#263 – L’ordre ou la paix ?

Combien d’années que je n’ai pas quitté le pays ? Ça commence à faire. La dernière fois c’était en octobre 2009. Je partais pour neuf mois en Angleterre. Études. Erasmus. Alcoolisme. La totale. Bientôt dix ans, donc. Cette fois ce sera pour une durée bien plus brève. On part pour une vingtaine de jours en République Tchèque. Vacances. Visite à la belle-mère. Sobriété.

Enfin. Sobriété… Va quand même bien falloir que je m’en fasse couler une, de ces fameuses bières tchèques. Pas mourir idiot. Et puis nous avons des amis qui nous rejoignent là-bas et qui vont faire la gueule si je ne trinque pas au moins un coup avec eux. Hein que vous allez faire la gueule ? Bon.

Nous partons demain soir. Dix-huit heures de bus avec escale à Munich.


Mais c’est pas de ça qu’on va causer aujourd’hui. Non. On va causer du nom donné à la nouvelle ère du Japon qui devrait s’ouvrir le 1er mai prochain, date à laquelle le futur empereur (Naruhito), fils de celui qui abdiquera la veille (Akihito), montera sur le trône. Selon les lois japonaises actuelles : un nouvel empereur, un nouveau nom d’ère. Je vais pas vous la jouer Stéphane Berne, hein, les dynasties, les empereurs… je m’en tape. Je passe donc sur les détails-pourquoi-comment de la transmission de pouvoir, du rôle et du symbole de l’empereur au Japon.

Alors quoi ? Ben il se trouve que le prochain nom d’ère a été révélé aujourd’hui même :

令和

Reiwa, ça s’écrira officiellement par chez nous, et ça peut vouloir dire plusieurs choses.

Vous le savez peut-être, les Japonais utilisent dans leur système d’écriture, entre autres, des idéogrammes chinois (parfois un poil modifiés) qu’on appelle kanji sur le petit archipel. Ce nouveau nom est composé de deux kanji : 令 et 和.

Selon le mot dans lequel il se trouve, ou s’il est isolé, un kanji peut se prononcer de différentes manières et porter différents sens. Pour fabriquer ce mot, reiwa, les experts chargés de trouver le nouveau nom d’ère sont allés à la pêche aux kanji à deux endroits différents du manyōshū, la plus ancienne anthologie de poésie japonaise compilée autour de 760 après le crucifié le plus célèbre de l’histoire.

Ils ont donc choisi :

  • 令, à prononcer « rei » (le « i » marque juste l’allongement du « e » qui se prononce « é », prononcez donc plutôt « réé »), pour signifier « bon, bien, beau, belle » à un endroit de l’anthologie où il apparaissait dans le mot reigetsu : « de bonne augure »
  • 和, à prononcer « wa », pour signifier « harmonie, paix », de la phrase kaze yawagaru (yawagaru, autre prononciation possible de ce kanji) : « un vent paisible »

Les critères pour la sélection de ce nouveau nom étaient au nombre de six :

  • signification porteuse d’un idéal approprié pour public Japonais
  • composé de deux kanji
  • facile à écrire
  • facile à lire
  • jamais utilisé comme nom d’ère ou nom posthume d’empereur
  • ne pas être un mot utilisé dans le langage courant

On peut noter également que pour la première fois de l’histoire les deux kanji ont pour source un texte japonais et non chinois. De quoi faire se tripoter la nouille aux patriotes de l’archipel un petit moment. Certains suspectent ce choix d’avoir été effectué pour prendre en compte la montée de l’hostilité des Japonais à l’égard de la Chine. En vérité, on n’en sait rien. Remarquez, on le saura peut-être un jour si ce n’est pas coupé au montage, car il paraît que tout le processus de sélection du nom a été filmé pour la postérité. Grande première également. Champagne !

En français, donc, la traduction la plus élégante serait sans doute :

« belle harmonie »

Seulement.

Seulement les kanji sont farceurs. Prononciation mise à part, ne gardons que les idéogrammes. 令 peut signifier « ordre » ou « ordonner » ou encore « règle, loi » et 和 peut signifier « japonais, à la manière japonaise. »

Alors, « belle harmonie » ou « l’ordre à la japonaise » ? L’avenir le dira.

Takamura Kaoru, célèbre romancier, craint par exemple que le nom ne soit interprété comme « contrôler le peuple pour harmoniser », rapporte le Mainichi.

Une typographie bien choisie peut vous aider à clarifier votre interprétation du mot Reiwa.

La population japonaise a quand même l’air d’accueillir le nouveau nom sereinement ou de juste s’en foutre.

C’est-à-dire qu’à quoi sert-il, ce nom d’ère ? Pas grand chose en vérité. Calendrier pour paperasse officielle et amoureux·ses des vieilles traditions. Selon ce système de datation nous sommes actuellement en l’an 31 de l’ère Heisei. Et si tout roule selon le plan, au 1er mai 2019, le Japon entrera dans l’an 1 de l’ère Reiwa. Dans un autre article du même journal, on apprend que seulement 34% des personnes interrogées par le quotidien déclarent préférer le système des ères au calendrier occidental.

Tout ça valait bien la peine.

Allez, à bientôt.

mise-à-jour 02/04/2019 : au vu des questionnements suscités par le nouveau nom d’ère, le gouvernement japonais vient d’annoncer que la traduction officielle en anglais de reiwa était : « beautiful harmony ».

#242 – Lyonniais #068 – Fleur contre fusil

Dernier point sur les vocaloids, après je n’en parle plus, promis. Quand on ne cause pas japonais, ou pas assez bien, il est vraiment difficile de trouver quoi leur faire chanter. Le problème c’est qu’on ne peut pas non plus composer un air d’abord et y coller des paroles plus tard quand on n’a encore développé aucun instinct de la langue en question. Les meilleures mélodies pour voix sont celles qui collent avec le texte, qui jouent avec la rythmique et les intonations naturelles du langage. Pour remédier à ça, je m’entraine donc en ce moment en utilisant des textes courts que je trouve ici ou là.

Voici par exemple v4 flower qui vous chante le 9ème article de la constitution japonaise.

ブイフラワ – 日本国憲法第9条

日本国民は、正義と秩序を基調とする国際平和を誠実に希求し、国権の発動たる戦争と、武力による威嚇又は武力の行使は、国際紛争を解決する手段としては、永久にこれを放棄する。

前項の目的を達するため、陸海空軍その他の戦力は、これを保持しない。国の交戦権は、これを認めない。

Pourquoi l’article 9, me demandez-vous, et pas le 7 ou le 10 ? Parce qu’il a quand même de la gueule cet article 9. En voilà la traduction :

Aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l’ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux.

Pour atteindre le but fixé au paragraphe précédent, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l’État ne sera pas reconnu.

Cela dit, le gouvernement en place au Japon, droite conservatrice, cherche actuellement, et depuis un moment, à modifier cet article. Ou, si vraiment trop de voix continuaient à s’élever pour les en empêcher, à en proposer au moins une réinterprétation. Ce qui a déjà été fait plusieurs fois depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Qu’est-ce que je voulais vous dire aujourd’hui déjà ? Je ne sais plus vraiment, je suis fatigué. Bon ben c’est déjà pas mal, vous avez eu droit à un mini-morceau de musique expérimentale et à un point histoire, vous n’allez quand même pas vous plaindre ?

Allez, à demain.

#182 – Lyonniais #009 – L’histoire du Dieu Hibou

Je vous la fais version courte. Les Aïnous chantaient que le Dieu Hibou chantait qu’un jour, alors qu’il survolait le village des humains, il vit un groupe d’enfants sur la plage. Tous avaient des arcs et des flèches d’or. Ils étaient les enfants de familles qui autrefois étaient pauvres et maintenant devenues riches. Tous ? Non, l’un de ces enfants au contraire n’avait qu’un arc tout pourri et des flèches de même qualité. Car il venait d’une famille qui avait été riche et était tombée dans la pauvreté. Comment savait-il tout cela rien qu’en les survolant ? C’est le privilège des Dieux Hiboux, pouvez pas comprendre, vu que vous n’êtes ni dieux ni hiboux.

Quand ils le virent, les enfants se mirent à courir sous lui et à crier : « Le bel oiseau ! L’Oiseau Sacré ! Qui tire sur cet oiseau et arrive à l’avoir en premier est un vrai guerrier ! Un vrai champion ! » Car c’étaient de vrais petits merdeux. Alors les enfants des familles qui étaient autrefois pauvres et désormais riches tirèrent sur le Dieu Hibou qui, évidemment, évita aisément les flèches. Celui qui n’avait qu’un arc et des flèches toutes pourries le visa également, mais les autres se moquèrent de lui : « Eh, regardez le bouseux ! Il pense l’avoir alors que nous on l’a même pas eu avec nos flèches en or, ouuuh, gros pauvre va ! » et ils le piétinèrent et lui filèrent des coups de poing. Mais lui ne faisait même pas attention à eux et il tira, et le Dieu Hibou avait eu tellement de peine pour lui qu’il attrapa la flèche avec sa main, sa main de Dieu Hibou plus dieu que hibou là pour le coup, et il se laissa tomber.

Tous les enfants se ruèrent vers l’oiseau, l’enfant pauvre le premier, et tous l’insultèrent une bonne vingtaine ou trentaine de fois (c’est le Dieu Hibou qui le dit, c’est sa chanson, j’invente rien) : « Eh petit merdeux, c’est pas juste, c’est nous qu’on l’avait visé en premier, sale clochard ! Casse-toi ! » Et ils le tabassèrent bien correct comme il faut. Après un long moment, le pauvre petit réussit tout de même à s’enfuir en tenant l’oiseau fort contre lui, et, ne faisant pas attention aux autres qui l’insultaient toujours, il fonça chez lui.

Quand les parents du petit, qui étaient des vieillards, virent l’oiseau sacré ramené chez eux, ils le saluèrent en se pliant en deux, et se mirent à pleurer et à le vénérer. Ils avaient bien honte de l’accueillir dans leur vieille baraque toute moisie, mais comme la nuit était tombée, ils le gardèrent tout de même en lui promettant une offrande et en lui dépliant une belle couverture brodée pour la nuit. Dès que tout le monde se mit à ronfler, le dieu hibou se leva sur la pointe des pattes et en quelques battements d’ailes magiques couvrit le sol et les murs de trésors et de tissus précieux, et de meubles et de bien d’autres merveilles, et comme la vieille cabane vermoulue n’était pas assez grande, il en profita pour la transformer en immense manoir de métal, qu’il remplit d’autant plus de trésors. À côté du Dieu Hibou, Valérie Damidot pouvait allait se rhabiller.

Au lever du jour, la petite famille n’en crut pas ses yeux. Ils pleurèrent à nouveaux quelques bons litres de bonnes larmes et remercièrent l’oiseau encore et encore, et le vieillard coupa un arbre pour lui fabriquer un Inaos dont il le décora, et la vieille femme alla ramasser du petit bois et recueillir de l’eau pour faire du vin. Du vin de chez eux, qui n’était pas le vin de chez nous, puisque le Dieu Hibou nous raconte qu’en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, il y avait six bassines pleines de vin devant le foyer de la cheminée. Ensuite, le Dieu Hibou avec la Déesse du Feu et la Déesse des Personnes Âgées (oui), racontèrent diverses histoires de dieux en se sifflant le pinard avec le reste de la famille.

Après deux jours de beuverie, la vieille mère envoya son fils, qu’elle avait exprès sapé dans de vieilles loques, inviter à venir chez eux tous les gens qui avaient autrefois été pauvres mais étaient maintenant riches. Le Dieu Hibou regarda l’enfant entrer dans chaque maison et délivrer l’invitation, et vit que tous les gens qui avaient été pauvres et qui maintenant étaient riches riaient de lui. « Allons, allons, disaient-ils, quel genre de vin peuvent bien avoir fait ces sales pauvres qui puent et à quel genre de fête ringarde pourraient-ils bien nous inviter ? Allons-y donc pour nous foutre de leur gueule ! » Et donc une foule de personnes se mit en marche.

Certains, de voir seulement de loin l’immense maison furent si surpris et honteux qu’ils rentrèrent illico presto chez eux, la queue entre les jambes. Les autres avancèrent jusqu’à l’entrée de la maison seulement pour rester plantés là, paralysés, sous le choc.

Voyant cela, la vieille femme sortit et, les prenant par la main, les conduisit à l’intérieur de la maison. Tout le monde entra, lentement, plus que discrètement, et s’assit, et pas un d’entre tous ne fut capable de relever la tête. Le vieil homme prit alors la parole : « Comme nous étions pauvres, nous ne pouvions pas nous mêler à tout le monde, sans discrimination, mais le Dieu Hibou qui surveillait le village, a pris pitié de nous et nous a béni de cette façon, car nous n’avions jamais rien fait de mal. Alors, je voudrais demander à ce qu’à partir d’aujourd’hui, tous les habitants de ce village s’unissent et fassent en sorte de s’entendre les uns avec les autres. » Une fois qu’il eut dit ces mots, les villageois s’excusèrent tous auprès de lui et promirent tous très fermement de s’entendre les uns avec les autres dorénavant. Ce qu’ils firent, pour le plus grand bonheur du Dieu Hibou qui continue depuis lors de veiller sur le village des humains et de constater chaque jour qu’ils s’entendent bien les uns avec les autres.

Je vous laisse vous-même dégager une morale de cette histoire. Moi je saurais pas dire.

#178 – Lyonniais #005 – Je m’inquiète de peu, mais ça va passer

Je suis inquiet. Pourquoi donc, me demanderez-vous, en cette période faste, et d’harmonie sociale, et de paix mondiale, et de stabilité climatique, et de démocraties florissantes ? Je vois que vous n’avez pas perdu votre humour. C’est bien, nous en aurons sans doute besoin dans les années qui viennent. Bon. Je suis inquiet car je me demande si l’histoire n’est qu’un éternel recommencement. Le cycle des guerres et des armistices est-il donc impossible à arrêter ? Y aura-t-il un décembre 2018 cinquante ans après mai 68 ? Y avait-il un Elon Musk en Atlantide qui avait déjà commercialisé avec succès des voitures électriques et envisagé le voyage sur Mars ? Les Atlantes colportaient-ils-et-elles eux-et-elles-mêmes les rumeurs d’une île engloutie à la technologie hautement avancée alors que tout le monde savait bien que c’était des conneries ? Euheum. Excusez-moi, je me perds en digressions absurdes, mais c’est tellement tentant avec des questions aussi ouvertes et banales que celle-ci. Allez, une petite dernière : combien de fois au cours de l’Histoire a-t-on déclaré que ou s’est-on demandé si l’Histoire n’était qu’un éternel recommencement ? Je ne le sais pas plus que vous. Je peux simplement vous indiquer, et plutôt maladroitement, les quelques éléments qui ont fortuitement contribué à mon inquiétude à ce sujet aujourd’hui.

J’étais tranquillement en train de bouquiner sur un banc de l’université cet après-midi (non, je n’ai pas repris mes études, je suis auditeur libre, mais j’y reviendrai sans doute un autre jour), quand je m’avisai qu’un ou plusieurs hélicoptères nous survolaient. Je me demandai si c’était la Carte au Trésor qui tournait un épisode à Lyon, mais, sans personne de mieux informé alentour, je poursuivis ma lecture sans me poser plus de questions :

« L’histoire offre peu de spectacles aussi poignants que ce retour de violence qui déchira le tissu de la paix impériale. Destin des civilisations tranquilles : elles s’enrichissent de leurs travaux, s’amollissent dans le confort — et deviennent la proie d’envahisseurs étrangers. Les Japonais, du XIIe au XVIIe siècle, surent fort bien s’envahir eux-mêmes et se massacrer insulairement. La violence, longtemps endormie, se réveilla comme une fièvre contagieuse. Dans les provinces, les clans s’armaient. Des brigands venaient hanter les abords de Heian. Les monastères bouddhiques eux-mêmes se constituaient des milices, et d’un temple à l’autre les querelles donnaient lieu maintenant à des batailles rangées. Les moines, rassemblés jadis au sommet du mont Hiei pour protéger de leurs prières la capitale, portaient le tumulte dans ses rues et brandissaient en processions menaçantes des hallebardes et des images saintes. (…)

Ceux qui restaient isolés étaient perdus, il fallait entrer dans la mouvance d’un clan majeur, et renforcer les plus forts pour mériter leur protection. Des coalitions se formèrent, de plus en plus vastes, et ce mouvement d’agrégation fit apparaître, au XIIe siècle, deux ensemble rivaux, de puissance à peu près égale, l’un dirigé par la maison de Taira, nommée aussi Heike — l’autre par celle des Minamoto, ou Genji. Tout se divisait et se polarisait, il fallait être soit blanc, soit noir, comme dans la Florence de Dante. Ce partage, qui sillonnait toute l’épaisseur de la société japonaise, depuis les plus lointaines rizières jusqu’à la cour, rendait la lutte à mort inévitable. (…)

Les fujiwara se flataient d’être les spectateurs d’une guerre d’usure, ils attendaient l’annihilation de la violence par la violence — illusion toujours déçue des neutres. La cour n’avait plus le pouvoir d’arbitrer le conflit, elle n’avait même plus les moyens de défendre sa neutralité. Le jeu des forces rivales la traversa, la ballotta, la déchira. (…)

Les mœurs avaient changé : l’exil ne suffisait plus, ni le cloître. La peine de mort, l’attentat, le suicide étaient de nouveau la sanction dernière des conflits de pouvoir. On n’hésitait plus à faire mourir un moine convaincu de conspiration, à brûler des temples pour l’exemple. Un prisonnier de guerre, on le décapitait. On s’exerçait sur lui au maniement des armes, on vérifiait sur sa chair le tranchant d’une lame. Le droit de survivre à la défaite n’était pas reconnu. Pas de quartier pour celui qui n’avait pas su vaincre, qui vaincu n’avait pas su fuir, qui ne pouvant fuir n’avait pas su se tuer. »

Maurice Pinguet, La mort volontaire au Japon, Éd. Gallimard, 2012.

C’est à peu près à cet endroit du bouquin que je fus tiré de ma lecture par des clameurs venant de l’extérieur. C’était à n’en pas douter les voix mêlées et grognantes d’un bon groupe de manifestants bien de chez nous. Au même moment des hommes de la sécurité passèrent juste devant moi, courant je ne sais où, une entrée sans doute, et gueulant dans leur talkie-walkie : « PUTAIN ! PUTAIN ! FERME !! FERMEEE !!! » Pendant ce temps, les hélicoptères ne cessaient pas de tournoyer là-haut dans le ciel mi-gris, mi-bleu, ça dépendait des moments. Évidemment, je me doutais bien que ce n’était pas grand chose —et ça n’était réellement pas grand chose— aussi je me replongeai dans mon livre, mais bon, vu l’ambiance dans le monde et dans le pays, ma lecture ne sonnait pas exactement de la même manière que si j’avais été vautré sur l’herbe d’un parc entouré d’enfants s’amusant pendant les trente glorieuses. J’eus quelques pistes possibles sur les raisons de cette effervescence juste avant de rentrer dans l’amphi, par les conversations captées vite-fait entre certaines étudiantes : « manifestations… lycéens… écoles… casseurs…. fermetures… contrôles… moi j’aime pas les carottes, sauf crues… moi c’est les épinards… » Rien de bien original quoi. N’empêche qu’hier, même si comme je vous le disais en ce moment je ne suis pas l’actualité, j’avais également eu vent de certains évènement qui m’invitaient à penser que les choses risquaient de devenir un peu plus sérieuses qu’elles ne l’avaient été au cours de ces dix dernières années en matière de conflits sociaux.

En cours, nous avons enchaîné sur l’histoire de Tokyo, de la fin du shogunat à nos jours, et il me fut fort navrant (je sais pas pourquoi j’emploie ce registre, alors posez pas la question) de voir dans un même pays une jeunesse nourrie au nationalisme puis quelques années plus tard une autre au pacifisme et comme les deux recettes avaient été aussi aisées l’une que l’autre à composer par le gouvernement et à accepter par le peuple. La différence étant que l’une avait produit une nation prodigieuse économiquement parlant, tandis que l’autre avait conduit à, choisissons au hasard parmi ses prouesses, 20 millions de morts en Chine et Pearl Harbor. Les images de la montée du nationalisme m’évoquaient évidemment aussi tous les discours qu’on peut entendre à nouveau murmurés de-ci de-là en Europe et aux États-Unis ces derniers temps. Ah, mais le plus rageant et inquiétant à la fois, c’était de voir comme l’être humain se satisfait de décennies de massacres de masse aussi bien que de longs siècles de raffinement toujours plus poussé dans les interactions sociales et dans les arts, ou bien de la recherche perpétuelle de justice comme de l’arbitraire le plus éhonté. Si seulement au Japon on avait sauté l’étape sanguinaire pour passer directement au premier pays dont la constitution interdit à jamais à son peuple de se munir d’une armée (à jamais, c’est ce qui est écrit, aujourd’hui il y a tout de même des débats à propos de…), ça aurait été… euh… ben, vachement plus sympa. Après la guerre, d’une génération à l’autre, les jeunes n’ont même pas bronché quand leurs professeurs ont changé de méthodes pédagogiques et de morale, ils ont mangé la bonne purée d’idéal de paix mondiale qu’on leur donnait et, surprise, ils n’ont pas été malades ! Même, je crois que ça leur a donné le goût de. C’est dommage qu’on n’ait pas commencé par ça tout de suite, parce que pour ceux qui y ont goûté jeune le gout du sang à l’air difficile à oublier. 

Nous avons également revu brièvement quelques images du mai 68 japonais que nous avions déjà étudié auparavant un peu plus en détail. Les images nous sont familières. On dirait la France, à voir l’équivalent des C.R.S. Japonais déloger à coups de canons à eau les étudiants en colère de leur université occupée depuis un an. Sauf que ! si chez nous l’histoire nous apprend que les étudiants gauchistes (et ce n’est pas un sale mot dans ma bouche) qui naguère rêvaient d’un monde plus humain et s’unissaient aux travailleurs (rêvant, eux, d’un travail moins con, moins dur et surtout plus justement rémunéré et organisé) pour caillasser la flicaille à la solde du pouvoir en place sont devenus les fervents défenseurs du libéralisme antisocial d’aujourd’hui, au Japon elle nous a montré que les mouvements de gauche peuvent, aussi bien qu’une droite conservatrice, produire de bons assassins, comme ceux de l’Armée Rouge Japonaise ; ces gens qui n’hésitaient pas à détourner des avions, tirer dans la masse pour faire entendre leurs idées, et qui finissaient même par s’éliminer entre eux, par paranoïa ou pour d’infimes divergences entre les doctrines de leurs différentes factions.

Pour être tout à fait honnête, peut-être que ce qui m’a également rendu un poil nerveux, c’est de m’être enfilé quatre cafés en deux heures, alors que d’habitude je n’en bois pas, le tout en compilant les horreurs de l’humanité sur ce petit bout de terre entouré des eaux. Mais bon, même sans café, temps de paix et temps de guerre semblent tout de même inlassablement se succéder jusqu’à aujourd’hui.

Alors, l’Histoire, un éternel recommencement ? Ai-je raison de m’inquiéter un peu, moi qui n’ai jamais été porté au déclinisme ou à l’apocalyptisme (doit y avoir un vrai terme pour ça, mais là je l’ai pas) ? Les humains sont-ils condamnés à s’entretuer, se sacrifier, à intervalles réguliers pour des conflits d’idéaux dont les enjeux seront incompréhensibles ou simplement jugés ridicules à leurs propres yeux dix, vingt, cinquante, cent ans plus tard ? J’ose espérer que non. D’ailleurs, pour ne pas laisser croire que Monsieur Pinguet se montre injuste envers l’humanité dans son bouquin, je terminerai cette note par un autre extrait :

« S’il existait une nature humaine, nous pourrions nous contenter d’en demander raison aux sciences de l’homme. Psychologie et sociologie nous livreraient une essence peut-être variée et complexe mais immuable du suicide — comme de la famille, de l’art, du châtiment, du travail, de la folie, du pouvoir, ou de toute structure cardinale de l’être homme. Ce serait le cas si l’homme était séparable du temps — vieux rêve que l’idéalisme métaphysique poursuivit et que la science voulut reprendre. Mais comment fixer, au nom de la loi divine, au nom des lois de la nature, des limites que l’homme ne voudrait pas dépasser ? Nous pouvons décrire et comprendre, mais définir et déterminer, non. À la question : qu’est-ce que l’homme ? — nous ne pouvons que répondre : demandez-le à son histoire, car l’homme est à lui-même une énigme éparse dans le temps. Il n’est que la somme dispersée de ses possibilités, de tout ce dont il se rendit, se rend et se rendra capable. Ce qu’il est n’est que ce qu’il peut être, et ce qu’il peut être c’est à la réalité historique future ou déjà accomplie de nous le dire — en le recueil de sa mémoire, en la fermeté de sa décision et de son espoir. L’unité de l’homme n’est pas menacée par la liberté qu’il prend de s’inventer puisque toute pratique inscrite dans l’histoire se laisse  comprendre et se révèle, à l’examen, dotée de sa logique propre, peu à peu intelligible à travers, nous dit Nietzsche, « tout le long texte hiéroglyphique, laborieux à déchiffrer, du passé de la morale humaine ». »

Allez, à demain.