Japonais donnaient à leurs appareils d’éclairage les formes les plus variées. Parmi la multitude de leurs lanternes, rondes, oblongues, en papier, en pierre ou en bronze, l’andou est celle dont ils se servent dans l’intérieur des maisons ; c’est un meuble de première nécessité.

La lampe de celui qui est représenté à la fig. XIII, est allumée par cent petites mèches et donne lieu à un jeu de société.

Au Japon on a mille façons d’égayer les soirées — musique, ballet, chansons et festins ; il y a aussi ce qu’on appelle les soirées de dessins, où chaque invité avec plus ou moins de talent, mais toujours avec une dextérité rare, fait sur des morceaux de soie blanche de petites aquarelles, laissées en souvenir au maître de la maison.

De terrifiantes histoires de revenants, à faire dresser les cheveux sur la tête, font aussi quelquefois les frais de certaines réunions, et c’est alors qu’intervient l’andou aux cent petites mèches.

Aussitôt qu’une histoire est finie — et chacun dit la sienne — quelqu’un dans l’auditoire doit sortir et aller éteindre une des mèches de la lampe qu’on a eu soin de placer dans un endroit sombre et écarté.

Tant qu’il s’agit des premières mèches les choses se passent sans trop d’encombre, mais malheur à ceux qui ont à éteindre les dernières ; ils se trouveront en présence du spectre qui apparaît quand la lampe va s’éteindre (fig. XIII) ils verront ses cornes et ses yeux sanglants dans une face verte au rictus excessif, encadrée de l’épaisse chevelure qui tombe droite et lui fait comme un grand linceul noir.

Ne voilà-t-il pas une singulière distraction, et pourquoi ajouter à des récits déjà suffisamment effrayants cette évocation plus effrayante encore ?

La vérité est que les bons Japonais ne s’émeuvent pas de ces sortes de choses plus qu’il ne convient. Au fond il ne sont pas si crédules qu’ils en ont l’air et pour eux, tout est matière à sport et à amusements ; ce sont de grands enfants naïfs et madrés tout à la fois, et comme les enfants, ils ne dédaignent pas de se faire un jeu de l’effroi provoqué d’une manière factice.

Ce ne sont pas non plus des esprits forts ; à trop jouer avec le feu on arrive à se brûler, à trop s’occuper du diable on finit par y croire un peu ; et c’est comme lorsqu’on parle du loup…

Il résulte de cela que les paysans de là-bas n’ont rien à envier aux nôtres sous les rapport des croyances qui engendrent la terreur.

Cependant si vous interrogiez l’un d’eux sur Osakabé (fig. XIV), le démon des ruines et des vieux châteaux inhabités, il vous répondra par un hochement de tête énigmatique et plein de promesses… qui ne se réalisent jamais. Sur ce chapitre il pourra rendre des points au plus prudent des Normands, tellement ses dires manqueront de précision ; Toyo Foussa lui-même, pour se procurer les renseignements nécessaires à l’exécution du portrait de ce démon, a dû avoir bien du mal.

Il nous le présente sous les traits d’une grande vieille en costume de cour, sa puissante mâchoire est armée de crocs aigus, ses cheveux sont gris. Elle se tient cachée, accroupie derrière un store qu’elle soulève et des chauves-souris voltigent autour de son visage inquiétant.

L’aspect de ces ruines n’a généralement rien d’imposant ni rien qui approche de l’effet grandiose produit par les hautes tours démantelées et les écroulements cyclopéens de notre moyen-âge.

Les boiseries sont vite pourries et les cloisons en papier, abandonnées aux caprices de la pluie et du vent, ne tardent pas à se crevasser et à tomber en lambeaux. Alors, quand vient l’heure crépusculaire, le passant égaré prête un regard à ces débris et n’a rien de plus pressé que de s’y soustraire en prenant la fuite. On a beau avoir la conscience en repos, un mur qui regarde, cela n’a rien de bien rassurant.

Mais que pensera en pareille occurrence, celui dont le crime est resté impuni ? Pour lui, les yeux se multiplieront ; où il y en a un, il en verra cent, et rentré chez lui grelottant, rongé par le remords, il reconnaîtra le fantôme de sa victime dans l’ombre que feront sur sa cloison transparente, les branches se balançant au clair de lune.

C’est le sujet du dessin qui termine cette série des génies de la maison (fig. XV).

(A suivre)

Félix Régamey.

(1) Voir les numéros de mars. et avril..


NOTES ET COMMENTAIRES

  • Aboula Akango : Abura-akago (油赤子)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Abura-akago (油赤子) », Konjaku gazu zoku hyakki (今昔画図続百鬼), 1779.
  • fig. XII : Himamushi nyūdō (火間虫入道 ou 火間蟲入道)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕).  » Himamushi nyūdō (火間蟲入道) », Konjaku hyakki shūi (今昔百鬼拾遺), 1781.
  • Andou : andon (行灯), lampion japonais
  • Réunions où l’on se raconte de terrifiantes histoires de revenants : Hyakumonogatari Kaidankai (百物語怪談会) qui traduit littéralement donne : « rassemblement de cent contes fantastiques »
  • le spectre qui apparaît quand la lampe va s’éteindre : Aoandon (青行燈) ou « lampion bleu ».
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕).  » Aoandon (青行灯) », Konjaku hyakki shūi (今昔百鬼拾遺), 1781.
  • Osakabé : Osakabe-hime (長壁姫). Régamey l’a décrite comme le démon des ruines et des vieux châteaux en général, ce qui est assez curieux car d’ordinaire son histoire est très spécifiquement liée au château de Himeji (姫路城).
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Osakabe (長壁) » Konjaku gazu zoku hyakki (今昔画図続百鬼), 1779.
  • fig. XV : Kage-onna (影女), apparition sous forme de l’ombre projetée d’une femme sur les murs des maisons japonaise.
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Kage-onna (影女) », Konjaku hyakki shūi (今昔百鬼拾遺), 1781.

Pour voir l’intégralité du contenu lié au Fantastique Japonais de Félix Régamey dans la Revue des Traditions Populaires, consultez le dossier (Régamey file / 一件書類).

#287 – Le Fantastique Japonais de Félix Régamey (2)

LE FANTASTIQUE JAPONAIS (1)

I

les génies de la maison

Un trait aimable, qui ne se rencontre guère ailleurs, aussi marqué que chez le peuple japonais et jusque dans les plus basses classes, est son amour extrême pour la propreté — bien différent en cela des Chinois, voisins exécrés, qui vivent volontiers dans l’ordure. On sait la prédilection toute particulière, que ces derniers affichent pour l’engrais humain et les résultats remarquables qu’ils obtiennent, grâce à l’emploi copieux et raisonné de cette matière appliquée à des terres que n’ont pas encore épuisé des siècles de culture.

Habitants de Saint-Germain qui jetez les hauts cris quand on parle de prendre un coin de votre forêt pour faire l’essai de ces procédés chers au Céleste-Empire, et qui vouez aux dieux infernaux le Conseil municipal de Paris, auteur du projet, n’allez pas en Chine.

Allez plutôt au Japon. C’est en vous bouchant les oreilles que vous écouterez sa musique et sans doute, vous fermerez la bouche devant sa cuisine, mais certainement c’est un pays où vous ne regretterez pas d’avoir mis le nez. Celui des Japonais est peut-être moins sensible que le nôtre ; toutefois ils sentent bien, ces artistes si heureusement doués sous le rapport de la vision et du tact, qu’une odeur trop violente, bonne ou mauvaise, troublerait l’équilibre harmonieux qu’ils ont su créer autour d’eux — et c’est pourquoi il y a bien peu de mauvaises odeurs au Japon.

Celles qui existent, sont dues le plus souvent à la mauvaise disposition des fosses d’aisance. Sans entrer dans le détail de leur construction, il suffit de savoir que la clôture n’en est pas suffisamment hermétique et qu’elles se trouvent généralement trop rapprochées de l’habitation.

Cet état de chose particulier a donné naissance à un mauvais esprit : Kado (fig. VI), qu’on dit venir de la Chine. C’est bien le cadeau qu’on pouvait attendre d’elle.

C’est le dieu Stercutius que les Grecs ont représenté sous la forme d’un serpent replié sur lui-même. Kado, lui, est un être à longues oreilles, griffu, au souffle empesté et dont le haut du corps, seul visible, se balance, rattaché au sol par une sorte de trait-d’union ondulatoire et gazeux…..

C’est aspect formidable et peu ragoûtant ferait croire qu’il n’y a qu’à s’incliner devant lui. Il n’en est rien. Une formule d’exorcisme suffit pour le rendre inoffensif pendant toute une année :

« Kambari mondo hototoguis »

pourvu qu’elle soit prononcée sur les lieux le soir du dernier jour du dernier mois. Désormais rien à craindre de Kado, sa rage est impuissante, son souffle purifié — et c’est de ses lèvres que s’envolera l’hototoguis, l’oiseau aimé du proscrit et du voyageur, qui revient au printemps comme l’hirondelle de nos romances, et dont le cri se traduit par ces mots : « Rentrez au foyer » de même qu’en français on entend la caille dire : « Paye tes dettes. »

A époque fixe, tous les ans, la maison japonaise est soumise à un nettoyage général, ainsi que tout ce qu’elle contient. Tous les jours ses habitants se livrent à d’abondantes ablutions ; l’heure du bain est réglée comme celle des repas, et il faut que le logis soit bien pauvre pour que ne s’y trouve pas dans quelque coin la massive baignoire en bois, munie de son fourneau. L’eau atteint dans cet appareil un degré de température assez élevé pour faire reculer tout autre qu’un Japonais. On sort de là à moitié cuit, rouge comme un homard.

Il existe en outre des bains publics, où l’on est reçu sans distinction de sexe — un peu comme sur nos plages — et sans voiles.

Le peu de souci de la pudeur qu’ont les gens dans cet heureux pays, leur épargne bien du vague à l’âme… et procure à l’artiste de vives jouissances esthétiques.

Quel spectacle admirable que celui de ces nudités se livrant au regard sans aucun embarras et sans penser à mal.

Le jour va finir, le soleil rougit la cime des cryptomérias gigantesques, une légère brise venue de la mer se joue dans le feuillage délicat des bambous dont la tige frêle reste droite, et les lotus roses, fleurs idéales et sacrées, largement épanouies, mettent leur éblouissement sur les eaux vertes d’un étang, où se reflète la suprême clarté du ciel.

Là, une famille de paysans a établi sa salle de Bain, avec tous ses accessoires, sous l’avancée du toit de chaume trapu, frangé d’iris, qui abrite la maison. La tâche journalière est achevée.

L’homme le bras relevé, d’un beau geste, s’essuie le dos ; la femme accroupie, tord des linges mouillés ; deux marmots barbottent, assis l’un en face de l’autre dans un baquet, avec de l’eau jusqu’au menton ; une fillette debout sur ses hauts sabots de bois, est comme enveloppée d’un grand parasol de papier rouge, largement ouvert qui lui sert de fond et donne à sa chair un ton mat d’une douceur exquise.

Ces figures nues forment dans la verdure, un groupe magnifique.

C’est plus qu’il n’en faut pour ravir l’œil chaste de l’artiste, et nous contemplons cet émouvant paysage, sans songer au costume ridicule que nous portons, qui le déshonore.

Ces pauvres gens sont propres, ils sont Japonais, et ce n’est pas chez eux que le nommé Anakanamé (fig. VII) trouvera rien à lécher.

Ce bizarre personnage a pour fonction de nettoyer les baignoires qui ne sont pas assez soigneusement entretenues, avec sa langue dure qui arrive bien vite à attaquer le bois. Son nom, traduit littéralement, veut dire : lécheur de crasse. Le pauvre ! il ne lui est accordé par la légende qu’un doigt à longue griffe, aux pieds et aux mains.

Tenjo-Hamé (fig. VIII), autre lécheur. C’est lui que vous voyez apparaître dans une sorte de clarté livide, l’hiver pendant les longues nuits froides qui font le sommeil mauvais. Les mains et les pieds de ce monstre sont faits de papier découpé par petites bandes frisées, ainsi que le costume sommaire qu’il arbore. Il doit à sa grande taille d’affectionner le séjour des chambres hautes, et c’est sur les poutres du plafond qu’il promène, avec un bruit singulier sa langue énorme. Drôle d’habit, étranges manières !

Non moins étranges sont celles du facétieux Tinjokoudari (fig. IX), qui profite des moindres crevasses des plafonds, produites par les agissements du camarade précédent, pour pénétrer dans les intérieurs, à grand fracas.

Les bras tordus, les yeux convulsés, la langue pendante, une épaisse et lourde crinière encadre son visage grimaçant. Il ne fait que paraître et disparaître sans laisser de traces, et semble n’avoir d’autre but que d’effrayer les gens ; à moins qu’il n’ait celui de les induire en dépense, en incitant les locataires à demander des réparations à leurs propriétaires.

Nous savons cependant quelque chose de plus sur son compte. On le dit proche parent du démon Ibarakidozi qui eut le bras tranché d’un furieux coup de sabre dans un combat qu’il soutint jadis contre un fameux guerrier.

Il s’était présenté sous les traits de la belle-mère de son adversaire, on ne sait à quel propos. Son stratagème éventé, toutes les issues étant fermées, il réussit pourtant à s’enfuir par le plafond, et c’est le chemin que prend, à l’exemple de son ancêtre, le facétieux Tinjokoudari.

Un mot seulement sur Amikiri (fig. X) gros serpent squameux, à tête d’oiseau, avec un bec crochu et deux fortes pinces au bout des bras.

Serviteur des moustiques, son rôle dans la vie se borne à pratiquer la nuit des ouvertures dans la gaze des moustiquaires, pour livrer passage à ces ennemis du repos des hommes.

(A suivre)

Félix Régamey.

(1) Voir le numéro de mars.


NOTES ET COMMENTAIRES

  • Kado : Kanbari nyūdō (加牟波理入道). Kado n’est sans doute que la contraction de Kanbari nyū, la langue japonaise raffolant des mots-valises.
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Kanbari nyūdō (加牟波理入道) », Konjaku gazu zoku hyakki (今昔画図続百鬼), 1779.
  • Hototoguis : Hototogisu (ホトトギス), Petit Coucou en français ou Cuculus poliocephalus de son nom scientifique.
  • « Kambari mondo hototoguis » : Ganbari/Kanbari nyūdō hototogisu (がんばりにゅうどうホトトギス)
  • Stercutius : (Sterquilinus, Stercutus, Sterculius) dieu romain des excréments, du fumier et des toilettes.
  • Anakanamé : Akaname (垢嘗)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Akaname (垢嘗) », Gazu Hyakki Yagyō (画図百鬼夜行), 1776.
  • Tenjo-Hamé : Tenjōname (天井嘗)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Tenjōname (天井嘗) », Gazu hyakki tsurezure bukuro (画図百器徒然袋), 1784.

Tinjokoudari : Tenjōkudari (天井下り ou 天井下)

TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Tenjōkudari (天井下) », Konjaku gazu zoku hyakki (今昔画図続百鬼), 1779.
  • Ibarakidozi : Ibaraki-dōji (茨木童子 ou 茨城童子)
  • Amikiri : (網切 ou 網剪)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Amiriki (網剪) », Gazu Hyakki Yagyō (画図百鬼夜行), 1776.

Pour voir l’intégralité du contenu lié au Fantastique Japonais de Félix Régamey dans la Revue des Traditions Populaires, consultez le dossier (Régamey file / 一件書類).

#286 – Le Fantastique Japonais de Félix Régamey (1)

Le Fantastique Japonais, c’est une suite de six articles publiée dans la Revue des traditions populaires en 1888 et 1889. Elle est écrite et illustrée par Félix Régamey.

Je vais publier ces six articles un par un sur le blog, mais pour les impatientes et les pressés que je vois déjà se tortiller de curiosité, vous pouvez d’ores et déjà aller lire l’intégralité du texte sur la page du site qui lui est consacrée, dans le dossier Le Fantastique Japonais de Félix Régamey dans la Revue des traditions populaires.


LE FANTASTIQUE JAPONAIS

premier article

Jadis des guerres civiles ont ensanglanté le Japon ; ce coin de terre, si merveilleusement favorisé par la nature, est encore aujourd’hui visité par de terribles fléaux : les orages d’une violence inouïe, les cyclones, les inondations, les tremblements de terre même, ne sont pas rares, et, à ces redoutables phénomènes naturels viennent s’ajouter les incendies qui détruisent des villes entières ; leur fréquence et leur intensité sont dues surtout au mode de construction des maisons faites en bois et en papier, — la pierre n’y entrant qu’en très faible quantité et seulement comme assises.

On a calculé que ces maisons ne peuvent durer en moyenne plus de dix ans.

Ces diverses causes expliquent ce mélange curieux d’insouciance et de naïves superstitions qui est si remarquable chez le peuple, et qui se complique, chez les gens bien élevés, du plus aimable des scepticismes.

Ajoutons que la tolérance, cette vertu si rare, est pratiquée au Japon mieux que partout ailleurs.

Artistes jusqu’au bout des ongles, sensibles par dessus tout au charme de la nature, les Japonais se laissent vivre, peu soucieux de la logique, et les idées les plus contradictoires sont accueillies par eux sans le moindre effort.

C’est ainsi qu’Amida et Zizo, dieux tutélaires, sont l’objet de la même vénération que Foudo Sama, grand justicier et pourvoyeur des enfers.

Le Mayoké, démon sans importance, dont nous donnons la reproduction en tête de cet article, semble avoir été exécuté à l’aide d’un procédé analogue à celui qu’emploient nos emballeurs pour marquer leurs caisses ; c’est le spécimen le plus grossier de l’imagerie japonaise, que nous ayons rencontré dans nos courses à travers le pays.

Tracé à l’encre sur une petite planchette, nous l’avons toujours vu occuper, au-dessus de la porte des chaumières, la place que nos paysans réservent à la Vierge et aux Saints.

Mais rien ne saurait donner une idée plus nette de l’état d’esprit particulier des Japonais, que cette préface d’une ouvrage du peintre Toyo-Foussa, où sont représentés, sous les aspects plus variés, les démons du crû, les génies inoffensifs ou malfaisants de la terre et du ciel, de l’eau, du feu, de la forêt, etc.

« J’avoue, dit l’auteur, que mes yeux n’ont jamais vu en pleine lumière les démons que je représente et que mes oreilles n’ont pas entendu leurs cris — cela tient sans doute à ce qu’ils ne se montrent que la nuit, mais j’ai recueilli les traditions conservées dans les familles, je me suis inspiré de l’œuvre des peintres anciens, et plusieurs de ces monstres, bien faits pour inspirer l’effroi, me sont apparus en rêve. Le sujet m’est familier ; cependant ce n’est pas sans de vives appréhensions que je me suis décidé à le traiter de nouveau.

« Tout le monde sait ce qui advint au vieux peintre chinois qui fut dévoré par le dragon dont il avait reproduit les traits affreux.

« Aussi, c’est à grand’peine que les encouragements de mes amis et les instances de mon éditeur sont venus à bout de ma timidité.

« Et maintenant advienne que pourra et que le diable m’emporte… s’il existe. »

Les petits tableaux qui vont suivre, ayant trait aux choses qui se passent dans la maison, sont empruntés à l’œuvre de Toyo-Foussa. Ils sont traduits librement, non en fac simile, mais seulement de façon à bien faire saisir le caractère des sujets choisis.

Aux personnages fantastiques cités plus haut, dont nous donnerons quelques échantillons curieux, viendra s’ajouter la série des femmes bizarres, des spectres et des apparitions, des légendes religieuses Bouddhiques, des méfaits et des facéties du renard, si populaires au Japon, etc.

L’iconographie japonaise est d’une richesse inouïe en cette matière, et les artistes qui l’ont traitée et que nous mettrons à contribution sont innombrables.

I. — les génies de la maison

Dans tout ce qu’il a touché, l’artisan japonais — aussi bien que l’artiste — a atteint la perfection.

Charpentiers et menuisiers, ayant à leur disposition des bois excellents — il en existe plus de cinquante variétés pouvant être utilisées dans la construction — ont obtenu de superbes résultats. Artistes eux-mêmes, ils ne se sont pas contentés des assemblages savants, des profils délicats que nous connaissons, ils on su aussi tirer parti des bois bruts ou à peine dégrossis, qu’ils ont appliqués à la décoration intérieure.

Ici, (Pl. II) c’est un léger tronc d’arbre débarrassé de son écorce, servant de pilastre.

On a tourné la cime du côté du sol, sans tenir compte du sens de la sève. Alors les petits génies qu’elle contient, gênés de sentir ainsi la tête en bas, ont pris la fuite, et bientôt l’arbre abandonné tombera en poussière. Certes, le dommage causé par cette erreur ne sera pas bien grand, on le réparera facilement sans avoir à craindre la vengeance des petits génies de la sève qui se seront envolés bien loin dans les airs ; mais en voici d’autres (Pl. III) qui ont moins bon caractère ; ils mènent grand bruit et se plaisent à effrayer les enfants. Ne croyez pas que ce soit le vent et la pluie, qui ébranlent ainsi la maison ; ces craquements, ces crépitements, ce sont eux qui les produisent ; ils ne sont pourtant pas bien gros, mais ils ont des muscles d’acier, trois griffes aux pieds et aux mains, comme tout bon démon qui se respecte, et ils s’acharnent aux carreaux de papier qu’ils frappent de leurs minces verges de jonc, grattant, grognant, sifflant ; et pourquoi cette colère ? sans doute parce qu’ils sont méchants — mais pourquoi sont-ils méchants ?

Chokéra (Pl. IV) habitant des toits, celui qui épie par la lucarne et fait fuir quiconque rencontre son regard furieux, le dirait peut-être ? Sait-il seulement ce qui le retient au grenier lorsque le rez-de-chaussée sert de champ d’opération aux autres ?

Nous ne saurons rien, Chokéra paraît trop peu communicatif pour que nous songions à nous adresser à lui.

Nous serons mieux renseignés sur le compte de Kekkaï. Ce jeune démon est blotti dans la cave ; laid comme un fœtus qui serait vivant, il gambade, grimace et détruit tout ce qui tombe sous sa griffe. C’est la plaie de la maison, impossible de l’en faire déguerpir. Il a une mission à remplir, mission vengeresse qui s’exerce sur les habitants du lieu, un couple maudit qui a peut-être transgressé ce précepte bouddhique d’après lequel on doit respecter la vie des animaux.

Il n’en a pas fallu davantage pour qu’après une douloureuse grossesse de plusieurs années, la femme donne à son mari, ce monstre. Bien vite, avant qu’il ait vu la lumière, il fallait le tuer, c’était le seul moyen d’échapper à toute l’étendue du châtiment ; mais rien de plus difficile, le coup a été manqué, et le Kekkaï, avec une agilité de singe, disparaissant à travers le plancher, a pris possession de son obscure domaine. Dès lors plus de résistance possible, la maison entière est à la merci de ce gnome détestable, et ses victimes n’ont qu’une ressource : abandonner la place et laisser aux flammes le soin de la purifier.

(A suivre)

Félix Régamey.


Alors ? Pas mal hein ?

Bon, chaque article de blog contiendra également mes commentaires, pas si éclairés que ça, sous forme de sortes de notes de bas de page, à la suite de la reproduction de l’article. Le plus souvent ces commentaires concerneront les références mentionnées par l’auteur dont je donnerai l’orthographe moderne et auxquelles j’apporterai des corrections en cas d’erreur de sa part. Dès que possible je fournirai également les dessins originaux de Toriyama Sekien (Toyo-Foussa dans le texte) qu’a reproduit Félix Régamey, ainsi que des versions plus anciennes encore des mêmes yōkai par d’autres artistes. Eh oui, vous n’aviez pas deviné ? Ces « génies » japonais sont bien les fameux yōkai, certains très anciens et d’autres inventés, adaptés ou déclinés par Toriyama lui-même.

Dernière précision et on passe aux commentaires : dans les notes de blog comme sur la page du dossier où figure le texte intégral, j’ai corrigé les coquilles du texte original, mais là où dans la page du texte intégral j’ai uniformisé le style des titres et des références aux figures, dans les notes de blog je l’ai laissé tel qu’il était, c’est-à-dire différent d’article en article.


NOTES ET COMMENTAIRES

  • Amida : Amida Butsu (阿弥陀仏), autrement appelé Amida Nyorai (阿弥陀如来)
  • Zizo : Jizō Bosatsu (地蔵菩薩)
  • Foudo-Sama : Fudō Myō-ō (不動明王)
  • Mayoké : mayoke (魔除け) signifie en réalité amulette ou sort protégeant des démons. Le personnage dessiné sur l’amulette est Ryōgen (良源) sous sa forme Tsuno Daishi (角大師).
  • Toyo-Foussa : Toriyama Sekien (鳥山石燕) de son vrai nom Sano Toyofusa (佐野豊房). Artiste illustrateur japonais, né en 1712 et mort en 1788. Il a recensé et dessiné plus de deux cent yōkai dans sa fameuse tétralogie Gazu hyakki yagyō (画図百鬼夜行) ou en français La parade nocturne des cent démons illustrée, constituée de :
    1. Gazu hyakki yagyō (画図百鬼夜行) (« Parade nocturne illustrée des cent démons », 1776, 3 volumes)
    2. Konjaku gazu zoku hyakki (今昔画図続百鬼) (« Cent démons du présent et du passé illustrés », 1779, 3 volumes)
    3. Konjaku hyakki shūi (今昔百鬼拾遺) (« Supplément au cent démons du présent et du passé », 1781, 3 volumes)
    4. Gazu hyakki tsurezure bukuro (画図百器徒然袋) (« Sac illustré de cent démons au hasard », c. 1781, 3 volumes)
  • Pl. II : Sakabashira (逆柱)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Sakabashira (逆柱) », Gazu Hyakki Yagyō (画図百鬼夜行), 1776.
  • Pl. III : Yanari (鳴屋)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Yanari (鳴屋 ) », Gazu Hyakki Yagyō (画図百鬼夜行), 1776.
  • Chokéra : Shōkera (しょうけら)
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Seukera (せうけら) », Gazu Hyakki Yagyō (画図百鬼夜行), 1776.
SAWAKI, Sūshi (佐脇嵩之). « Shiaukera (しやうけら ) », Hyakkai Zukkan (百怪図巻), 1737.
Anonyme. « Shiaukira (しやうきら) », Bakemono no e (化物之繪), c. 1700. CC BY-SA 4.0, Brigham Young University.
  • Kekkai : Ici Régamey décrit bien le kekkai, une forme de sankai (yōkai accouché par une femme) des préfectures de Saitama, Kanagawa et de Nagano (appelé kekke dans cette dernière) mais l’illustre avec l’image d’un hyōsube (ひょうすべ), yōkai des rivières proche du célèbre kappa.
TORIYAMA, Sekien (鳥山石燕). « Hyausube (ひやうすべ) », Gazu Hyakki Yagyō (画図百鬼夜行), 1776.
SAWAKI, Sūshi (佐脇嵩之). « Heusuhe (へうすへ) », Hyakkai Zukkan (百怪図巻), 1737.
Anonyme. « Heusube (へうすべ ) », Bakemono no e (化物之繪), c. 1700. CC BY-SA 4.0, Brigham Young University.

Pour voir l’intégralité du contenu lié au Fantastique Japonais de Félix Régamey dans la Revue des Traditions Populaires, consultez le dossier (Régamey file / 一件書類).

#262 – Le cahier de la mort

Avant-hier, alors que je bénévolais tranquillou pour l’asso dont je vous causais dans cet article, voilà que je suis tombé sur un curieux cahier. J’étais en train de vider les caisses que l’on prépare à l’atelier pour mettre tout le fourbi qu’elles contenaient en rayon. Remplies à craquer d’articles de papeterie, les cagettes-plastique. Feutres à 1€ la trentaine, stylos à 0,50€ pour le même nombre, classeurs, carnets, cahiers à 0,50€ ou 1€ l’unité selon la qualité… Je triais donc tout ça et le déposais dans la bonne étagère, quand, au milieu de ce bordel, un cahier tout noir me chope l’œil.

Ouais, ouais.

« Oh putain ! » que je me dis. Oui, je suis assez aride en vocabulaire sous le coup de la surprise et les grossièretés moralo-sexistes bien franchouillardes m’échappent encore malheureusement assez vite. J’y travaille, mais enfin, c’est des choses incrustées depuis l’enfance. Bon, combien qu’il coûte ? 1€ ? Pas cheros. Je prends, par curiosité.

Pour ceux et celles qui ne connaitraient pas, j’essplique : un Death Note est un cahier d’un genre un peu spécial. Inscrivez le nom d’une personne sur l’une de ses pages type papier-lettre, visualisez bien son visage dans votre petite caboche meurtrière, et la personne clabote d’un arrêt cardiaque dans les 40 secondes qui suivent si vous n’avez pas été assez pervers·e pour spécifier la cause et l’heure du trépas programmé. En gros. C’est tout le concept du manga du même nom (by le mystérieux Ōba Tsugumi au scénar et le fameux Obata Takeshi au dessin). Je vais pas vous décrire tout ça méticuleusement. C’est paru il y a 16 ans déjà, facile à trouver et sans doute à bon prix. Si ça vous intéresse je vous conseille la version manga, c’est assez long et rébarbatif passé le premier quart, mais l’animé est pire et toutes les adaptations filmiques sont absolument mauvaises. Je vous pousse pas à l’achat, les divers wiki de fans consacrés à vous narrent l’intrigue dans le détail.

Enfin bref. Ayant lu ce manga, justement, je ne pouvais pas moi-même ne pas me questionner sur l’utilisation que je ferais d’un tel objet si je mettais un jour la main dessus ? Un vrai, hein. Propriétés magiques et tout le bazar. Sans doute n’oserais-je pas écrire le moindre nom. Un tel pouvoir, ça doit faire gamberger sévère, détruire une vie, la sienne, en plus de celles des malheureuses et ·reux que vous avez pris·es en grippe. Qui tuez-vous ? Hein ? D’un simple coup de bic, à distance, bien planqué·e. Un dictateur sanguinaire ? Et si celui·celle qui le remplace est pire, vous recommencez ? Combien de temps ça va durer ? Peut-on s’arrêter une fois qu’on a commencé ? Serait-ce-t-y pas vous qu’êtes rendu·e sanguinaire autocrate en fin de compte ? Dissertez.

Bon, j’ai de la chance. Ce n’était pas un vrai. Ai-je inscrit un nom et constaté qu’on n’annonçait nulle part sur les réseaux, pourtant prompts à colporter les détails scabreux de l’existence, que ladite personne avait calanché ? Non. Pas si gogo, je suis. Et quand bien même j’aurais été un demeuré total, les différents logos de la série présents à chaque coin de page, les noms déjà inscrits à l’intérieur, ceux que le personnage principal de l’histoire originale est supposé avoir notés, typographiés, m’auraient aiguillé quant à la nature merchand-merdeuse du machin. Machin de bonne facture tout de même, faut l’avouer. Y a des clairefontaine autrement plus minables. Autre détail, et c’est ce qui me fait vous en causer aujourd’hui : j’ai remarqué que les textes, typographiés dans une police imitation écriture manuscrite, n’étaient pas écrits en japonais, mais en chinois.

Ouép, c’est du chinois.

Cherche une explication à ça CanardCanardVa, cherche. Trouve. Voilà qu’en 2005, deux ans après son lancement, un certain engouement pour la série s’est développé en Chine chez les écoliers·lières et collégiens·giennes. La mode prit alors d’avoir chacun·e son Death Note. Pas forcément manufacturé comme celui que j’ai trouvé. À tel point que dans certaines écoles de Shenyang on a fini par interdire l’usage de tout cahier type papier à lettre. Lorsque les enfants avaient fini leurs devoirs, certains s’amusaient paraît-l à inscrire les noms des profs qui leur hérissaient le poil. Enfin, le duvet, à cet âge-là.

Bien malin, un fabricant de jouets et outils s’est mis à en produire et à les distribuer à grande échelle dans les environs de Shenzhen. Le 20 mars 2007, un article de presse rapportait la présence de cahiers de la mort dans les écoles et les chaumières. Le 22 mars, 187 Death Notes avaient été confisqués dans les magasins de jouets et de fournitures scolaires. Le bureau administratif chargé de superviser le marché culturel déclare les Death Notes illégaux et les font interdire à la vente. Prétexte ? Outre les plaintes alarmées des parents qui retrouvent jusque sous les oreillers de leurs enfants de tels cahiers, aucune mention légale ni information quant au fabricant ne sont visibles sur l’objet. Pas un ISBN, pas un code barre, pas une adresse, pas un nom, rien. Illégal donc. Pratique.

Dans les boutiques du coin, on constate que cette mode a fait grimper les ventes de carnets en tous genres comme le mercure sous verre au cul de l’enfiévré·e. Les mômes ont-elles et -ils pris goût à fomenter les pulsions assassines qui sommeillent en chaque être ? Sans doute pas. La plupart n’écrivaient apparemment rien là-dedans, le gardaient comme un objet collector. Se pavanaient avec. Leur donnait l’air cool. L’air aussi de petits moutons facilement manipulables par les marchands sachant marchander sans chiens de berger, mais, ça, ne s’en rendront compte qu’avec le recul, dans quelques années. Sans doute comme moi se posaient-ils la question : qu’est-ce que j’en ferais si c’était un vrai ? Mais c’était pas des vrais. Jeunes, d’accord, mais pas plus abrutis·es que leurs vieux. Moins, peut-être, au vu de la réaction disproportionnée desdits adultes. Les ado arborant aujourd’hui fièrement leur cape attaque des titans seraient-ils prêts à se sacrifier au combat comme en 14-18 pour la défense d’un territoire si la guerre éclatait ? Revêtir la cape aiguise-t-il leurs penchants nationalo-patriotiques ? J’ose espérer que non et je ne le pense franchement pas. D’autant que les capes, pour le combat, c’est clairement pas la bonne idée. Un coup à s’étrangler sans l’aide de personne dans un mouvement de fuite.

La seconde question que je me pose maintenant c’est : mais qu’est-ce que je vais foutre de ça ? Comme si j’avais pas assez de conneries entassées dans ce minuscule 20 m2 qui nous sert de logement à mon amie et moi, et dont nous allons sans doute déménager très bientôt… Troisième question : Lyon compte une forte population sinophone, est-ce que je ne laisserais pas malencontreusement tomber le Death Note, mine de pas m’en apercevoir, devant la première personne de moins de 20 ans causant l’une des treize langues et dialectes de Chine ? Mmm… Honnêtement, je préfère me perdre en rêveries à ce sujet plutôt que de me demander qui j’aimerai bien zigouiller d’un coup de feutre.

Allez, à bientôt.

Ah oui, pardon. Les sources : ici et .


#233 – Lyonniais #059 – C’est pas très ranormal tout ça.

Ne me demandez pas comment, mais il se trouve qu’aujourd’hui, je me suis retrouvé par hasard à lire la page Wikipédia de Jacques Pradel. Dis-donc, les POG, Jacques Pradel, ce serait pas devenu un blog nostalgie ici, que vous vous demandez ? C’est vrai que ces derniers temps, sur le blog comme dans ma vie, je suis tourné vers le passé plus que vers l’avenir. Y a des périodes comme ça. Donc qu’est-ce que je lis sur Jacques Pradel ? Je lis qu’il animait L’Odyssée de l’étrange, émission qu’il avait co-créée avec Marie-Christine Thomas. J’avais oublié. J’apprends que l’émission devait s’appeler Le Troisième œil, mais que ça ne s’est pas fait car une plainte avait été déposée par le producteur de l’émission Mystères, présentée, elle, par Alexandre Baloud. Là, vous vous dites que nous sommes tombés dans les bas-fonds des productions audiovisuelles françaises, et je ne peux pas vous donner tort.

Ces émissions, je les ai matées étant gamin, j’avais entre cinq et huit ans. Ça m’a marqué. Et pas forcément dans le bon sens. Quelques épisodes dont je me souviens en en relisant les titres : La maison qui saigne, Les pommes volantes, Le monstre du Loch Ness, La forêt de Brocéliande, Les hommes sauvages, Le suaire de Turin, Le poltergeist et un que je n’oublierai jamais car il m’a traumatisé pour des années : Le vampire de Highgate. Je n’ai pas revu la plupart depuis mais ils m’avaient fortement impressionnés. C’est peut-être la raison pour laquelle j’ai longtemps été porté par une passion sans borne pour les monstres et l’horreur. En tout cas, il est tout à fait certain que c’est la raison pour laquelle j’ai tiré ma couverture jusqu’au dessus de ma tête tous les soirs jusqu’à mes neufs ans environ, afin qu’aucun vampire ne puisse accéder à mon tendre cou lorsque je dormais. Ce qui, en fait, à cause de la chaleur et du manque d’air, m’empêchait de m’endormir pendant des heures durant lesquelles j’étais submergé par des vagues de paranoïa, imaginant des personnages livides qui sentaient la chair pourrie et munis de longues crocs avançant à pas feutrés dans le couloir qui desservait ma chambre. Bon, d’accord, c’était pas seulement à cause de l’émission, c’était également à cause de mes cousins, bien plus âgés que moi, qui m’avaient fait une très mauvaise blague le soir où l’épisode du vampire de Highgate passait à la télé et que nos parents étaient trop occupés à bouffer et à picoler pour nous surveiller.

Ce que je déplore le plus avec ce genre d’émissions, c’est qu’ils laissent planer le doute quant à la plausibilité des phénomènes paranormaux qu’ils traitent. Le sommet de la mauvaise foi ayant été atteint avec le dossier Roswell. Pour attirer un audimat de crédules, jamais on n’ose dire que tout ça c’est du divertissement. Je m’en foutais pas mal avant, mais c’était avant. Avant quoi ? Avant de bosser dans une crèche et d’entendre de la bouche de certaines collègues que, par exemple, les enfants pouvaient voir des choses que les adultes ne pouvaient pas voir, par exemple encore, des fantômes. Celle qui m’a raconté ça disait également que si tu avais une angine il fallait simplement déposer des demi-citrons aux quatre coins de ta maison et hop, ça passait. Mais pour le coup des fantômes, où l’avait-elle vu ? Pourquoi y croyait-elle si fort ? Parce que c’était passé chez Cauet. C’était des experts qui l’avaient dit chez Cauet, donc c’était vrai. Forcément, puisque c’était à la télé, chez Cauet. Sinon Cauet les aurait pas invité, si c’était pas vrai, tu penses bien. Ben ouais. Un jour elle a voulu faire venir un « magnétiseur » à la crèche sans prévenir la direction, pour qu’il épure un peu les lieux des mauvaises ondes qu’elle pouvait ressentir. Continuons donc à faire du divertissement sur les sujets paranormaux en présentant ça comme une exposition de faits comme les autres, ça ne peut pas faire de mal, hein ?

Les articles Wikipédia sur ces émissions insistent sur le fait que la sauce n’a pas pris en France, contrairement aux États-Unis et à la Grande-Bretagne qui fournissaient bon nombre d’épisodes à nos programmes copiés sur les leurs. Pfiou. Qu’est-ce qu’on a évité…


#231 – Lyonniais #057 – Peut-On Gagner (sans tricher) ?

Un certain commentateur persévérant remet tous les deux jours le sujet sur le tapis, et mon amie m’a également fait part de son envie de me voir traiter la question. Alors voilà : parlons POG, parlons bien.

Selon votre âge, le terme réactualisera chez vous de nostalgiques images de cour d’école ou ne vous dira absolument rien. De mon côté, le simple fait de lire ces trois lettres fait surgir de ma mémoire sacs bananes et croûtes aux genoux. J’appartiens donc à la première catégorie, celle qui était à l’école primaire quelque part entre 1990 et l’an 2000.

Pour les autres, de quoi parle-t-on ? On cause de petits disques de carton d’environ 5 cm de diamètre. Côté face, un dessin, côté pile, une marque. On peut les collectionner, les échanger, mais on peut également jouer aux POG. Dans ce cas, chacun·e ramène ses POG —de préférence dans un sac banane, comme je vous le disais, dont on aura vidé quelques unes des billes qui s’y trouvaient pour faire un peu de place à ce nouveau passe-temps—, puis on discutaille afin de décider lesquels chacun·e met en jeu : « moi je mets mon POG tête de mort qui brille, donc il vaut beaucoup, donc il faut que toi tu mets au moins deux POG qui brillent pas pour que ça le vale ». Ensuite, on monte une petite colonne en empilant les POG choisis par chaque participant·e, côté face vers le sol. C’est là qu’on sort les kinis. Un kini est un disque de plastique, cette fois, de même diamètre qu’un POG mais plus épais. Chacun·e va se servir de son kini en le balançant à tour de rôle sur la pile de POG. Après chaque lancé, la joueuse ou le joueur récupère les POG qu’il a réussi à faire se retourner côté face en l’air : elle ou il les a gagnés. On refait la pile, et on recommence jusqu’à ce que tous les POG aient trouvé un·e propriétaire.

Pour gagner plus facilement des POG, une technique consistait à ne pas jouer soi-même, mais à faire discrètement le tour des bananes restées ouvertes et sans surveillance par les joueurs et joueuses trop concentrés·es sur leur partie. Seulement il ne fallait pas oublier de se sentir un peu coupable ensuite, et surtout se souvenir de ne pas rejouer ces POG-là, sans quoi on se faisait pincer. Au propre comme au figuré.

Il y a quelques années, plein de nostalgie que j’étais, j’avais acheté sur eBaie une machine à fabriquer des POG ainsi qu’une dizaine de planches officielles de POG vierges. C’était encore l’époque où les blogs BD foisonnaient, et je comptais demander à plusieurs dessinateurs et -trices de réaliser des séries d’une dizaine de POG chacun·e. Les POG auraient ensuite était vendus, et la somme récoltée aurait servie à me rembourser de ces achats ainsi qu’à rémunérer les artistes. POGU, que ça devait s’appeler. U pour Underground. Ç’aurait été un peu noir, un peu adulte, monstres et cul. Évidemment, ce projet, comme tout projet digne de ce nom, a fini au fond d’un tiroir. Je ne saurai même plus me souvenir d’où se trouve ce matériel ou si je ne l’ai pas tout simplement jeté.

Tout à l’heure j’ai parlé des années 90, mais par souci d’exactitude il faudrait préciser que ce jeu existe depuis les années 20 ou 30. Dans les pays anglophones, il est mieux connu sous le nom de Milk caps. Pourquoi ? Parce qu’à la base ces petits disques de carton se trouvaient dans des bouchons de bouteilles. Bouteilles de jus de fruit ou de lait. Tout cela aurait débuté à Hawaii quelques décennies après le début du siècle donc, bien qu’un jeu très similaire existait déjà au japon au XVIIe (men’uchi 面打 ou menko 面子). Le nom qu’on connait par chez nous vient d’ailleurs de la marque de jus très descriptive Passion fruit-Orange-Guava créée en 1955 par une entreprise de Maui. Et s’il y a effectivement eu un regain d’intérêt pour le jeu dans les années 90, c’est sous l’impulsion de deux entreprises marchandes ayant flairé le juteux filon: la World POG Federation et la Canada Games Company (qui fit faillite en 1997 quand la mode s’essouffla).

Il y avait, selon les dires des experts, un avantage au POG original, celui sortant d’une bouteille, qui venait de l’irrégularité des disques de carton, ce qui permettait d’intégrer un peu plus d’aléatoire au jeu. Moi avec le recul j’aurais plutôt dit que c’était de ne pas se faire, une fois de plus, taxer son argent de poche par des commerçants peu scrupuleux qui vous vendaient des bouts de carton à prix d’or par l’intermédiaire du tabac-presse du coin. Mais après on va encore raconter que je vois le mal partout.

D’ailleurs, maintenant que j’y repense, je me demande si Passion fruit-Orange-Guava Underground, ça n’aurait pas été un poil ridicule.