#274 – Monsieur Victor Ardisson

Lorsque Ardisson s’est présenté à moi, il était vêtu d’une blouse blanche, d’une chemise fournie par la prison, d’un pantalon gris. Il était coiffé d’un chapeau gris enfoncé à la manière des maçons et chaussé de gros souliers de campagne.

C’est un homme petit, d’allure massive et paysanne, la tête inclinée à droite. Il sait qu’il est intéressant. En venant vers moi, dans la cour de la prison, il lisse hâtivement sa moustache. En entrant, il salue franchement et sourit. Il a les cheveux blonds, la moustache très blonde, le bas de la figure carré. Il a l’air niais, surtout dans son rire qui ressemble à un hoquet. Dans ma première visite, le Dr Doze, qui a bien voulu m’accompagner, entame la conversation en provençal. Ardisson répond en riant à toutes les questions qu’on lui pose. Il est content qu’on s’occupe de lui, se soumet sans difficulté à l’examen et me répond en français aussi bien qu’il le peut. Il répète qu’il se trouve très heureux en prison, l’écrit même sur ma demande et fume avec plaisir les cigarettes que nous lui offrons.

Il n’y pas un instant de doute à avoir. C’est bien un « minus habens » que j’ai devant moi. Et comme tous ceux qui l’ont jusqu’à présent interrogé, je suis obligé de sourire de cette stupéfiante absence de sens moral, de ce rire saccadé dont il accompagne jusqu’aux plus ignobles détails qu’il me révèle.

A l’inspection un peu détaillée, je remarque que les cheveux sont blond clair, assez fournis, à un seul tourbillon, normalement implantés et à bordure régulière. Le front est moyen, non fuyant, les sourcils épais. Les yeux sont peu fendus, à angle externe relevé, gris avec quelques rares reflets orangés. Le nez est droit, présente à sa racine une ride circonflexe assez rare en anthropologie pour être signalée. Les narines sont moyennes et peu mobiles. La lèvre supérieure est épaisse, proémine, la moustache et la barbe sont d’un blond un peu roux. Le menton est légèrement en retrait, ce qui constitue un certain degré de prognathisme supérieur. Les dents inférieures sont en retrait sur les supérieures de quelques millimètres. Les angles des mâchoires sont très saillants, les pommettes effacées, les zygomes peu accentués. Les oreilles sont moyennes, bien ourlées, sans tubercule de Darwin, à lobule adhérent.

Le crâne est en carène, sans inégalité autre qu’une proéminence de la bosse pariétale gauche. La bosse occipitale n’est point bombée, le crâne est au contraire petit en arrière. L’ensemble est nettement dolichocéphale.

En regardant attentivement la face, on aperçoit une asymétrie peu marquée à première vue mais certaine. A gauche, l’angle de la mandibule est plus saillant, la pommette plus forte, la paupière inférieure plus haute, ce qui fait paraître l’œil plus petit et son angle externe plus relevé que du côté droit. L’oreille gauche est implantée très légèrement plus haut que la droite.

Les plis et rides de la face sont symétriques et réguliers. Ils sont nombreux et égaux dans le rire et le siffler.

La langue est droite, très mobile, un peu tremblante.

Le cou est court, tout à fait normal.

Le buste est épais, le thorax bombé et non velu, mais n’est point en carène. L’épaule gauche est nettement plus haute que l’épaule droite. Il n’y a aucune déviation ni déformation de la colonne vertébrale. L’abdomen est gros.

Le membre supérieur est un peu grêle, mais bien conformé. La main ne présente aucune anomalie. Elle a les plis habituels. Le pouce n’est ni carré, ni en bille. Les ongles n’ont pas de striation. L’ongle de l’auriculaire, surtout à gauche, est très long. C’est par coquetterie. « Ça sert à faire tomber la cendre de la cigarette », me confesse Ardisson. Les bras et surtout les mains sont le siège d’un tremblement généralisé rappelant le tremblement sénile. Il augmente quand on attire l’attention sur lui, ou suivant les jours. Imperceptible parfois, il peut être tel qu’il empêche de tenir les objets. Il n’augmenterait point dans l’excitation sexuelle.

Les jambes sont normales, assez velues, pas très musclées. Les condyles fémoraux internes sont un peu saillants. Le pied n’offre de particulier que des orteils carrés, non déformés et presque égaux en longueur. Le tremblement est très accentué aux jambes, surtout quand le membre inférieur est étendu sans être soutenu. Il existe une véritable danse de la rotule.

J’ai fait ensuite l’examen détaillé des organes des sens.

Yeux. — Réflexe palpébral interne intact. Il y a quelquefois du battement des paupières.

Réflexe conjonctival normal.

Pupilles égales, réagissant très bien à la lumière et à l’accommodation.

Acuité visuelle normale. Ardisson prétend y voir presque aussi bien la nuit que le jour. Cette nyctalopie demanderait à être confirmée.

Le champ visuel est très rétréci, des deux yeux également. Grossièrement mesuré, il m’a donné 25 centimètres environ.

Oreilles. — Jamais d’écoulements, ni de maux d’oreilles. L’acuité auditive est très diminuée, la montre n’étant entendue qu’au contact de l’oreille et n’étant pas entendue au contact du crâne.

Appareil olfactif. — L’odorat est nul. Ardisson ne discerne même pas le poivre à l’odeur. On s’explique ainsi qu’il ait pu vivre à coté d’un cadavre en putréfaction sans répugnance.

Appareil gustatif. — Le goût est également aboli ; il ne permet pas la distinction du salé et du sucré. Ardisson a mangé de la viande pourrie et les choses les plus abjectes, comme le sperme, grâce à cette agustie totale. Il fume sans éprouver du tabac la moindre impression.

Toucher. — Le tact est imparfait, tant à la pulpe des doigts qu’aux lèvres et à l’extrémité de la langue. Il faut piquer fortement pour provoquer de la douleur.

La sensibilité générale est amoindrie d’une façon égale des deux côtés. L’hypoesthésie est surtout marquée au tronc. Il faut un écartement anormal du compas de Weber pour les pointes soient perçues.

Les organes génitaux sont d’apparence très normale, assez petits, bruns, velus. Le prépuce, assez long, recouvre le gland sans le dépasser. Les testicules sont fermes, très sensibles à la pression, le gauche un peu plus bas que le droit. Il n’y a pas de trace de maladie vénérienne.

Les érections ne sont point fréquentes. Il semble qu’en prison le détenu soit calme au point de vue génital. Le réflexe crémastérien existe, plus net à gauche.

La force musculaire est au-dessous de la moyenne. On sait que si Ardisson n’emporta que le cadavre d’une enfant de trois ans, c’est qu’il trouva les autres trop lourds. Les mains surtout ont peu de force pour serrer. Les bras résistent mal quand on cherche à les étendre et à les élever. Les jambes sont bien plus robustes. Ardisson est droitier.

Par le pincement, on provoque sur le biceps une onde musculaire très nette.

Les réflexes musculaires et tendineux sont nuls aux muscles temporaux et masséters ainsi qu’à la face antérieure du bras. La percussion du triceps au-dessus de l’olécrâne détermine une extension assez franche de l’avant-bras. La flexion brusque des doigts par percussion de l’avant-bras est peu accentuée. Le réflexe de Westphal est légèrement exagéré des deux cotés. Celui du tendon d’Achille n’existe pas.

Les réflexes peauciers au cou et à l’abdomen n’existent pas. Le réflexe crémastérien, ai-je dit, est marqué. Le chatouillement de la plante du pied provoque une sensation, mais très peu de mouvement. Au pied droit j’ai cependant, à plusieurs fois, vu cette manœuvre suivie de l’extension du gros orteil et d’un ou deux des orteils suivants.

Les réflexes muqueux ont montré une abolition complète de la sensibilité pharyngée.

Les réflexes circulatoires ne sont pas marqués. Ardisson est pâle et ne rougit point. Il n’y a ni dermographisme, ni troubles vaso-moteurs.

La circulation est du reste en général normale et les bruits du cœur n’offrent rien de particulier.

L’appareil respiratoire n’offre rien à signaler. L’auscultation est difficile.

L’appareil digestif présente comme particularité l’extraordinaire intensité de l’appétit. A la prison Ardisson mange trois gamelles et deux pains, c’est-a-dire le régime de trois détenus ; au régiment, sa voracité nous a été rapportée par le capitaine Lemoine. Le besoin de manger est le primum movens dans la vie d’Ardisson. Je ne reviens que pour mémoire sur la façon hétéroclite dont il se nourrissait.

Les digestions et les selles sont normales.

L’appareil urinaire ne présente rien d’intéressant.

Le système pileux examiné avec soin n’a donné lieu à aucune remarque particulière.

Les stigmates physiques de dégénérescence ont été cherchés infructueusement. J’ai décrit l’asymétrie faciale et le tremblement. La voûte palatine n’est point ogivale, les dents sont au complet, très saines, très régulières, très bien plantées. Les oreilles n’ont que l’adhérence du lobule.

Les stigmates psychiques de dégénérescence sont par contre légion.

La sensibilité est, nous l’avons vu, très amoindrie chez lui.

La volonté ne l’est pas moins. Les impulsions même n’ont pas plus de force que chez un sujet normal, mais c’est le frein qui manque tout à fait, le discernement de ce qui est bien et de ce qui es mal.

La mémoire, sans être complètement défectueuse, n’est pas brillante. Elle se fatigue vite.

Si Ardisson n’a ni cauchemars, ni hallucinations, il rêve à haute voix à ce que disent ses co-détenus.

Enfin, il a quelques absences sur lesquelles je n’ai pu avoir aucun détail.

En somme Ardisson est un débile mental inconscient des actes qu’il accomplit. Il a violé des cadavres parce que, fossoyeur, il lui était facile de se procurer des apparences de femme sous forme de cadavres auxquels il prêtait une sorte d’existence.


Description de Victor Ardisson par Alexis Épaulard, élève de l’ École du Service de santé militaire, dans sa thèse pour obtenir le grade de docteur en médecine : VAMPIRISME : Nécrophilie, Nécrosadisme, Nécrophagie, présentée à la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Lyon, et soutenue publiquement le 23 décembre 1901 (disponible sur Gallica).

Le chapitre dédié à Victor Ardisson se trouve pages 20 à 37.


J’ai posté cet extrait ici parce que :

  • Cette description d’une technicité folle m’a tellement emporté qu’en la lisant j’ai oublié les 30 pages d’horreur que je venais de me taper juste avant. J’aimerai franchement posséder ce sens de l’observation à la Sherlock Holmes, j’imagine que ça s’apprend mais j’ai sans doute passé l’âge.
  • Je me suis aussi dit que vous n’alliez pas voir venir la chute tout de suite et je me frottais les mains de vous imaginer presque en empathie avec ce pauvre bonhomme un peu bêta sous le regard froid d’un scientifique jusqu’à ce que vous compreniez que ce malheureux-là a réellement violé, entre autres, le cadavre d’une petite fille de trois ans.
  • Je sais que quand on fait une liste on ne met ni majuscules ni points, vous avez qu’à faire vos propres listes si vous êtes pas jouasses.

Sachez par ailleurs qu’en début d’ouvrage l’auteur dédie sa thèse à ses parents. Ils devaient être contents. Je me demande s’ils l’ont lue. Et si oui, si la fierté l’a emporté sur l’envie de gerber.

#255 – Lyonniais #080 – Bayer aux corbeaux

Aujourd’hui, alors que je fumais tranquillement ma cigarette à la fenêtre en rêvassant, je vois un oiseau tout noir dans la cour de l’immeuble qui, à tour de bec, balance les feuilles mortes qui jonchent le sol à une trentaine de centimètres de lui, sans doute dans le but de dénicher les bestioles qui s’en serviraient de cachette.

Tiens, bizarre, que je me dis. D’habitude il n’y a que des pigeons ici. Qu’est-ce que c’est que ce piaf tout noir ? Un corbeau ? Mmmh… Mais il me semble que les corbeaux ont un bec plus gros que ça… Une corneille peut-être alors ? Mince. Être citadin, c’est vraiment la honte, on sait même plus reconnaître les oiseaux. Remarquez, jusqu’à mes dix-sept ans, j’étais villageois, pas citadin, mais les oiseaux de par chez moi étaient plutôt du genre canards, mouettes et goélands. Enfin, j’étais bien embêté avec mon oiseau noir. Je me suis donc décide à faire une brève recherche sur internet, résolu à ne pas mourir un beau jour sans jamais avoir su faire la différence entre un corbeau et une corneille, et je vous rebalance ici les info que j’ai pu trouver à droite à gauche, un peu comme je l’avais fait sur Montpelliérien dans l’article « Hirondets et Martinelles. » On ne sait jamais que vous non plus ne vouliez pas mourir idiot·e.

Apprenons donc à différencier le corbeau freux de la corneille noire, les deux espèces les plus courantes par chez nous.

Premièrement, les becs. Le corbeau freux possède un bec plus fin que celui de la corneille. Oui, d’accord, là il faudrait qu’une corneille et qu’un corbeau se posent tous les deux devant vous au même moment pour que vous puissiez comparer leurs becs, ce qui n’arrivera sans doute pas tous les jours, donc c’est moyen… Et puis, j’ai également lu que c’était la corneille noire qui avait le bec plus fin que le corbeau freux, alors allez savoir… Heureusement, ils se distinguent d’une autre façon : la corneille a le bec bien noir quand celui du corbeau tire sur le gris parfois très clair et est légèrement recourbé vers le bas.

Deuxièmement, le plumage. La corneille a la robe bien noire, la plupart du temps d’un noir bien mat, là où le corbeau peut arborer des reflets bleus, violets ou verts. Je suis bien d’accord avec vous, les corbeaux c’est n’importe quoi.

Troisièmement, le crâne. Le sommet du crâne du corbeau est conique. Non, pas rigolo, en forme de cornet de glace à l’envers. Vous lisez très mal. La corneille, elle, a le crâne plat. Et pas de commentaire s’il vous plaît. Ne versons pas dans la phrénologie de comptoir.

Quatrièmement, la queue. La personne qui vient de s’esclaffer comme un enfant de douze ans quand j’ai dit « queue » pourrait-elle sortir ? On est entre adultes ici, merci. La queue du corbeau, donc, est pointue, celle de la corneille est carrée.

Cinquièmement, l’allure au sol. Si la corneille peut se déplacer au sol en faisant de petits bonds ou en marchant, le corbeau, lui, ne sait que marcher. Je ne comprends pas bien le concept de l’animal qui peut marcher, voler, mais pas sauter, mais enfin, doit y avoir une raison physiologique à ça vu que les corbeaux sont, paraîtrait-il, pas les plus cons des animaux.

Sixièmement, et pour finir, la différence essentielle qui fait que jamais plus vous ne confondrez le corbeau freux et la corneille noire : le cri. Ben oui, puisque le corbeau croasse alors que la corneille craille ! Franchement, quand on sait ça faut le faire exprès pour se planter.

Mais non, je déconne. Je me doute que vous n’avez aucune idée d’à quoi ça peut bien ressembler. Allez, petit coup de pouce. Selon wikipédia, le cri du corbeau peut être « Kah » ou bien « Krah », voire « Krèèèèh » s’il est agressé ou « Rrrah » s’il est jeune, ou encore « Kiou kiou » si c’est le printemps. La corneille, elle, fait des « Kraac » ou des « Tchaar-tchaar », à moins qu’elle ne soit en vol, dans quel cas ce sera des « Yonk », nous apprend ce site. Allez, c’est pas dur, lisez à voix haute pour bien mémoriser : le corbeau fait « Kah », « Krah », « Krèèèèh », « Rrrah » et « Kiou kiou ». La corneille fait « Kraac », « Tchaar-tchaar » et « Yonk ». Répétez jusqu’à ce que ça rentre.

Voilà. J’espère que tout ça vous sera utile. Un jour peut-être, on sait jamais, au moins pour crâner devant vos potes.

Hein ? Du coup ? L’oiseau dans ma cour ? Ah… oui… Ben en fait c’était un merle.

À demain.

#251 – Lyonniais #077 – Code

Attention, le message qui suit a été codé. Soyez à l’affut des indices glissés dans le texte pour en découvrir le véritable sens :

J‘ai pas écrit la note de blog.
Jai pas écrit la note de blog.
J’Ai pas écrit la note de blog.
J’aI pas écrit la note de blog.
J’ai Pas écrit la note de blog.
J’ai pAs écrit la note de blog.
J’ai paS écrit la note de blog.
J’ai pas Écrit la note de blog.
J’ai pas éCrit la note de blog.
J’ai pas écRit la note de blog.
J’ai pas écrIt la note de blog.
J’ai pas écriT la note de blog.
J’ai pas écrit La note de blog.
J’ai pas écrit lA note de blog.
J’ai pas écrit la Note de blog.
J’ai pas écrit la nOte de blog.
J’ai pas écrit la noTe de blog.
J’ai pas écrit la notE de blog.
J’ai pas écrit la note De blog.
J’ai pas écrit la note dE blog.
J’ai pas écrit la note de Blog.
J’ai pas écrit la note de bLog.
J’ai pas écrit la note de blOg.
J’ai pas écrit la note de bloG.
J’ai pas écrit la note de blog.

C’est sans doute un peu difficile pour les novices en cryptographie, mais quand on trouve finalement le message caché après des heures d’acharnement, on est drôlement satisfait·e.

#249 – Lyonniais #075 – Quand j’étais petit…

  • …j’avais un copain qui ne voulait pas manger de volaille, alors sa mère lui faisait manger des dindosaures en lui disant que c’était du sanglier. Il les mangeait bien, pour être fort comme Astérix.
  • …j’avais une copine qui était allergique aux fraises. Un jour sa mère est venue la chercher à l’école et elle avait les joues remplies de gros boutons rouges. Sa mère lui a demandé : « tu as mangé des fraises ?! » et elle a répondu : « Non, j’ai bu que le jus. »
  • …j’avais une passion pour la nourriture. Si on m’avait demandé ce que je préférais dans la vie, j’aurais répondu le camembert, la grenadine et les trucs à la vanille. Pas loin derrière il y aurait eu les dindosaures.
  • …j’avais un copain qui avait un trou tellement grand dans le talon (du pied, pas de la chaussure) qu’on pouvait y mettre le doigt presque en entier dedans.
  • …j’avais un chat qui, si je rigolais beaucoup ou si je pleurais fort, montait sur mon lit et me mordait.
  • …j’avais un copain avec qui on jouait aux comiques derrière chez lui. Lui il faisait Bigard et moi je faisais Lagaf’.
  • …j’avais une copine qui dessinait mal les « s ». Un jour je lui ai dit qu’elle les enroulait trop, mais sa mère qui passait derrière lui a dit que c’était pas vrai, qu’elle dessinait très bien les « s ». Menteuse.
  • …j’avais un copain dont le papa était policier et qui un jour avait amené ses menottes à l’école. En vrai, c’était des fausses très bien imitées, mais la maîtresse était quand même en colère.
  • …j’avais un arbre préféré dans la cour de l’école. C’était un vieux mûrier qui avait des branches toutes difformes dans les nœuds desquelles on avait l’impression de voir des visages grimaçants et des têtes de mort. Avec mes copain on s’asseyait toujours autour aux récréations. On l’appelait l’arbre de la peur.
  • …j’avais un copain anglais. Un jour, il s’est trompé de date pour le carnaval de l’école et il est arrivé déguisé en vampire. Il faisait « gwwwaou gwwwaaouuu » à tout le monde en gigotant les doigts, il était super content. Puis il a compris qu’il s’était trompé. Il a dû garder son costume toute la journée et les autres se sont moqués de lui. J’ai eu tellement de peine pour lui que j’ai failli pleurer.
  • …j’avais une copine dont la maman me gardait certains jours. Quand elle était malade, je n’allais pas à l’école pour rester jouer avec elle.
  • …j’avais plein de figurines dragon ball. Aujourd’hui, à l’association où je travaille, un petit garçon de sept ans est venu me demander si on avait des figurines dragon ball. On n’en avait pas. J’étais triste pour lui.
  • …j’avais un copain qui était très gros, alors les autres le faisaient tomber par terre et lui donnaient de coups de pied en le traitant de grosse patate. Plus tard il est devenu méchant.
  • …j’avais un copain qui ne savait pas se moucher, alors sa mère lui tenait le mouchoir sous le nez et lui disait : « Fais le dragon » et lui il faisait le bruit du cochon. C’était le même qui voulait pas me croire quand je lui disais que les dindosaures, c’était pas du sanglier.
  • …j’avais un copain qui s’appelait Évian. Les autres l’appelaient « l’eau pure des égoûts ». Moi j’essayais d’être son copain, mais il voulait parler à personne. Plus tard son père m’a expliqué qu’il avait été traumatisé en arrivant dans cette grande école de cent élèves. Dans son ancienne école à la campagne, ils étaient cinq.
  • …j’avais une copine qui, quand les garçons l’emmerdaient, criait : « SAILOOOOOR MOON ! » avant de leur balancer un grand coup de pied dans les couilles avec ses semelles compensées (pour raisons médicales).
  • …j’avais un copain qui avait une casquette polaire avec des cache-oreilles intégrés. C’était Évian. Comme c’était la première fois qu’on voyait ça dans notre sud profond, on a appelé ça des oreilles d’Évian pendant des années.

#235 – Lyonniais #061 – Regarde maman je suis pas tombé

« Regarde maman je suis pas tombé », c’est ce que j’ai entendu un petit garçon répéter à sa mère alors que je marchais le long d’un parc en rentrant chez moi. Trois fois. « Regarde maman je suis pas tombé. Regarde maman je suis pas tombé. Regarde maman je suis bas tombé. » J’imagine qu’au moment même où sa mère a tourné la tête vers lui le mioche s’est lamentablement gaufré, comme il est de coutume. En tout cas, après, il s’est tu ou alors j’étais trop loin pour l’entendre.

Tout en marchant, je me suis fait plusieurs réflexions en repensant à cette phrase. La première, c’est qu’en général on attire l’attention de quelqu’un sur quelque chose qu’on a fait, pas sur quelque chose qui ne s’est pas produit. Vraiment aucune logique ces mômes. La deuxième, c’est, comme je vous l’ai dit, que ce que vous voulez montrer marche toujours très bien jusqu’à ce qu’une personne y porte enfin le regard sur vous, ce qui est vraiment étrange. M’est avis que si on voulait trouver la preuve que nous existons dans une simulation, c’est de ce côté-là qu’il faudrait fouiller. La troisième, c’est que j’ai la cruelle sensation que nous sommes tous des enfants qui, par chacun de nos actes, passons nos vies à répéter dans un néant d’attention total : regarde maman je suis pas tombé·e.

Hein ? Oui, c’est tout pour aujourd’hui. Bonne déprime à vous également.

#230 – Lyonniais #056 – Quanlité ET quatité.

Pourquoi choisir entre deux options quand on peut choisir entre quatre. C’est toujours sel ou sucre, alors que ce pourrait très bien être secre ou sul. Les gens n’ont plus de fantaisie ma bonne dame. C’est dur ou c’est mou ? C’est mur, c’est doux. Là ça ne marche pas, mais c’est un cas très rare. L’aile ou la cuisse ? L’aisse ou la cuile ? Voyez ? On pourrait tous les faire, ça fonctionne presque toujours. Alors à chaque fois qu’on vous demandera de choisir entre deux options, optez pour la troisième ou la quatrième. La bourse ou la vie ? La vourse. Le bandit en reste comme deux ronds de flan. Il retourne sur son grand chemin et ne vous embête plus. Fromage ou dessert ? Frossert. À moins que ça ne coûte plus cher, auquel cas ce sera démage. Et paf, le serveur. Madame préfère-t-elle le blond ou le brun ? Aucun des deux, emboîtez-les moi l’un dans l’autre et faites-les monter à ma chambre. Impossible Madame, c’est l’un ou c’est l’autre. Alors ce sera l’utre, à moins que ce soit l’aun. Évidemment, si vous l’utilisez trop souvent, cette technique risque de faire vieille blague de tonton. Heureusement, on vous propose rarement de faire un choix entre deux options deux fois dans la même journée, c’est donc un faux problème. Et puis, je vous le rappelle, vous avez droit à quatre options en général, mais une cinquième est souvent possible. À droite ou à gauche ? Vous vous attendiez à ce que je dise drauche ou goite ? Vous me pensez si prévisible ? Dans ce cas, ce sera ou. Ou ? En plein milieu. Mais on ne peux pas tout résoudre par l’absurde Monsieur ! Il faut être responsable. Excusez-moi, mais je crois au contraire que la vie est absurde. Mais non, mais non, voyons, la vie a un sens. Dans ce cas là je prendrai l’autre. Vous êtes idiot ou vous le faites exprès ? Je le fais expiot, mais je ne nie pas être un peu idrès sur les bords. Voulez-vous tirer à file ou pace ? Car j’ai justement sur moi une pièce qui retombe exclusivement sur la tranche, c’est donc le meilleur moyen de trancher qui de voi ou mous a raison… Enfin bref, cessons-là les exemples. Vous avez compris le système. Désormais, vous n’hésiterez jamais plus entre ceci et cela, mais entre celi et ceça, ce qui, concédons-le, ne change concrètement pas grand chose, mais vous fait vous sentir tout de même un peu plus libre. Si toutefois au bout d’un moment vos proches commencent à se lasser de votre petit jeu, ne sachant plus si ce que vous racontez c’est du lard ou du cochon, rassurez-les. Répondez-leur franchement que c’est du cochon, et laissez-les se démerder avec cette réponse. Ils n’ont eu que ce qu’ils méritaient.

#217 – Lyonniais #043 – Révélations

On s’anonymise, on s’anonymise, et l’humanité s’y perd. Des noms sans histoires, des histoires sans noms, c’est ce qu’internet a fait de nous. Alors voilà, aujourd’hui, je vous dis tout. Des révélations que beaucoup attendaient. Je vais enfin dévoiler ma véritable identité. Bas les masques et fini les pseudos.

Je m’appelle Enrico et je suis né en 1789 dans le port de Whangaroa, en Nouvelle-Zélande. Fils d’une pêcheuse naturellement recouverte de laine des pieds à la tête et d’un berger aux pieds palmés et muni de branchies, je naquis fort laid. Aussi, mes parents ne prirent pas le temps de me baptiser et me rejetèrent à l’eau aussitôt sorti de la matrice de ma mère. Ils auraient très bien pu me rejeter aux pâturages sans que je m’en porte plus mal car —et ça beaucoup l’ignorent— je suis amphibie, mais il aurait alors fallu que je sorte plutôt de la patrice de mon père quand lui était au travail. Or, c’était ma mère qui travaillait à ce moment-là, mon père vivant de l’argent que l’assurance lui versait pour compenser la perte de ses bêtes qu’il allait dévorer chaque soir à la nuit tombée quand personne ne regardait afin de survivre, car l’assurance ne lui versait pas assez de sous pour qu’il puisse se nourrir décemment.

Très tôt, j’ai donc dû apprendre à distinguer les poissons des mammifères marins, ce qui me permit, outre le fait de briller auprès de mes camarades de classe lorsque je réussis à me faire scolariser malgré ma forte odeur d’iode, de naviguer à dos de baleines à bosse —qui sont un peu les dromadaires des océans— et non à dos d’espadons —qui sont en quelque sorte les Cyrano de Bergerac des mers, ils ne parlent qu’en alexandrin, c’est très agaçant—. C’est ainsi qu’en 1848 je fus repêché par un baleinier japonais, non loin des côtes angolaises. Le monde est petit. Un colon Français qui passait par là, me prenant pour un raisin sec tant ma peau était fripée d’être resté des années sous l’eau, décida de me ramener à la métropole pour me vendre au marché des Arceaux, à Montpellier, sur son stand de fruits secs et à coque qu’il tenait tous les mardis et samedis matins. Ne sachant trop quel argument lui opposer, tant il était vrai que je ressemblait à un raisin sec, ou tout au mieux à une datte, j’acceptais sans faire de manière de m’y laisser vendre.

Ce colon, qui ne s’appelait pas Christophe, me vendit donc à un certain Francisque, Collomb de son nom. Ce dernier, las d’attendre sa propre naissance en 1910 et son élection comme maire de Lyon en 1976, avait décidé de passer ses vacances dans le sud. Aussitôt m’avait-il acheté qu’il me glissa dans sa poche, pensant me réserver pour le dessert du pique-nique qu’il comptait bien se taper sur le sable après une bonne baignade dans les eaux de Palavas, mais, hélas, il m’oublia là durant d’interminables années. Ce n’est que très récemment, bien après sa mort, lorsqu’un autre Collomb, Gérard, lui, passa l’habit officiel de maire et mit les mains dans ses poches alors qu’il s’ennuyait à l’inauguration d’une quelconque salle des fêtes, que je fus retrouvé. « Qu’est-ce que c’est que cette dégueulasserie ? l’entendis-je vociférer, le maire, allez, jetez-moi ça dans le 7ème, c’est tout ce que ça mérite. » Deux grands gardes du corps se saisirent alors de moi et me balancèrent par dessus le pont de la Guillotière. Heureusement, je suis amphibie, je vous l’ai dit, et je pus donc facilement me hisser sur les berges, aidé par quelques étudiants qui y buvaient des bières un samedi soir. Et me voici, aujourd’hui, à vous raconter ma vie depuis mon petit studio au bord du Rhône.

Je sais, on est rentré dans le très intime, mais c’était le jeu. Maintenant vous me connaissez un peu mieux, vous saisissez sans doute également un peu mieux mes coups de gueule et mes passions en sachant par quoi j’en suis passé. J’espère que tout cela aura permis de créer un lien d’humain·e à humain, de lectrice-lecteur à écrivouilleur, entre vous et moi. Car c’est de ça, au fond, qu’on a le plus besoin : s’ouvrir les uns·es aux autres en toute honnêteté.

#204 – Lyonniais #030 – Métaboles et paraphores

Il y a les choses qu’on dit clairement et celles qu’on ose seulement murmurer. Au dessus et en dessous, amplitudiquement parlant, il y a les choses qu’on hurle et les choses qu’on tait. Cet après-midi, je disais à mon amie que j’avais écrit les quatre dernières notes du blog sans problème et que donc, ça y était, j’abordais le cycle de la semaine et demie à ne plus savoir quoi dire. Enfin, pas tout à fait ça. Que j’avais à dire certaines choses, mais que je n’osais pas, pour diverses raisons, et que donc je n’avais rien à dire. Elle m’a donc proposé de les dire, ces choses, mais sous forme de paraboles, de métaphores. Eh, pourquoi pas ? Tentons l’expérience.

Une larve qui ne pouvait se résoudre à faire caca dans son propre cocon, de peur de se noyer sans doute, mais ne sachant trop comment sortir sans se faire picorer des oiseaux, préférait ne pas faire caca du tout quitte à mourir d’occlusion intestinale. Une puce qui passait par là, sautant allégrement, légère de pouvoir déféquer quand elle le voulait, vit la larve toute enflée de s’être tant retenue en train de se tortiller. « Toi, lui dit-elle, tu m’as tout l’air d’avoir envie de faire caca. -C’est bien vrai, lui répondit la larve, car je me retiens depuis fort longtemps. J’ai trop peur de me noyer dedans -Fais comme moi, lui proposa la puce, je ne fais caca que de toutes petites crottes sèches et noires, bien calibrées. Ploc ploc ploc. Nulle coulure. Ainsi je suis à mon aise pour gambader par chiens et par chats en sautillant gaiement. » Et c’était vrai, les puces font de toutes petites crottes sèches et noires et passent ainsi leur temps à sauter, c’est pour cette raison qu’on les nomme les lapins du monde des insectes. « Si tu procèdes ainsi, reprit la puce, tu ne pourras pas te noyer. Enfin, ne mange pas trop de fibres quand même… et évite les laitages. » Sur ce, la puce sauta sur un hérisson qui passait juste en dessous, mais rata son atterrissage et alla s’empaler sur une épine. Voyant ceci, la larve qui s’était presque laissée séduire par ce discours, dut serrer les fesses plus fort encore qu’au départ, car dans la perspective du soulagement à venir, elle s’était relâchée un peu, et il est fort dur de se reprendre après ça. Tellement dur en vérité qu’elle ne put s’y tenir. Elle attendit que la nuit fut bien opaque et totalement silencieuse pour se risquer à glisser ses fesses par une minuscule ouverture hors de sa capsule de soie. Mais à peine eut-elle sorti son cucul du cocon pour faire caca qu’un coucou la croqua. « Beuark ! s’écria le coucou. Elle avait vraiment un goût de merde celle-là. »

Voilà, voilà. Oh je sais, je ne suis pas un roi de l’allégorie, et vous aurez bien sûr toutes et tous deviné le fond de ma pensée sans que j’aie besoin d’en rajouter. Mais, ça m’a fait du bien de pouvoir me livrer sans pour autant me sentir trop impudique, sans me rendre trop vulnérable. Je ne sais pas bien de quoi je pense me protéger ainsi, car quand on a des convictions politiques aussi fortes que celle-ci, qu’importe l’enrobage au fond, elles se repèrent au premier coup d’œil. Enfin… Méditez bien là-dessus, et à demain.

#203 – Lyonniais #029 – Une histoire comme tant d’autres

Un homme en imperméable noir s’avance parmi la foule alors qu’autour de lui tous et toutes reculent. Son pas est assuré, bien qu’il boite un peu. Personne n’est parfait. Une fine moustache souligne le contour de sa lèvre supérieure dont la forme est symétrique à celle d’un doublevé par rapport à un axe horizontal, ce qui est fort commun malgré la description quelque peu ampoulée. Il tient à la main un petit objet sphérique. Vraiment très petit. Non, plus petit que ça encore. Voilà, à peu près. De la taille d’une bille, donc, qui aurait rétréci sous la pluie, et non au lavage, car on ne met pas les billes à la machine. En vérité, l’objet est tellement minuscule que la femme vers laquelle il s’avance a l’impression qu’il joint simplement l’extrémité de son pousse à celle de son index, formant un cercle dans l’espace ainsi délimité par ses deux doigts, afin de lui jouer une mauvaise blague de collégien. Mais il n’en est rien. Arrivé à son niveau, l’homme passe à côté d’elle sans même sembler la considérer. Comprenant alors qu’elle n’est pas l’un des personnages principaux de cette histoire, elle se met à reculer comme le reste de la foule.

L’homme a maintenant parcouru bien des mètres en ligne droite et la foule n’a cessé de reculer, si bien que lui se retrouve seul à un bout de la rue dont les néons refoulent la nuit à renfort de photons fluo, et que les autres s’agglutinent à l’extrémité opposée de la chaussée. La masse des piétons étant mal répartie, la rue s’est mise à pencher. L’homme en imperméable noir doit se plier en deux pour gravir ce qu’il lui reste de chemin à parcourir. Il en est même contraint à poser ses mains sur la paroi de bitume afin d’adhérer mieux à la côte et ne pas glisser. Grace à son long imperméable, la foule est incapable d’apercevoir son derrière et de lui faire des commentaires désobligeants quant à sa taille, sa forme ou sa couleur. Grace à sa fine moustache, la pluie ne ruisselle pas jusqu’à l’intérieur de sa bouche, mais reste stockée dans le poil, ce qui n’est pas inutile si l’on se met à avoir soif et qu’on ne dispose pas d’un verre pour recueillir l’eau qui tombe. Ainsi, il continue à grimper, l’esprit tranquille.

Après d’éreintants efforts, l’homme en imperméable noir, à bout de souffle, parvient au sommet de la rue. Il se retourne alors et, toisant de son perchoir la foule en contrebas dont les membres, ne pouvant reculer plus, ont fini par s’imbriquer et former une ligne bien droite d’un trottoir à l’autre, il hurle de tout ses poumons : « ATTENTION !!! » Puis, délicatement, il pose à ses pieds l’objet qu’il n’avait pas lâché durant toute son ascension. Celui-ci se met à rouler en suivant la pente. Il roule, il roule, il roule, il roule, prenant de la vitesse à chaque seconde, une vitesse fantastique, inédite ! Tout en bas, la foule retient son souffle. « Ça arrive », disent certains, « tenez-vous prêts » intiment d’autres. Ainsi, tous et toutes se tiennent prêts et prêtes, chacun et chacune étant très bien au courant que ça arrive. L’homme en imperméable noir, n’entendant pour sa part rien de particulier, sans doute à cause de la distance, et le temps se faisant long d’être perché seul et si haut, finit par dévaler lui-même l’asphalte à toutes jambes et rejoindre la ligne humaine. « Alors ? » lance-t-il une fois à la portée des autres. « Alors, lui répond l’une d’entre eux, c’était trop petit, on l’a pas vu passer. »