#333 – trois fois trois, trois cent trente-trois

Faut-il rédiger une note thématique sur le nombre trois cent trente-trois quand on n’est pas croyant ? Je n’en sais rien. Mais arrivés à l’article #334, si ratée, l’occasion ne se représentera plus de le faire.

Me voilà donc parti, une fois de plus, pour vous éduquer. Cette fois-ci, nous allons nous plonger dans les aspects étranges et méconnus du nombre trois cent trente-trois ! Hein ? Oui, c’est ça, je vais aller sur Wikipédia et tout recopier ici en insérant un ou deux mots à gauche à droite. Vous n’avez qu’à le faire si vous trouvez que c’est si facile.

Il se trouve, par exemple, que 333 est un zéro. Ça, vous ne vous y attendiez pas à ça. Moi non plus. 333 est le zéro de la fonction de Mertens que voilà :

où μ est la fonction de Möbius

Heureusement, Wikipédia, bien gentil, nous explique qu’en termes moins formels, on peut dire que M(n) est le nombre d’entiers sans facteur carré inférieurs ou égaux à n et dont le nombre de facteurs premiers est pair, moins le nombre d’entiers sans facteur carré inférieurs ou égaux à n et dont le nombre de facteurs premiers est impair…

Attendez. M(n) est le nombre d’entiers sans facteur carré inférieurs ou égaux à n… et dont le nombre de facteurs premiers est pair moins le nombre d’entiers sans facteur carré inférieurs ou égaux à n… Moins le nombre d’entiers sans facteur carré… Inférieurs ou égaux à n et dont le nombre de facteurs premiers est…

Hmm… Écoutez. Retenez plutôt que 333 est utilisé pour représenter le démon Choronzon (prononcer koronzon) dans la Thelema d’Alister Crowley. Thelema dont on compte parmi les adeptes les plus fidèles les membres du groupe de musique Los Machucambos, qui composèrent le fameux titre Pepito (mi Choronzon) en 1961.

1+9+6+1 = 17

1 + 7 = 8

333 n’est pas divisible par 8, ou alors si, mais ça donne un chiffre à virgule pas très très joli. Que vous faut-il de plus ?

#326 – Constantin 1er a fait des choses dans sa vie

Constantin 1er n’était pas un con. Né d’une mère prostituée et d’un futur empereur romain, quand on lui demande à l’école s’il veut faire comme papa ou comme maman, il répond, à la surprise générale, comme papa.

Je dis empereur pour plus de simplicité. En vérité, à l’époque, règnent plusieurs Augustes (qui n’étaient pas encore devenus clowns, parlez d’un déclassement) secondés par des Césars. Remarquez la majuscule à Augustes et Césars. Met-on une majuscule à prostituée ? Non. C’est pour ça qu’en devenant César, et avant de finir Auguste, le père de Constantin, Constance Chlore, qu’on voyait souvent trainer aux abords des piscines et fontaines, dut se séparer de la mère du petit. Cette différence de majuscules n’aurait pas fait joli sur les papiers officiels.

Bref, une petite dizaine d’Augustes ayant péri par les armes ou la maladie (mais pas de vieillesse en tout cas), Constantin 1er se retrouve enfin Auguste. Et le seul, de surcroit.

Que fait-il une fois au pouvoir ? D’abord, il fonde une nouvelle Rome. Il ne la nomme pas Nouvelle Rome, ce qui aurait relevé d’un manque cruel d’imagination, mais Constantinople, qui signifie « ville de Constantin ». Constantinople qui, rappelons-le, n’est pas Istanbul puisque c’est littéralement Byzance. Une fois installé dans un beau siège, dans un beau palais, dans une belle ville, voilà qu’il s’attaque aux lois.

Comme un air de Sylvester Stallone, en plus pale. Photo de Jean-Christophe BENOIST

Il abroge celle qui sanctionnait durement et financièrement les personnes non mariées et sans enfant, il autorise l’affranchissement des esclaves, il interdit qu’au cours de la vente d’esclaves on sépare les familles, il fait appliquer des lois contre l’enlèvement des femmes dans le but de les marier, et des lois qui obligent à traiter plus dignement les prisonniers. Il promulgue également des lois contre la prostitution, que ça c’est vraiment un nid à engueulades, il faut être bien courageux pour s’y risquer, mais enfin, sa mère était pute, il savait peut-être de quoi il parlait.

Évidemment, il fait également appliquer des lois qui nous semblent moins reluisantes depuis notre époque. Par exemple, si une femme commet l’adultère avec son esclave, ce qui, disons-le tout de même, ne doit être agréable ni pour l’esclave ni pour le mari, c’est la peine de mort. Quant à l’homme qui trompe sa femme avec un esclave, bon, il y a tout à parier qu’il se fait au moins gronder un peu.

Mais vous savez ce que c’était, la meilleure chose qu’ait décidé Constantin 1er ? Je vais vous le dire, écoutez-moi bien : Constantin 1er commence à imposer le repos les dimanches. Oui. En l’an 321. Il y a mille-sept-cents ans tout pile.

Et vous savez quoi ? Nous sommes dimanche. Et aujourd’hui je ne travaille pas. Malheureusement, ce n’est pas souvent, mais là je vais en profiter et brûler un bâton d’encens à la mémoire de Constantin 1er.

Vous vous dites, tout de même, il dit qu’il travaille pas, mais il a pris le temps d’écrire cet article de blog ! Eh bien non. Je vous ai dupé. Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes vendredi. Demain, samedi donc, pas lundi, suivez, je travaille toute la journée de 7h à 18h, et le soir, hasard du calendrier, je vais boire un verre avec un Antoine et un Constantinos. Je vais voir s’il peut pas faire un truc pour que j’aie tous les dimanches, mais j’ai peu d’espoir car s’il est empereur il me l’a bien caché. Je vous tiens au courant demain. Lundi, pas samedi. Décidément vous avez du mal. Vous devriez vous reposer. C’est dimanche, profitez-en.

#325 – Et à part Colin, qui veut sa baffe ?

Je vous l’ai dit, il y a trois jours j’ai acheté des livres en bonne quantité. Dans le tas, Trésor de la poésie populaire française de Claude Roy (Guilde du Livre, Lausanne, 1954). Je ne vous mens pas, dans les cinq premières chansons que j’y ai piochées au hasard, il y avait ces trois-là. À vous d’en trouver les points communs entre elles, ainsi qu’entre celles-ci et Colin prend sa hotte.

La fille des sables

Dans la ville des sables,

Y a-t-un’ fille à marier.

Sur le bord de la mer

Elle est là qui écoute

Le marinier chanter.

— Apprends-moi z’à chanter !

— Entrez, bell’ dans ma barque

Et je vous l’apprendrai.

Quand la bell’ fut entrée,

Au large il a poussé.

De frayeur, de tristesse,

La bell’ se mit à pleurer.

— Oh ! qu’avez-vous, la belle,

Qu’avez-vous à pleurer ?

— J’entends, j’entends mon père,

M’appeler pour souper.

— Ne pleurez pas, la belle,

Avec moi vous soup’rez.

— J’entends, j’entends ma mère

M’appeler pour coucher.

— Ne pleurez pas, la belle,

Avec moi vous couch’rez.

L’ont bien fait cent lieu’s d’aive,

Sans rire et sans parler.

Au bout des cents lieu’s d’aive,

La bell’ s’mit à parler.

— Ah! c’est-i’ pas Versailles

Ou Paris que je voës ?

— C’est le château d’ mon père,

Ma bell’, que vous voyez.

Nous y couch’rons ensemble

Le soir après souper.

Quand ell’ fut dans la chambre,

Son lacet a noué.

—Mon épé’ sur la table,

Bell’, pourra le couper.

La belle a pris l’épée,

Dans l’ cœur se l’est plongée.

Maudite soit l’épée,

Celui qui l’a forgée !

Sans la maudite épée

Je serais marié

Avec la plus bell’ fille

Qu’y’ i’ ait à l’évêché.

Elle était aussi droite

Que le jonc dans le pré.

L’était aussi vermeille

Que la ros’ du rosier.


Si j’avais une amie

Si j’avais une amie,

Qu’elle m’aime bien !

De baisers et de fleurs

Je la couvrirai !

Si j’avais une amie,

Qu’elle m’aime bien !

La nuit et le jour

Avec elle dormirais !

Si j’avais une amie,

Qui ne m’aime pas !

La jetterais dans l’eau

Et la ferais noyer !

Si j’avais une amie,

Qui ne m’aime pas !

La couvrirais de paille

Et la ferais brûler !


La belle qui fait la morte

Dessous le rosier blanc

La belle s’y promène

Blanche comme la neige

Belle comme le jour ;

Ce sont trois capitaines,

Tous trois lui font l’amour.

Le plus jeune des trois

La prit par sa main blanche.

— Montez-y, montez, la belle,

Dessus mon cheval gris,

A Paris je vous mène

Dedans un grand logis.

Arrivés à Paris,

L’hôtesse lui demande :

— Et’ vous ici par force

Ou bien par vos plaisirs ?

— Ce sont trois capitaines

Qui m’ont conduite ici.

Vint l’heure du souper,

La belle mangeait guère.

— Soupez, soupez, la belle,

Prenez votre plaisir,

Avec trois capitaines

Vous passerez la nuit.

Au milieu du souper

La belle tomba morte.

— Sonnez, sonnez, trompettes,

Tambours, battez aux champs !

Puisque ma mie est morte

J’en ai le cœur dolent.

— Où l’enterrerons-nous,

Cette aimable princesse ?

Au jardin de son père,

Dessous la fleur de lis ;

Nous prierons Dieu pour elle,

Qu’elle aille en paradis.

Tout au bout de trois jours

Son père s’y promène.

— Venez, venez, mon père,

Venez me déterrer.

Trois jours j’ai fait la morte

Pour mon honneur garder.


Franchement sympathique n’est-ce pas ? Toutes ces chansons, populaires, sont chantées par les campagnes françaises depuis des siècles pour certaines. Sans doute bientôt oubliées totalement, sauf par une poignée d’amateurs de ces restes folkloriques et de professionnels de la musique ancienne. Je trouvais donc intéressant qu’elles soient présentes sur internet, quelque part, afin qu’on se souvienne que les emmerdements et violences que subissent les femmes de la part des hommes sont une constante à travers l’histoire.

Collages d’Anna Pepe sur le Palais de justice de Bruxelles

Si vous pensez qu’on exagère quand on déplore la manière donc certains mecs se comportent avec les femmes, leur forcent la main comme de gros lourdauds pour les plus naïfs, comme de vrais gros cons dangereux pour les plus mauvais, revoyez votre copie en prenant en compte l’accumulation des preuves au cours des siècles. Ces chansons se sont longtemps transmises par le chant, car elles font écho au vécu de beaucoup de femmes.

La preuve qu’elles se sont transmises par le chant et non par les érudits, c’est qu’on en trouve des dizaines de variations dans différentes régions. Je vous invite à lire cet article de Camille Frouin sur lequel je suis tombé en cherchant l’origine de La belle qui fait la morte (spoiler : j’ai pas trouvé). Il y a dans l’article plusieurs variations de cette dernière, ainsi qu’une intéressante réflexion sur le sujet dont nous venons de parler. Tout cela est en plus bien sourcé car, contrairement à moi, Camille Frouin ne bâcle pas ses articles. Attention, je ne critique pas, je constate. Il faut bien des gens rigoureux dans ce monde pour ceux qui aiment ça. Et puis tout le monde n’a pas ma capacité à faire mal les choses et c’est bien normal, j’ai beaucoup travaillé pour en arriver où j’en suis.

Bon. Ne nous quittons pas sur ces tristes chansonnettes, en voilà donc une dernière, issue du même ouvrage de Claude Roy, qui va vous remonter le moral :

Renaud le tueur de femmes

Renaud a de si grand appas

Qu’il a charmé la fille au roi

L’a bien emmenée à sept lieu’s,

Sans qu’il lui dit un mot ou deux.

Quand sont venus à mi-chemin :

— Mon Dieu ! Renaud, que j’ai grand faim !

— Mangez, la belle, votre main ;

Car plus ne mangerez de pain.

Quand sont venus au bord du bois :

— Mon Dieu, Renaud, que j’ai grand soif !

— Buvez, la belle, votre sang ;

Car plus ne boirez de vin blanc.

Il y a là-bas un vivier

Où treize dames sont noyées.

Treize dames y sont noyées,

La quatorzième vous serez.

Quand sont venus près du vivier,

Lui dit de se déshabiller.

— N’est pas affaire aux chevaliers

De voir dame déshabiller.

— Mets ton épée dessous tes piés

Et ton manteau devant ton nez.

Mit son épée dessous ses piés

Et son manteau devant son nez.

La belle l’a pris, l’a embrassé ;

Dans le vivier elle l’a jeté :

— Venez anguilles, venez poissons !

Manger la chair de ce larron !

Renaud voulut se rattraper

A une branche de laurier.

La belle tire son épée,

Coupe la branche de laurier.

— Belle, prêtez-moi votre main,

Je vous épouserai demain.

— Va-t’en Renaud, va-t’en au fond

Epouser les dames qui y sont !

— Belle, qui vous ramènera,

Si me laissez dans ce lieu-là ?

— Ce sera ton cheval grison,

Qui suit fort bien le postillon.

— Belle que diront vos parents,

Quand vous verront sans votre amant ?

— Leur dirai que j’ai fait de toi,

Ce que voulois faire de moi !

Même œuvre que plus haut, toujours par Anna Pepe sur le Palais de justice de Bruxelles, avec un peu de recul.

#321 – Colin prend sa baffe

Combien de fois devrais-je vous le répéter ? Je suis un être d’inconséquence. Ce n’est pas parce que je vous ai dit hier que nous aborderions un nouveau sujet que je m’y tiens aujourd’hui.

Hier, donc, dès la publication de l’article, je reprenais mes recherches sur ce fameux air, et fouillais du côté de la plus vieille source citée sur divers sites. Laquelle est-elle ? Colin prend sa hotte. L’article dit que l’air de cette chanson-là ressemble étrangement à l’air qui nous intéresse, et qu’il fut publié en 1719 par Christophe Ballard.

Pour ma part, je l’ai trouvé dans un livre publié par Christophe Ballard, en effet, mais en 1704 : Brunetes ou petits airs tendres, avec les doubles, et la basse-continue, meslées de chansons a danser. Recüeillies & mises en ordre par Christophe Ballard, seul Imprimeur de Musique, & Noteur de la Chapelle du Roy. Tome second.

Il m’est impossible de résister à écrire ces titres en entiers, c’est comme ça. Vous pouvez retrouver ce livre numérisé sur le site de la bnf ici.

Mais qu’est-ce qui m’a poussé à revenir sur ma parole et vouloir vous le partager aujourd’hui ? D’une le fait qu’il s’agisse encore d’un gougeât qui interagit avec une femme, thème qui à l’air de coller de près à cet air, et de deux le fait que je ne savais absolument pas quoi vous raconter aujourd’hui.

Voilà donc à quoi ressemble cet air de Colin prend sa hotte :

et ce que ça donne une fois joué :

Avec un super son de synthé pourri, j’avais rien d’autre sous la main.

Mais, évidemment, ce sont les paroles qui m’ont intriguées, car on peut y voir un Colin se croyant tout permis, et une Godon ne se laissant pas faire, qui nous rappelle que même avant 1700 le consentement n’était pas une notion purement décorative.

Colin prend ſa hotte,

Et ſon hoqueton :

S’en eſt allé voir

La belle Godon,

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

S’en eſt allé voir

La belle Godon,

La trouva dormant,

Auprés d’un buiſſon

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

La trouva dormant,

Auprés d’un buiſſon

Il s’approche d’elle

Luy prit le menton,

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

Il s’approche d’elle

Luy prit le menton,

La Fille s’éveille,

L’appella Fripon,

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

La Fille s’éveille,

L’appella Fripon,

J’iray en Juſtice,

J’en auray raiſon,

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

J’iray en juſtice,

J’en auray raiſon,

Pardonnez la Belle,

A ma paſſion,

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

Pardonnez la Belle,

A ma paſſion,

La faute en eſt faite,

N’y a point de pardon,

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

Voilà. C’est pas joli joli.

Vous vous demandez sans doute ce que peut bien vouloir dire « haut le pied, fillette, ma mère vend du son ». Moi aussi. D’après mes recherches, le sens le plus probable en est : « Godon, dépêchons nous de baiser, ma mère est partie au travail ». Mais mère au travail ou pas, il me semble être clair que Godon n’est pas super chaude. Et non, c’est non.

Quant à l’air et à la structure, c’est vrai qu’il y a quelque chose de Kradoutja. Cela dit, c’est tout de même une mélodie très basique, je ne mettrais donc pas ma main à couper que les deux airs soient reliés.


Police d’écriture utilisée pour la reproduction du texte ancien : IM FELL DW Pica. The Fell Types are digitally reproduced by Igino Marini. www.iginomarini.com

#320 – Comment en est-on arrivé là ?

Dans la cour de l’école primaire, mes camarades chantaient une drôle de chanson. Une drôle de chanson fort raciste. C’était le début des années 90, nous étions dans le sud de la France, quasiment les pieds dans l’eau de la Méditerranée, et voilà ce que disaient les paroles :

Je m’appelle Moustapha, et j’habite au sahara,

Je joue du tam-tam sur le cul de ma bonne femme,

Elle me dit : « salaud », alors je sors mon grand couteau,

Elle me dit : « assassin », je lui coupe les deux seins.

Délicieux n’est-ce pas ? On a tous envie de voir son enfant de six ans rentrer à la maison cette gerbante chanson aux lèvres. Mais c’était comme ça, les cours d’école, à mon époque.

Et sur quel air chantaient-ils ça les enfants ? C’est plus compliqué. Disons qu’en France, on dira le plus souvent qu’il s’agit de l’air de « Travadja la moukère », qualifiée de chanson de pieds-noirs, ou de chanson des soldats français en Algérie. Connue, selon les sources, depuis au moins 1910 ou 1940. Belle fourchette. On verra un peu plus loin que cet air est en réalité bien plus ancien.

Voici un court extrait de l’interprétation qu’en fait Mohammed ben Abd-el-Kader :

Extrait de Travadja la moukere par Mohammed ben Abd-el-Kader

Comment en est-on arrivé là ? C’est la question que je me suis posé depuis l’enfance, sans jamais vraiment faire de recherche à ce sujet. Depuis, précisément, que mes parents m’ont offert la cassette vidéo de L’Étrange Noël de monsieur Jack de Tim Burton, qui s’ouvrait sur le court métrage Vincent, du même réalisateur.

Quelle était la bande originale de ce court métrage ?

Extrait de la B.O. de Vincent de Tim Burton, composée par Ken Hilton

Comment. Comment ? COMMENT ??

C’était impossible à comprendre pour mon cerveau d’enfant. Tim Burton avait-il été élève dans mon école ? Chantait-il « Moustapha » sans comprendre la portée des paroles même si ses parents faisaient les gros yeux ? Un vrai mystère.

Bon, clarifions. Il semblerait qu’il s’agisse en réalité d’un air traditionnel Algérien nommé Kradoutja, connu en France depuis le XVIIe siècle. Enfin, c’est ce qu’on dit. Personne n’a retrouvé de partitions en attestant. On trouve par contre des partitions d’airs similaires depuis le XIXe siècle (voire XVIIIe).

Mais comment cet air s’est il retrouvé dans un film de Tim Burton ? Il semblerait qu’il ait été popularisé aux États-Unis par la chanson The Streets of Cairo de James Thornton, publiée en 1895. Depuis, dans l’inconscient collectif américain, cet air est lié à la danse du ventre et aux charmeurs de serpents.

Et les charmeurs de serpents, comment charment-ils les serpents ? En leur jouant de la flute. Et que fait le petit Vincent au début de Vincent ? Il joue de la flûte.

Voilà. Maintenant je sais, et vous savez aussi.

Bon, j’ai rédigé cet article en une heure. Et je me suis bien rendu compte en commençant à me documenter qu’il s’agissait là d’un très gros morceau d’archéologie musicale et folklorique. Je m’engage donc à préparer un petit dossier bien roboratif au sujet de cet air, mais ce ne sera pas pour tout de suite. Laissez-moi du temps.

Je tiens tout de même à vous dire que selon Ethan Hein, aux États-Unis aussi, les enfants, et les adultes, mettent des paroles sur cet air, et voilà ce que cela peut donner :

Ethan Hein cite lui-même le livre Beethoven’s Anvil de William Benzon

Mais ce n’est pas tout ! Wikipédia nous dit : « Alternate titles for children’s songs using this melody include « The Girls in France » and « The Southern Part of France » » ou encore « They Don’t Wear Pants in the Southern Part of France. »

Et voici deux versions des paroles de ces chansons, toujours données sur wikipédia :

There’s a place in France

Where the ladies wear no pants

But the men don’t care

’cause they don’t wear underwear.

ou

There’s a place in France

Where the naked ladies dance

There’s a hole in the wall

Where the boys can see it all

Cavanna disait quelque chose du genre les Français sont pour les Américains ce que les Italiens sont pour les Français, et ce que les Arabes sont pour les Italiens. C’était pas la phrase exacte, c’était peut-être même pas ça du tout. Mais ça illustre bien ce retournement de situation. On remarquera que, dans tous les cas, de Moustapha aux Martiennes, c’est la femme qui est nue, qu’on reluque, qui est l’objet de fascination ou sur laquelle on tape. Pas bravo.

Allez, un petit dossier sur cet air de musique qui traverse les époques dès que j’en ai le temps, et demain un article certainement sans aucun lien.

Bises

#316 – Ce film que cette fois j’ai vu…

…et dont je vous parlais hier s’appelle toujours Don’t Think I’ve Forgotten: Cambodia’s Lost Rock And Roll, et il est remarquable. C’est bien dommage qu’on ne le trouve qu’à la location, et un peu cher.

Que vous en dire maintenant ? Qu’il donne envie de trouver toutes les chansons des artistes présentés ? Oui. Qu’il donne envie de prendre un instrument, de monter un groupe avec ses amis et de chanter ? Oui. Qu’il fait voir comment liesse et horreur sont juxtaposées sans transition aucune sur la frise du temps ? Oui. Qu’il rappelle qu’il n’y a rien à attendre de bon des gouvernements américains ni des communistes ? Oui. Que vous devriez vraiment le regarder ? C’est vous qui voyez. Que si vous êtes sensible vous devriez quand même prévoir un paquet de mouchoirs ? Oui.

Les images sont d’archives. Les interviews sont récentes. Les langues sont le khmer, le français et l’anglais. Les artistes sont, entre autres, Sinn Sisamouth, Ros Serey Sothea, Sieng Vathy, Pen Ran, Huoy Meas, Yol Aularong et les groupes Baksey Cham Krong et Drakkar.

Photo tirée du documentaire de John Pirozzi. Crédits : Roland Neveu/Argot Pictures

Bon, on va pas s’éterniser là-dessus. Matez-le, matez-le pas, à vous de voir. Vous avez toutes les infos nécessaires pour ou pour pas.

Tout cela m’a quand même rappelé que, quand j’étais gamin, le patron de ma mère était Cambodgien. C’était pas un gars très sympa. C’était même un vrai con. Il a viré ma mère parce qu’elle était enceinte de moi, elle avait 21 ans. L’a reprise plus tard. L’a jamais augmentée, alors qu’elle était l’une des meilleure vendeuse de la ville dans son domaine. Ma mère a fini par se barrer de là, avec toute sa clientèle. Tant pis pour lui. Je sais pas comment ni pourquoi ni quand il a atterri en France. Le mec était quand même patron d’une des plus grandes pharmacies de la ville.

Bien plus sympathique, l’une des collègues de ma mère de la même époque était également Cambodgienne, assez maltraitée par ce patron également. Je crois avoir compris qu’elle lui devait quelque chose. Peut-être simplement le fait d’avoir du travail. Elle était extrêmement gentille, et je me souviens d’elle toujours souriante. Elle nous offrait souvent de la nourriture traditionnelle et des nems qu’elle nous disait préparer le soir avec ses enfants devant la télé. Généreuse, et pourtant pas très argentée : au smic, comme ma mère, mais seule avec deux enfants. Son fils était un peu plus jeune que moi et je me souviens que ma mère lui donnait tous mes habits dès qu’ils devenaient trop petits pour moi. Ma mère devait l’aimer pas mal, parce qu’en vérité elle me poussait souvent à lui donner mes habits même s’ils m’allaient encore bien.

Je vous parle de ça… j’avais entre 6 et 9 ans je pense, c’était la première moitié des années 90. Maintenant que je connais un peu mieux l’histoire, je me demande par quoi ces gens sont passés.

Allez, secouons ces souvenirs ! Demain on part sur autre chose. Je sais pas quoi encore, mais je trouverai bien.

J’espère.

#315 – Ce film que j’ai pas vu…

…mais dont j’ai écouté la bande son des dizaines et des dizaines de fois, Don’t Think I’ve Forgotten: Cambodia’s Lost Rock And Roll, est un documentaire réalisé par John Pirozzi.

L’album, de la musique du film, je suis tombé dessus par hasard à la bibliothèque de Lyon. Je l’ai écouté, je l’ai adoré, je l’ai copié, j’ai scanné le livret, j’ai conservé tout ça comme un trésor précieux, car à l’époque je ne trouvais aucun moyen de me procurer le disque ou documentaire sur internet ou en boutique.

Petit saut en arrière. 1941. Norodom Sihanouk a 18 ans. Et 18 ans, ça se fête, on vous fait de beaux cadeaux. Le cadeau de Norodom Sihanouk, c’est d’être couronné roi du Cambodge. Il aurait peut-être préféré un vélo, mais enfin, un cadeau c’est un cadeau, il dit merci et il embrasse la famille parce qu’il est poli.

Et il n’est pas que poli, il est également cultivé et raffiné. Il peint, il écrit des poèmes, il réalise des films, et, comble du raffinement, il renvoie les Français chez eux en 1953 en négociant l’indépendance du Cambodge qui fait jusque là partie de l’Indochine française.

Mais en vérité, ce qu’il aime par dessus tout, ce bon roi, c’est la musique. Il compose, il fait des concerts, il chante, il joue du sax, il connait la musique classique européenne, la musique moderne états-unienne… tout. Il fait monter des orchestres nationaux, fait organiser des concours de chants aux quatre coins du royaume. Il inspire toute une jeunesse à prendre les instruments et à faire du monde sonore un monde plus beau. Le métier de musicien n’était pas un métier noble ? Il le deviendra, en partie grâce à son influence.

Et voilà ce qu’on peut entendre au Cambodge dans les années 60 et jusqu’en 1975 :

Extraits de Don’t Think I’ve Forgotten: Cambodia’s Lost Rock And RollSoundtrack album of the music from the film, et mosaïque de pochettes issue du livret.

Pourquoi jusqu’en 1975 ? Parce que depuis quelques temps déjà, les Américains mènent leur guerre chez les voisins, le Vietnam et déstabilisent toute la région. Sihanouk souhaite que son pays reste neutre, mais perd peu à peu de son influence. En 1970, son régime est renversé au cours d’un coup d’état soutenu en douce par les Américains (pour changer).

Dans une tentative de revenir au pouvoir, il s’allie avec ses adversaires d’alors, des communistes, qu’on appelle les Khmers Rouge. Une grande partie des paysans et des campagnards les rejoignent tout en restant fidèles au roi. Ça peut chémar, s’est-il sans doute dit. Ben ça a pas chémar. Pas du tout.

Les Khmers Rouges n’ont aucune intention de partager le pouvoir, veulent tout mettre en commun mais prêtent pas leurs jouets ceux-là. En avril 1975, ils le prennent totalement, le pouvoir. Ils appliquent alors leur idéologie radicale, radicalement. Plus de possessions personnelles, plus de liberté de mouvement, le pays est transformé en une immense ferme-prison. Et ils massacrent, massacrent, massacrent tout ce qui n’est pas de leur bord, ceux qui ont eu des liens avec le gouvernement précédent, les minorités ethniques. Combien de morts ? Oh… 1,5 à 2 million de personnes. Un quart de la population totale, à la louche, on va pas chipoter.

On estime aujourd’hui que 9o% des artistes et des intellectuels sont morts exécutés, morts de faim ou de maladie. Rock is dead, et c’était vrai.

Cette histoire me hante. Ces chansons aussi. Et si je les aime d’abord pour la musique en elle-même, elles ont maintenant une profondeur inatteignable par un tube de l’été quelconque, grâce à cet album et à son livret très détaillé, où tout ce que j’ai écrit ici est raconté (en anglais), et où sont dressés en doubles pages les portraits d’une quinzaine de musiciens de l’époque.

Et vous savez quoi ? Aujourd’hui, en rédigeant cet article, j’ai découvert que le film était enfin accessible. On peut le louer sur viméo. Vous savez maintenant comment je vais utiliser le temps libre qu’il me reste avant d’aller au travail. Je vous laisse avec le teaser.

Merci les artistes, merci John Pirozzi.

#314 – Recopieur !

Ce matin, je me suis levé tôt. En manque d’inspiration, je me suis dit qu’une petite balade, en plus de me faire tomber le gras du bide et de m’emplir les poumons du bon air sain du centre-ville, m’aiderait sûrement à la trouver. L’inspiration, c’est quelque chose ! C’est quelque chose qui vous donne envie de faire quelque chose. C’est quelque chose qui vous donne parfois une idée précise du quelque chose à faire. Mais attention ! Si l’idée est trop précise, ce n’est sans doute plus de l’inspiration mais du plagiat.

Et voilà, j’ai marché, marché, marché… et rien n’est venu. Alors cinq minutes avant de rentrer, j’ai pris la photo du premier truc qui me tombait sous les yeux. Un collage qui m’a fait sourire en passant. On ne peut pas dire que la photo soit très inspirée, ni originale, ni complètement du plagiat même si je profite du travail d’un·e autre pour faire le mien alors que je n’ai pas d’idée. Après tout, il y a des livres entièrement constitués de photos de street art dont les bénéfices ne vont qu’aux éditeurs et photographes.

Crédits : Photo de moi. Dessin et collage de… Janki ? Jonki ? Tanki ? Tonki ? Janla ? Tonla ? Tarki ? On lit pas très bien. Tag derrière le collage de Roni ? Les plagiaires et voleurs de paternité s’arrêteraient là, mais nous savons vous et moi que cela relèverait de la malhonnêteté intellectuelle. Cette photo n’aurait en effet jamais pu exister sans le papier sur lequel est réalisé le dessin qui en est l’objet principal. Papier que beaucoup pensent être une création de l’Égyptien monsieur de Papyrus, mais qui à la vérité, de ce que l’on en sait, est l’invention de monsieur Cai Lun (prononcer 蔡伦 ). Il ne vous aura pas échappé que ce papier est collé, créditons donc l’inventeur de la colle, du premier ou de la première à en avoir enduit un papier. Évidemment, il faut également citer l’entreprise ayant fabriqué ce papier-ci précisément, entendons par là toutes les personnes y aillant travaillé, du PDG au personnel de ménage empêchant au quotidien le lieu de devenir un dépotoir, permettant ainsi d’y travailler dans des conditions tolérables, sans oublier les ingénieurs ayant soigneusement étudié le grammage idéal du papier, la texture, et la brillance adéquates, ainsi que les matériaux à utiliser pour y parvenir. Mais cela serait oublier les personne ayant débité et fourni le bois, ainsi que ceux ayant planté et entretenu les arbres. Il faut également citer, pour le tag, l’inventeur de la peinture, de la peinture blanche précisément, de la peinture blanche en bombe, de la bombe, du capuchon pour ne pas que la peinture sèche, l’inventeur de l’aluminium et du plastique. Mais aussi, sans quoi le tag n’aurait pas existé faute de support, l’inventeur de l’aggloméré, et de la plaque d’aggloméré qu’on pose sur les fenêtres pour les condamner, et de celui ou celle qui a eu l’idée de coller un papier, brun ici, sur l’aggloméré pour faire plus propre (pour la paternité du papier, voir plus haut). Il faut également nommer les ouvriers ayant fabriqué cette plaque, ainsi que ceux qui ont conduit le camion pour la transporter jusque là (et les inventeurs du camion, du moteur, de l’huile, de l’essence et plus généralement de tout ce qu’on trouve dans un camion, et le constructeur), ceux et celles qui l’ont posé, mais également qui en ont donné la consigne. Sans oublier les maçons, contremaîtres, commanditaires qui érigèrent cette maison sur la fenêtre de laquelle on a installé cette plaque, les tailleurs de pierre, charpentiers, architectes, propriétaires et locataires l’ayant entretenue jusque là puis abandonnée. N’oublions pas le bourgmestre ainsi que toute personne ayant contribué à faire une rue à cet endroit-là pour qu’on puisse y faire une maison. Enfin il faut bien admettre que cela n’aurait jamais été rendu possible sans les personnes ayant inspiré tous ceux nommées plus haut, ainsi que ceux qui les ont engendrés et leurs aïeux à eux. Je me rends bien compte maintenant, et alors que je n’ai pas cité les inventeurs de la photo, des smartphones, des internets, des stylo-feutres et j’en passe, que je n’arriverai jamais à faire la liste exhaustive des hommes et femmes sans qui cette image qui restera pour toujours gravée dans les mémoires n’aurait pas existé, mais tout honnête intellectuellement que je suis, je vois mon pourcentage de droits d’auteur potentiels se réduire peu à peu à peau de zob, et je préfère donc m’arrêter là. Bon joueur, je vous laisse le soin d’avertir les autorités compétentes si vous pensez avoir été lésés car votre nom n’apparait pas ici.

Rien à vous raconter aujourd’hui donc. Bien sûr j’aurais très bien pu profiter de l’occasion de cette photo de collage pour vous faire un petit discours sur l’absurdité du droit d’auteur, mais j’ai un peu la flemme.

À demain si tout va bien.

#312 – Ça colle dans les rues d’Ixelles (5)

Et voici quelques stickers de plus aperçus aux alentours des places Fernand Cocq et Flagey à Ixelles :

Précédents articles de la série :
#311 – Ça colle dans les rues d’Ixelles (4)
#310 – Ça colle dans les rues d’Ixelles (3)
#309 – Ça colle dans les rues d’Ixelles (2)
#308 – Ça colle dans les rues d’Ixelles (1)

#311 – Ça colle dans les rues d’Ixelles (4)

Je me dis qu’il faudra intercaler quelques articles sur d’autres sujets entre deux séries de stickers, mais bon. Là j’ai flemme.

Ah, j’ai rajouté 318 stickers pris au mois de mars sur cette page.


Précédents articles de la série :
#310 – Ça colle dans les rues d’Ixelles (3)
#309 – Ça colle dans les rues d’Ixelles (2)
#308 – Ça colle dans les rues d’Ixelles (1)