#283 – Comment j’ai refusé le poste de professeur assistant à l’école Montessori internationale de Prague

Ou plutôt pourquoi. Dans l’ordre on verra : ce qu’est le živnostenský list, puis l’annonce passée par l’école Montessori et ses demandes réelles, ensuite un point sur ce qu’on appelle le salariat déguisé et enfin ce que je pense de ces méthodes.

Bon, vous le savez peut-être si vous lisez le blog depuis le début, l’emploi c’est pas mon truc. Pas mon truc du tout. Je peux passer des heures à travailler sur des bouts de machins tout seul dans mon coin pour ma gueule, mais dès qu’il s’agit de se mettre au service des autres en échange de pognon, en règle générale, je suis plus là.

Seulement il y a des moments où quand faut y aller faut y aller au charbon. Et en ce moment c’est un de ces moments. Ouais, me cherchez pas sur la qualité de l’écriture aujourd’hui, je viens de me réveiller et c’est la première fois en trois semaines que je dors plus de six heures, j’ai encore les traces du drap imprimées sur la gueule, alors allez médire ailleurs.

Je suis en République Tchèque donc, et ici point de sécurité sociale universelle. Si tu taffes pas, ben tu te la payes avec les sous que t’as pas ta sécu. De plus, à Prague la vie n’est pas beaucoup moins chère qu’en France. Me faut donc bosser.

Travailler en République Tchèque

Il y a quelques semaines, alors que j’épluchais les annonces entre autres sur expats.cz (un site correct pour celles et ceux qui cherchent du taf mais ne savent pas bien ou pas du tout parler tchèque), je tombe sur quelques offres concernant des postes de prof d’anglais et de français, bien planquées au milieu des centaines d’annonces pour du télémarketing et des postes de chargé·e de recouvrement (le beau métier).

Problème : si la plupart des écoles de langues qui passent des annonces daignent vous répondre, c’est pour vous proposer un premier entretien MAIS AUSSI vous préciser (ce qui n’est jamais sur l’annonce) qu’ils n’emploient pas leurs professeurs, mais travaillent avec eux, ces derniers devant travailler sur živnostenský list (comprenez être auto-entrepreneur (et le « ž » tchèque se prononce comme le « j » en français)).

Exactement comme en France, si vous travaillez sur živnostenský list/êtes auto-entrepreneur, cela vous permet de monter votre micro-entreprise très aisément, avec des responsabilités réduites, il vous suffit de bien déclarer chacune des activités que vous effectuez par ce biais-là (par exemple ce pourrait être enseignement et traduction). Pour être payé, vous facturez un service à vos clients. Pour ce qui est des cotisations sociales, ben c’est pour votre pomme, évidemment, que ce soit santé, retraite ou chômage.

Pour la santé vous en aurez à peu près pour 3000Kč (≈ 115€)* et c’est obligatoire. Aussi obligatoires sont les impôts, évidemment. Ensuite à vous de trouver votre organisme privé de retraite si vous en voulez une, et si vous voulez vous payer l’assurance chômage bon courage, il ne vous restera pas grand chose de votre salaire. En France c’est pareil, on ne cotise pas à l’assurance chômage quand on est auto-entrepreneur. On met simplement des sous de côté si on peut.

* dans cet article tous les prix seront calculés sur la base de 1€ = 26Kč

Ah, les joies d’un pays qui a goûté au communisme appliqué et qui, n’ayant pas franchement apprécié la purée, s’est tourné vers l’ultra-libéralisme !

Eh ben non, moi je veux pas courir à droite à gauche, donner soixante cours par semaine et me perdre en comptabilité pour me payer mon beefsteak végétarien et m’assurer de pas avoir à faire hypothéquer la baraque de mes parents si je me chope un cancer. D’autant que je ne vais sans doute rester qu’un an ou deux ici. Je veux être employé, c’est tout.

Heureusement cependant, certaines bonnes écoles (pas des écoles de langues) emploient véritablement leurs professeurs. Et nous allons maintenant parler de l’école Montessori internationale de Prague que je croyais faire partie de cette catégorie, mais en fait non.

L’école Montessori internationale de Prague : l’annonce

Je ne savais pas si je devais être content ou pas devant la perspective de bosser pour l’école Montessori. À la base, je ne voulais 1) pas faire d’enseignement 2) plus jamais bosser avec des enfants en bas âge (j’avais déjà bossé 18 mois en crèche). Mais 3) j’avais besoin de tunes et d’une assurance maladie et 4) quitte à bosser dans l’éducation des tout petits autant que ce soit dans les conditions relax que propose, en théorie, la méthode Montessori.

L’annonce était la suivante (je traduis vite fait):

Professeur assistant en maternelle

Langages requis : anglais
Salaire : CZK 26,000 – 28,000
Expérience requise : expérience dans l’enseignement serait un plus
Diplôme requis : diplôme universitaire.
Type de job: plein temps
Catégorie : enseignement et métiers de l’éducation
Bonus:

  • Cours et formations
  • Jours d’arrêt maladie
  • Évènements d’entreprise et de team-building
  • Plus de 5 semaines de vacances
  • Budget alloué au développement personnel

L’école Montessori internationale de Prague recherche actuellement des candidats qualifiés pour travailler en tant que professeurs assistants dans nos classes d’école maternelle (âges 3-6ans).

Les candidats doivent parler anglais OU tchèque couramment et être en capacité de vivre légalement en République Tchèque. Avoir une expérience dans le domaine serait préférable mais n’est pas exigée. Les candidats doivent être capable de travailler en équipe et avoir une excellente attitude professionnelle.

Description du travail :

  • Assistance dans les classes de maternelle durant le jour
  • Supervision du programme de garderie après les cours, ce qui inclu la planification des activités et jeux, arts et activités manuelles ainsi que jeux dans la cour
  • Participation active aux évènements, activités, voyages, etc. organisés par l’école
  • 30-38 heures par semaine, du lundi au vendredi

Conditions nécessaires :

  • Anglais OU tchèque courant avec de fortes compétences de communication à l’oral et à l’écrit
  • Diplôme de Licence minimum, Master dans les métiers de l’éducation préféré
  • Avoir une expérience dans l’enseignement serait un grand avantage
  • Prêt à signer un engagement de deux ans

J’ai donc envoyé un super C.V. et une belle lettre de motivation, et j’ai décroché un premier entretien après un bref échange d’e-mails.

L’école Montessori internationale de Prague : la réalité

Au cours du premier entretien, on me décrit brièvement l’école et je pose tout un tas de question, je me montre très motivé blabla bliblou… On m’évoque le fait qu’il me serait possible de me faire « employer » en tant que živnostník (auto-entrepreneur), que c’est très avantageux pour les personnes en dehors de l’Union Européenne, pour les questions de visa tout ça, mais bon on évoque le fait que moi ça va, puisque je viens d’un pays de l’Union Européenne. Vous sentez le flou ? L’entretien dure une heure, mais on est incapable de me dire exactement le salaire que je pourrais toucher ni si je dois passer une visite médicale et si oui est-ce que je dois y aller tout seul ou attendre que l’école m’y envoie.

L’entretien s’étant très bien passé, on me convie à un journée d’essai (payée, m’avait-on dit durant l’entretien) le mardi suivant. Entre-temps, quelques échanges d’e-mail supplémentaires. Je demande si je peux avoir des informations concernant la visite médicale car si je suis pris je commencerai sous moins de dix jours. Et voilà ce qu’on me répond :

« I asked about the medical checkup and it seems that if you work on zivnostensky list, you are not required to have medical examination prior to employment. »

Moi, je suis plutôt naïf, je me dis juste : oui d’accord, mais si j’y suis pas sur ta machin-list, comment je fais ? Seulement mon entourage sent l’entourloupe venir et me dit : « ils ne vont accepter de t’embaucher que comme ça, » et ajoute : « et en plus c’est illégal. Ou presque. »

Je réponds donc à l’e-mail précédent, nous sommes le dimanche soir 9h, en écrivant :

When we briefly exchanged about the employment methods during our past interview, I was under the impression that whether to be on zivnostensky list or not was a choice I had, but your last message makes me doubt about it. I would like to be sure because after having studied zivnostensky list purposes I don’t think it is legally allowed for me to work for the school under this status. I know for sure that in France it would not be allowed and would be assimilated to « disguised employment. »
Is it still possible to work for you as an employee or are you only looking for a person on zivnostensky list ?

[Traduction vite fait de la phrase en gras : après avoir étudié les buts du živnostenský list je ne pense pas qu’il me soit légalement permis de travailler pour l’école sous ce statut.]

On ne m’a pas répondu. Jamais.

Ma journée d’essai s’est très bien déroulée le mardi suivant. Lorsque je suis arrivé le matin à 10h, c’était le second jour d’école. Celui-ci avait débuté à 8h00, c’était un peu la pagaille, ce n’était pas le moment de poser des questions techniques. À 16h30, entretien post-journée d’essai. On est très content, les personnes avec qui j’ai travaillé ont dit du bien de moi. Il me manque juste à passer dans le bureau de la directrice pour prendre un rendez-vous avec elle pour un dernier entretien avant de signer le contrat si tout est bon. Cette dernière propose qu’on se voit le lendemain à 9h, parce que, me dit-elle, ils veulent remplir le poste au plus vite. J’accepte, mais j’en profite pour lui demander si c’est possible d’être employé normalement, sans travailler sur živnostenský list, elle me répond que non.

Codes du travail tchèque et français. L’un est légèrement plus volumineux que l’autre. Lequel ?

Pour comprendre le très bref échange que nous avons eu et pourquoi j’ai refusé le travail, il faut maintenant qu’on parle de :

Švarc systém, misclassification of employees as independent contractors ou salariat déguisé

  1. La loi tchèque prévoit qu’une entreprise doit favoriser des employés salariés pour mener à bien ses buts déclarés. Le truc c’est que la loi est floue, elle permet de justifier très facilement le recours à des indépendants. Par exemple, une entreprise a le droit d’avoir recours à des auto-entrepreneurs pour les tâches qui n’ont pas trait à son but principal, disons pour illustrer : le nettoyage des sols peut être effectué par un auto-entrepreneur s’il s’agit d’une entreprise de vente de papiers peints. C’est une exception parmi d’autre. Au fur et à mesure que le code est remanié le texte devient d’ailleurs de plus en plus flou. § 3 du code du travail.
  2. Les écoles, écoles maternelles et les universités agréées par le Ministère de l’éducation nationale et du sport n’ont pas le droit d’avoir recours à des travailleurs sur živnostenský list pour l’enseignement et l’éducation. (Loi encadrant le travail sur živnostenský list, partie sur l’enseignement: § 3, (3), t).)
  3. Un živnosteník doit avoir plusieurs employeurs, et non un seul employeur à temps plein, sans quoi il est suspecté d’être un salarié déguisé. Si vous lisez le tchèque (sinon faites-vous le traduire), vous pouvez lire cet article traitant des manières de reconnaître le salariat déguisé ou švarc systém, comme on dit par ici. Il existe également un article sur wikipédia à ce sujet.

Voilà pour les précisions d’ordre technique. Maintenant, pourquoi je pense que l’école Montessori internationale de Prague n’est pas dans l’illégalité, mais joue avec la limite :

  1. On veut m’engager en tant que professeur assistant pour les classes et comme surveillant et organisateur d’activités pour la partie crèche/garderie, non comme décorateur ou comme balayeur. La loi voudrait que l’école favorise les emplois salariés pour atteindre ses objectifs principaux, et il me semble que dans une école/crèche, les tâches décrites concourent à atteindre l’objectif déclaré. Seulement il y a beaucoup de manières de justifier des contrats passés sur un autre mode, et j’imagine que l’école a la sienne.
  2. En tant que personne travaillant sur živnostenský list, on doit vendre un service. Or l’éducation et l’enseignement dans une école ne sont pas considérés comme étant un service. Coup de bol pour l’école Montessori internationale de Prague, ELLE N’EST PAS AGRÉÉE par le Ministère de l’éducation nationale et du sport ! Et donc cette loi ne s’applique pas à elle. Certaines écoles Montessori le sont, agréées, pas celle-ci.
  3. Dans l’offre d’emploi à laquelle j’ai répondu il est précisé qu’il s’agit d’un emploi à temps plein pour l’école, mais on va voir par la suite que la directrice reviendra sur cette information.

Voilà donc. Pas dans l’illégalité, mais pas loin. Et en tant qu’étranger souhaitant rester à Prague un moment et éventuellement revenir y vivre plus tard, je ne veux pas travailler à la limite de la légalité.

J’ai donc quitté le bureau de la directrice en précisant bien que le travail avait l’air très intéressant, et que je serais très heureux de travailler pour eux, mais pas avec ce type de contrats. La directrice m’a dit qu’ils faisaient TOUJOURS comme ça avec les professeurs assistants et le reste du personnel, qu’il n’y avait que les professeurs qui étaient employés normalement, et seulement après avoir travaillé deux à trois ans pour l’école sur živnostenský list.

Elle m’a également dit qu’elle connaissait les directeurs et -trices de la plupart des écoles de langue de Prague et quelle savait que, de toute façon, dans ces écoles c’était également comme ça qu’on procédait (sauf que la International Montessori School of Prague n’est pas une école de langue à ce que je sache).

Quand je lui ai dit que ce n’était pas possible de travailler à plein temps pour un seul employeur en étant sur živnostenský list, elle m’a répondu qu’en fait ce n’était pas un plein temps qui était proposé, que c’était plutôt 35h quand on faisait le calcul, et que de toute façon leurs employés ne travaillaient pas QUE pour l’école. Alors là, j’avoue que j’essaie toujours de comprendre, et j’ai du mal parce que :

  1. 35h, temps partiel, c’est pas du tout ce qui est écrit sur l’annonce ni ce qu’on m’a annoncé pendant l’entretien (à un moment on m’a donc menti, mais quand ?)
  2. après 35h de taf à l’école du lundi au vendredi, école dont on ne sait pas à quelle heure on sort car c’est en fonction de l’heure à laquelle les parents viennent chercher les enfants et que des retards sont toujours possibles (et d’expérience ils sont inévitables), après ça, donc, comment fait-on pour se trouver un autre job ? Voire pour trouver une clientèle pour des cours, préparer les cours et les donner ?

Après mûre réflexion, je pense que le truc, c’est qu’ils proposent aux profs assistants de donner des cours d’anglais aux enfants dont les parents le désirent le matin avant les cours, et à ce moment-là ce sont les parents les employeurs. Je pense que c’est comme ça qu’ils se couvrent mais je ne suis sûr de rien.

Elle me dit enfin, pour la forme je pense, qu’elle demandera à la propriétaire de l’école si elle acceptait de changer la façon de faire pour moi mais qu’elle en doutait fortement, et que du coup ce n’était pas la peine de prendre un rendez-vous pour le lendemain. Elle lisait dans mes pensées : si j’avais posé la question c’était bien parce qu’on m’avait déjà fait venir travailler toute la journée sans avoir pris le temps d’y répondre, à ma question, depuis trois jours, ce qui aurait réglé l’affaire. Alors j’allais pas me retaper le chemin pour rien.

À ce jour je n’ai toujours pas été recontacté, ni en ce qui concerne l’emploi en lui-même ni en ce qui concerne le paiement de la journée d’essai. Sur ce dernier point je dis rien, j’ai d’autres choses à foutre de ma vie que de courir après 30€.

(Im)morale de l’histoire

Maintenant, je vais vous dire ce que j’en pense, moi, personnellement, de cette façon d’employer les gens.

Lors du premier entretien d’embauche, on m’a fait comprendre qu’on cherchait quelqu’un qui puisse rester un moment (dans l’annonce il était indiqué 2 ans, ce à quoi j’étais prêt à m’engager) et que dans cette école, tous les membres du personnel formaient une petite famille, et que la personne qui me faisait passer l’entretien était donc à la recherche d’une personne qui s’intègre bien à ce cadre familial, qui puisse en devenir, donc, un nouveau membre.

Alors je vais vous dire ce que m’a semblé signifier être un membre à part entière de la famille de l’école Montessori internationale de Prague :

Si tu es professeur assistant, contrairement aux autres professeurs, on ne te paiera pas l’assurance chômage, ni l’assurance maladie, ni la retraite, ni les vacances, on pourra te licencier sans préavis et sans indemnité. Sur ton revenu de 26 000Kč (≈ 1 000€) par mois, tu déduiras environ 5 000Kč à reverser à la sécurité sociale (mais ce sera pour une version light) et aux impôts, et bien sûr tu prendras sur ton petit temps personnel pour faire la compta, entre deux cours particuliers, évidemment, puisque les membre de la famille comme toi ne sont pas employés uniquement par l’école. Si tu veux une meilleure sécurité sociale, une retraite et un chômage, tu grapilleras sur ce qu’il te reste. À la fin il te restera 300€ par mois pour vivre pour avoir bossé 40h (ou 35, on va pas chipoter) par semaine.

Tu seras membre de la famille donc, mais tu dormiras dans la niche du chien et tu mangeras les restes quand tout le monde se sera servi. Non, non, chut, ne dis rien, la famille, c’est fait pour ça.

Non, sérieusement, quand on demande aux gens de s’investir à long terme et qu’on leur propose de faire partie d’une « famille », la moindre des choses serait quand même de ne pas les faire se sentir comme une pièce rapportée. De leur montrer qu’on va les considérer comme les autres et pas qu’on va faire des économies minables sur leur dos.

J’ai d’autant plus de mal à comprendre cette apparente radinerie qu’on m’a fait savoir que les clients de l’école étaient des familles fortunées. Ben oui, à 300 000Kč (≈ 11 540€) l’année en moyenne (en comptant les repas et les activités de l’après-midi), il faut avoir un peu de thune. Alors pourquoi ne pas offrir la même sécurité à tous ses employés ? Hein ? Pourquoi ? Puisqu’on m’a assuré que l’école, pour conserver son aspect familial (encore une fois), ne souhaitait pas s’agrandir, faut l’investir dans l’humain tout ce pognon, non ? C’est pas ça qu’elle chérit, l’école Montessori, l’humain ? Ben non, ce doit être le pognon alors.

Autre chose, pour une école qui se targue d’épandre sur ses élèves une philosophie supposée aider à construire les futurs citoyens engagés et responsables qui feront la société de demain, embaucher ses professeurs assistants d’une manière qui fait qu’ils sont obligés de payer une retraite privée et non de mettre de l’argent dans la caisse nationale, c’est pas un peu moyen, non ? Et la sécurité sociale ? L’auto-entrepreneur la paie, oui, mais pas autant que si l’entreprise avait elle aussi cotisée une partie, du coup : moins de pognon pour la sécu. Et le chômage, hein ? Alors comme ça on pousse les gens à mettre de côté sur leur compte en banque perso, et pas à mettre dans le gros pot commun qui doit servir à tout le monde en cas de coup dur ? C’est pas une très belle leçon de partage ça.

Le fait qu’on n’ait pas répondu à l’e-mail dans lequel je demandais s’il fallait forcément travailler sur la živnostenský list alors que tous les autres échanges se faisaient rapidement (et qu’après la journée d’essai personne ne m’en parlait si je ne ramenais pas le sujet sur la table) m’en dit long sur le fait que certaines personnes devaient quand même se sentir le cul merdeux sur ce coup-là.

Bon allez, j’arrête ici. J’en ai plein les paluches de taper tout ça.

J’espère que ç’aura été informatif pour les futurs francophones en recherche d’un travail dans le domaine de l’enseignement à Prague ou ailleurs en République Tchèque. Si vous avez des questions, posez-les dans les commentaires, j’essaierai d’y répondre. Moi je retourne chercher du taf.

#282 – J’ai l’impression de courir partout le cul vissé sur ma chaise

Voilà, c’est la course les fesses bien posées. Un entretien d’embauche qui s’est bien passé, une journée d’essai prévue pour mardi… il se pourrait que d’ici la semaine prochaine je n’aie plus une minute à moi. Du moins le temps de m’habituer au nouveau rythme. Alors je cours, je me dépêche, j’essaie de faire tout ce qui va me prendre le plus de temps sur le site pour n’avoir plus qu’à poster gentiment juste ce qu’il faut, là où il faut, par la suite.

Du coup, depuis samedi dernier :

  • J’ai créé les sections musicouilleur, dessinouilleur, cherchouilleur, textouilleur, trucouilleur, archivouilleur et contactouilleur.
    1. Dans la partie musicouilleur, j’ai seulement rapatrié quelques uns de mes morceaux chelous et en chantier qui trainaient sur soundcloud. Il en manque pas mal. Disons les plus anciens et les plus récents. Pour l’instant tout ça est enfilé à la queueleuleu (à… à… à… à… à la q… Voilà, les plus de trente ans l’ont dans la tête pour trois jour) mais je compte trouver une façon d’organiser ça bien comme il faut.
    2. Dans la partie dessinouilleur, pour combler le grand vide, j’ai balancé tout ce qui était « pixel art » (le art est sans doute en trop). Mais dans cette section-là, il y aura tout ce que j’ai fait de graphique. Pixels ou papier.
    3. Dans la partie cherchouilleur, dédiée aux recherches thématiques dans des corpus de textes anciens, j’ai quasiment fini de rédiger tous les textes concernant les Pierres de Serpent. Enfin, tous ceux qui étaient mentionnés dans la bibliographie jusqu’ici. Il ne reste que deux textes de Kircher en latin à reproduire. Je dis tous ceux qui étaient mentionnés dans la bibliographie jusqu’ici parce que depuis j’en ai trouvé beaucoup d’autres. Le but étant de faire une bibliographie exhaustive, je les rajouterai petit à petit. Mais là vous avez déjà de quoi vous occuper là, surtout que certains textes sont en chinois, ça va prendre du temps…
    4. Dans la partie textouilleur, ben il n’y a rien. Mais elle est là, elle attend. Elle sait que ça va viendre.
    5. Dans la partie trucouilleur, des codes concoctés avec amour, des petites fictions interactives, en fait tout ce que je ne sais pas où mettre ailleurs sur le site. Pareil, pour l’instant il n’y a que trois merdouilles pour combler le vide, mais j’espère bien que d’ici peu il y aura PLEIN de merdouilles.
    6. Dans la partie archivouilleur, des liens vers toutes les parties du site, c’est une sorte de plan des lieux. C’est aussi l’endroit d’où on accède aux pages sources (qu’il me faut compléter) et liens (qu’il me faut mettre à jour).
    7. Pour finir, dans la partie contactouilleur, on trouve les moyens d’interagir avec moi. Me cherchez pas sur les réseaux sociaux, j’y suis pas.
  • Une fois de plus, je me suis montré inconséquent, je me suis trahi. Oui, je me suis trahi en dessinant ce bien vilain logo qui vous accueille lorsque vous déboulez sur le site par la page principale (c’est-à-dire le blog). Un logo, oui, comme une marque commerciale. Suis-je une marque commerciale ? J’ose espérer que non. Le malaise est renforcé par le fait que je thématise un peu le vocabulaire du site en adjoignant un -ouilleur après chacune des activités auxquelles je me livre, surtout si ça permet de faire entendre « couille » en le lisant. Non, vraiment, ça sent le coup marketing à plein nez ce truc-là. Et en plus je ramène tout ce que j’ai fait ici, sur une seule plateforme, du genre regardez-moi, youhou, je fais plein de trucs et je cherche à me créer une identité cohérente pour vous refourguer mes salades. Ah la la, vous refourguer mes salades. Encore eut-il fallu qu’elles ne soient pas toutes complètement pourries. Dommage, je suis passé près de me faire un sacré pognon. Quant à la cohérence…
  • J’ai acheté, pour la première fois de ma vie, une police de caractères. Elle se nomme Calluna, et c’est elle que j’utilise pour afficher ce paragraphe. Si vous utilisez un navigateur assez moderne et pas trop naze, vous devriez voir plein de jolies ligatures qui rendent la lecture assez pénible. Je peux les désactiver, je le ferai sans doute sûrement bientôt, quand j’en aurais marre, mais pour l’instant je m’amuse avec : stalactite intergalactique, stalactite intergalactique, stalactite intergalactique. stalactite intergalactique. (Pense-bête: garder cette note dans la police Calluna avec ligatures même si j’en change pour le reste du site plus tard, sinon personne ne comprendra plus ce paragraphe.) Je l’ai justement choisie parce que je trouvais qu’elle avait un feeling moderne et ancien à la fois.
  • Quoi d’autre ? Ben c’est déjà pas mal. Je dois oublier des trucs mais il est 20h30 et je dois faire à manger.

À bientôt.

#281 – Du soleil au cimetière

Hier était un jour ensoleillé comme je n’en avais jamais vu à Prague. J’en ai profité pour aller visiter la ville à la recherche de polices d’écritures originales sur les enseignes de boutiques et autres (oui d’ailleurs, au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, je suis en train de bosser sur les polices présentes sur le site (qui va grossir, grossir… dans les mois à venir (plus d’info à ce sujet en fin d’article))), puis, en fin d’après-midi, je me suis rendu aux cimetières d’Olšany (Olšanské hřbitovy en version originale) qui forment aujourd’hui un seul immense cimetière. Non mais vraiment, immense. Pensez à un cimetière immense… voilà. Ben deux ou trois fois ça. D’ailleurs je n’en ai visité qu’un tout petit dixième durant les deux heures que j’y suis resté. J’y retournerai dès que possible.

Et dans ce cimetière, j’ai pris quelques photos (je rappelle d’ailleurs à tout le monde que je ne suis absolument pas photographe, la plupart sont donc floues ou moches ou les deux), que voici donc. Je vous les ai séparées en trois catégories, la première sur le cimetière au soleil, la deuxième sur les tombes délabrées, et la troisième sur les tombes dans la nature et la nature sur les tombes. Évidemment beaucoup de photos pourraient se trouver dans plusieurs catégories, mais comme j’ai fait ça vite fait mal fait faudra vous faire une raison.

Du soleil au cimetière

Des tombes délabrées

Des tombes qui poussent au milieu des herbes et des herbes qui poussent sur des tombes

Et voilà. Comme je vous l’ai dit, je ne sais ni prendre de photos correctes, ni les retoucher sur un logiciel, ni les compresser pour qu’elles ne prennent pas trop de place mais restent jolies, vous avez donc là ce que mon appareil a bien voulu faire en mode auto et des images mal compressées et toujours trop lourde. Va falloir que je bosse là-dessus.

Un petit plan pour que vous vous fassiez une idée de la taille du cimetière :

Carte OpenStreetMap (© les contributeurs d’OpenStreetMap). Police Linux Libertine par Philipp H. Poll.

Les quelques allées que vous pouvez voir représentées sur la carte sont loin d’êtres les seules et clairement je n’ai peut-être arpenté qu’un cinquième de la « zone de ma balade ». J’ai erré en zigzaguant et je serais bien incapable de me rappeler exactement par où je suis passé.

Sinon, en ce qui concerne les typographies, j’en ai recueillies pas mal ici aussi, mais ça ferait beaucoup de photos pour une seule note. Je ferai une page à part où je les mettrai toutes. Enseignes + pierres tombales.

D’ailleurs, pour ce qui est du site qui va grossir, grossir, comme je le disais un peu plus haut, ça va se faire doucement. Je suis en plein milieu de candidatures et d’entretiens d’embauche, et si jamais je suis pris quelque part je vais sans doute me taper un bon 40h/semaine, puisque c’est le plein temps tchèque. Donc, on va y aller surement mais doucement. Dans le planning il y a :

  • rapatrier ici (presque) tout ce que j’ai fait depuis 15 ans et qui est disséminé ici et là sur le net sous différents pseudos (pas d’impatience, tout ça est d’un bien piètre intérêt)
  • ouverture donc de parties dédiés aux textes, dessins, musiques, clips et fictions interactives et autres trucs que j’ai pu commettre et que je commettrai à l’avenir
  • ouverture d’une partie dédiée aux textes anciens
  • ouverture dédiée à divers domaines de recherche
  • remaniement du site du coup, où le blog ne sera qu’une toute petite partie de l’ensemble
  • trouver de vraies bonnes polices d’écriture pour le site, et même peut-être me mettre à la typographie moi-même et donc ouvrir une partie dédiée
  • d’autres trucs encore secrets
  • compléter la page source que j’ai créé il y a quelques jours et qui est pour l’instant bien maigre.

Je voulais encore dire un truc mais j’ai oublié. Bises.

#280 – Quattuor equites apocalyptici pragensis

Eh oui. Ce matin, profitant du beau soleil d’août que ça va pas durer, je me promenais tranquillement dans les rues de Prague sans me demander pourquoi je croisais un T-shirt Metallica toutes les deux minutes (un T-shirt avec quelqu’un dedans, entendons-nous bien, mais là on s’en fout du quelqu’un dedans). Non, je ne me le demandais pas, pourquoi, car je savais. Vendredi, un ami habitué de la ville apprenant que j’allais y arriver hier me demandait : « Tu vas voir Metallica dimanche ? Avec Ghost en première partie. C’est à l’Aéroport Letňany. » Je lui répondais que je n’en avais même pas entendu parler. Il me répondait à son tour que de toute façon il n’y avait sans doute plus de places.

Ce qui était faux. Le concert est ce soir et il y a encore des places. Des places à 160€. Vous me voyez donc bien désolé James, Lars, Kirk et Robert, mais je ne viendrai pas vous faire coucou depuis les gradins. Quant à vous, les musiciens de Ghost, je ne sais déjà pas ce que vous jouez comme musique, alors vos prénoms… Mais ne soyez pas fâchés, j’apprécie que les titres de vos albums soient en latin. Puisque j’essaie d’apprendre le latin. D’une manière générale, j’apprécie tous les efforts faits pour que la langue ne tombe pas totalement en désuétude avant que j’aie fini de l’apprendre.

Va donc falloir se faire une raison, ce soir je n’entendrai pas en direct les doux CRH-CRH-CRH-CRH-CRH-CRH qui ont bercé mon adolescence, et je ne découvrirai pas non plus ce groupe concept suédois dont on m’a tant vanté les costumes de scène (étonnamment jamais la musique). Ben allons-y, donc, faisons-nous une raison : Metallica, c’est peut-être sympa, mais leur merchandising de masse à la con qui fait qu’on retrouve de leurs T-shirts non seulement aujourd’hui dans tout Prague, mais également chaque jour jusque dans les coins les plus reculés du monde, me fait gerber. Metallica, si on regarde les choses en face, c’est 10% de musique, 90% de marketing. James Hetfield, si on regarde bien les choses en face, c’est un mec qui, mis à part faire de la musique, préfère plus que tout rouler en pseudo-dragster au dessus des limites de vitesse et aller braconner des ours en Sibérie complètement pété à la vodka. Lars Ulrich, si on regarde bien les choses en face, c’est Lars Ulrich.

Ah ! Voilà voilà, je me sens mieux. Ce soir, peuvent bien s’électrocuter avec leurs guitares de merde ces petits cons quinquagénaires ! Peuvent bien taper des poings et des pieds sur le sol, me supplier à genoux, non, non, non, j’irai pas les voir. Cavaliers de l’apocalypse, ça ? Dresseurs de poneys de fête foraine à gros budget, ouais.

Okay, okay. Je suis bien dégouté. Je dis des méchancetés et je les pense, mais si les places avaient été à moins de 50€, j’aurais fait mon tour de chapiteau, comme tout le monde.

On reparlera un jour de pourquoi les artistes peuvent bien souvent être classés parmi les plus gros manipulateurs au monde, avec les hommes politiques et les entrepreneurs, et de pourquoi il est vital pour eux de s’attaquer à leurs victimes dès l’adolescence. Ça oui, on en reparlera. Un jour. Peut-être.

DÜRER, Albrecht. « Les quatre cavaliers de l’apocalypse ». L’apocalypse de Saint Jean. 1497.

#279 – La Bohême

Entre deux textes anciens, une petite note personnelle.

Me voilà de retour à Prague. Encore pour des vacances ? Non. Pour y vivre cette fois. Mon amie, Pragoise de naissance, y a trouvé un emploi il y a trois semaines et je suis moi-même arrivé aujourd’hui dans la capitale tchèque après 15h de bus. Je commencerai dès lundi à y chercher du travail. Le moins con possible, j’espère, le travail, mais on fera avec ce qu’on trouvera. Nous devrions rester là une année au minimum, à moins que d’imprévisibles imprévus ne viennent nous arracher à l’Europe centrale pour nous recracher on ne sait où. Si si, ça arrive des fois, faut faire gaffe.

Attendez-vous donc à voir paraître ici quelques articles concernant ce pays dans les mois à venir, sur tous les modes et tous les sujets. Attendez-vous également à trouver sur ce blog quelques images des lieux, du coup. Toutefois rassurez-vous, comme cette ville est extrêmement touristique et que vous n’êtes pas méchants au point de mériter les terribles cartes postales de couchers de soleil sur le pont Charles et autres clichés du genre, je prendrai grand soin de ne vous exposer qu’aux tableaux les plus laids et aux détails les plus insignifiants que j’aurais pu photographier.

Cale-porte

Ben voilà. Rien de plus à dire. Je suis à Prague pour une période indéterminée, donc j’en causerai sans doute. Bon, va quand même falloir que j’en finisse avec ces histoires de serpents avant de passer à autre chose…

#278 – Chocolate : pour ou contre ?

Faisons une pause dans les histoires de serpents et parlons chocolat.

Aujourd’hui, vous pouvez trouver sur les réseaux sociaux des gens qui adhèrent à des groupes de consommateurs de pâte à tartiner et qui affirment ne pas pouvoir s’en passer une seule journée. Vous pouvez également trouver d’autres gens qui les traitent de gros cons, parce que c’est à la fois mauvais pour la santé de l’individu qui la consomme et à la fois mauvais pour le reste des êtres vivants qui peuplent la planète de bien des manières.

Eh bien, au milieu du XVIIe siècle, certains ne pouvaient déjà plus se passer de chocolat, pourtant importé en Europe depuis cent petites années à peine, et d’autres étaient là pour leur faire remarquer que c’était très mauvais pour leur santé spirituelle que de continuer à le consommer les jours de jeûne, ainsi que le montre ce compte rendu d’un texte du cardinal Francesco Maria Brancaccio dans le Journal des Sçavans du lundi 18 janvier 1666, p. 29 :

FRANCISCI MARIÆ CARDINALIS
Brancaty de uſu Chocolatis diatriba. Romæ. In 4.

AV lieu que dans l’Europe on ſe ſert de biere au defaut de vin, dans l’Amerique on ſe ſert de Chocolate. Ce breuuage eſt fait d’vne certaine paſte, dont la baſe eſt le fruit d’vn arbre de l’Amerique, que l’on appelle Cacao, auec lequel on meſle de la canelle, vn peu de poivre, & des gouſſes de Campeche, qui ont l’odeur & preſque les meſmes qualitez que le fenoüil. On prend vne once de cette paſte, que l’on delaye dans vn demy-ſeptier d’eau, & on y adiouſte vne demy once de ſucre pour rendre cette compoſition plus agreable. Les Indiens aiment paſſionnement ce breuuage, & ils en boivent en ſi grande quantité, que dans la nouuelle Eſpagne ſeule on y employe par an plus de douze millions de liures de ſucre. Et la raiſon pour laquelle ils en font tant d’eſtat, c’eſt non ſeulement parce qu’il eſt agreable au gouſt, mais encore parce qu’il a de merueilleuſes qualitez pour conſeruer la ſanté. Car on dit qu’il aide à la digeſtion, qu’il engraiſſe, qu’il eſchauffe les eſtomachs qui ſont trop froids, qu’il rafraiſchit ceux qui ſont trop chauds, enfin qu’il a pluſieurs autres vertus admirables, que les Medecins Eſpagnols vantent extraordinairement.

Le Chocolate ayant eſté apporté de l’Amerique en Europe, l’vſage en eſt deuenu en peu de temps ſi commun, qu’en Eſpagne on eſtime que c’eſt la derniere miſere où vn home puiſſe eſtre reduit, que de manquer de Chocolate. Et en Italie il y a beaucoup de perſonnes de toutes ſortes de conditions, meſme des Religieux, qui ſe ſont accouſtumez à en prendre tous les iours. Mais le ſcrupule que quelques-vns ont fait d’en prendre les iours de ieuſne, a donné lieu à vne queſtion celebre, qui a partagé les Caſuiſtes ; ſçauoir ſi on peut boire du Chocolate les iours de ieuſne ſans contreuenir au Commandement de l’Egliſe.

Ce qui fait la difficulté, c’eſt que ſuiuant le ſentiment ordinaire des Theologiens apres S. Thomas, il n’y a que l’aliment qui rompe le ieuſne, & non pas le breuuage. Or d’vn coſté il ſemble que le Chocolate ſoit vne eſpece de breuuage, & de l’autre pluſieurs pretendent que l’on le doit pluſtoſt mettre au nombre des alimens. Car ils diſent que c’eſt vne nourriture tres-ſolide, & Stubbe Medecin Anglois, qui a fait vn traité du Chocolate, a experimenté que l’on tire plus d’humeur onctueuſe & nourriſſante d’vne once de Cacao, que d’vne liure de bœuf ou de mouton. Neantmoins le Cardinal Brancacio ſouſtient que le Chocolate ne rompt point le ieuſne, & il a fait exprés cette diſſertation pour le prouuer.

Sa raiſon principale eſt, que le Chocolate de ſa nature eſt vn breuuage, & paſſe autant pour breuuage dans l’Amerique, que le vin & la biere dans l’Europe : d’où il conclud, que ſi on peut boire du vin & de la biere ſans rompre le ieuſne, il eſt auſſi permis de boire du Chocolate. Il adiouſte que la quantité de la paſte qui entre dans le Chocolate n’eſtant que d’vne once, n’eſt pas ſuffiſante pour rompre le ieuſne, d’autant plus que dans cette once de paſte il n’y entre pas la moitié du Cacao. Et à ce que l’on obiecte, que le Cacao eſt fort nourriſſant, il reſpond que cette raiſon conclud autant contre le vin & contre la biere, que contre le Chocolate ; puis qu’au rapport de Galien il y a du vin qui nourrit autant que la chair de porc, laquelle cependant eſt cenſée la nourriture la plus ſolide de toutes, & pour cette raiſon eſtoit l’aliment ordianire des Athletes : & la biere eſtant faite, comme elle eſt auec du bled ou de l’orge, ne peut pas qu’elle ne nourriſſe ; & neantmoins ny le vin ny la biere ne paſſent point pour alimens, mais ſeulement pour breuuage, & ſelon le ſentiment ordinaire des Theologiens ne rompent point le ieuſne.

Caldera Medecin Eſpagnol, qui auoit ſouſtenu l’opinion contraire dans vn liure qu’il a intitulé, Tribunal Medico-Magicum, a trouué ces raiſons ſi fortes, qu’il s’y eſt rendu, comme il l’a teſmoigné par vne lettre eſcrite au Cardinal Brancacio, laquelle eſt à la fin de ce liure.

Au reſte ce Cardinal auertit prudemment, que quoy que de ſoy-meſme le Chocolate, auſſi bien que le vin, ne rompte point le ieuſne, cela ne doit point ſeruir de pretexte pour en abuſer & pour en boire auec excez. Car en ce cas il eſt vray que l’on ne percheroit pas contre la loy Eccleſiaſtique, qui commande le ieuſne ; mais on pecheroit contre la loy de la nature, qui oblige à la temperance. Et quand meſme on n’en boiroit pas auec excez, ſi l’on en beuuoit exprés pour faire fraude au Commandement de l’Egliſe, l’intention ſeroit mauuaiſe, quoy que l’action d’elle-meſme ne fuſt pas criminelle : & ainſi on meriteroit touiours d’eſtre puny, non pas pour auoir tranſgreſſé le precepte de l’Egliſe, mais pour auoior eu intention de l’éluder.


Un siècle plus tard, ce débat était toujours d’actualité, comme vous vous en souvenez peut-être si vous aviez lu le court article : #271 – Carême Vegan, dont les propos rapportés du pape doivent avoir été prononcés entre 1740 et 1758.

Mais ce n’est pas tout, puisque dans le Journal des Sçavans de la semaine suivante, celui du lundi 25 janvier 1666 donc, faites une effort, on s’aperçoit que l’article de la semaine précédente a suscité des réactions inattendues de la part des lecteurs, ce qui donne loisir à Jean Gallois, cofondateur et rédacteur dudit journal (mais également abbé, garde de la Bibliothèque du roi, membre de l’Académie française, professeur de latin et de grec au- et inspecteur et syndic du- Collège Royal et pensionnaire géomètre de l’Académie des sciences), de nous élaborer une petite démonstration scientifique dont les médecins du monde entier devraient prendre de la graine. p. 54 :

qVelques perſonnes ont trouué à redire que dans le Iournal precedent on ait auancé en parlant du Chocolate, qu’il eſchauffe les eſtomachs qui ſont trop froids, & qu’il rafraichit ceux qui ſont trop chauds.

Mais cette difficulté ne peut pas auoir eſté faite par des perſonnes qui ayent quelque connoiſſance de la Medecine. Car toute l’Eſcole enſeigne apres Galien, que dans la nature la meſme cauſe produit ſouuent des qualitez contraires dans des ſuiets differents, & que cette diuerſité d’effets eſt le priuilege de toutes les choſes temperées. Par exemple, la main qui n’a qu’vne chaleur moderée, paroiſt chaude à celuy qyu a exceſsiuement froid, & froide à celuy qui a exceſsiuement chaud, & comme elle refroidit l’vn, elle eſchauffe l’autre. La raiſon eſt, que les choſes temperées participent également des qualitez contraires, & ainſi ce qui n’eſt que moderement chaud, ayant 4. degrez de froid & autant de chaleur, agit ſur ce qui eſt chaud par ſes degrez de froid, & ſur ce qui eſt froid par ſes degrez de chaleur.

La meſme choſe ſe trouue encore dans la Morale. Car comme les vertus conſiſtent toutes dans la mediocrité, elles combattent également les deux extremitez, & la meſme Vaillance qui anime les Lâches au combat, en retire les temeraires.

Apres cela on ne doit pas trouuer eſtrange que les Medecins Eſpagnols, qui tiennent que le Chocolate eſt fort temperé, luy attribuent des effets contraires ſuivant la differente diſpoſition des ſujets qu’il rencontre.


Qu’est-ce qu’il faut pas raconter pour avoir droit à son chocolat tous les matins…


Journal des Sçavans Volume 2, contenant toutes les sorties de l’année 1666. (Gallica)


Police d’écriture utilisée pour la reproduction du texte ancien : IM FELL DW Pica. The Fell Types are digitally reproduced by Igino Marini. www.iginomarini.com

#277 – Lapis serpentinus § III.

Quatrième note de blog concernant les pierres et les serpents. Troisième réellement consacrée à la pierre serpentine, et je commence à sentir que, plutôt que de me lancer dans cette recherche à l’emporte-pièce, j’aurais dû tout préparer à l’avance et tout publier d’une manière ordonnée, pour votre confort et pour la clarté du propos. C’est vrai. Mais si j’avais procédé autrement, je ne l’aurais pas faite du tout, cette recherche.

Ce que je vous propose donc c’est que, puisque j’ai commencé comme ça, je continue ces notes brouillonnes à mesure que je rassemble des éléments, et qu’une fois que je serais passé à autre chose, je fasse une belle section sur le site ou sera résumé clairement le résultat des recherches, où sera retracée la chronologie de chaque témoignage ou intervention sur le sujet, et où seront disponibles tous les textes.

Donc c’est reparti. La note qui n’a rien à voir mais qui a tout déclenché, la note où je découvre la fameuse pierre serpentine, la note où je réalise que je ne vais pas m’en sortir aussi facilement que prévu. Z’avez tout lu ? Z’êtes à jour.


Hans Sloane disait donc, dans sa lettre du 19 avril 1779 à la Royal Society, qu’à sa connaissance, le premier à avoir parlé des Pierres Serpentines (oui, je pourrais les appeler pierres de serpent, mais j’aime trop écrire serpentine. Serpentine, serpentine, serpentine…) était Francesco Redi :

« I think the firſt who gives any Account of them (les pierres) is Franceſco Redi at Florence, who had them from the Duke of Tuſcany‘s Collections, and who, in his Eſperienze Nat. tells great Virtues of them »

Plusieurs problèmes :

  1. Parle-t-il des pierres supposées êtes extraites de la tête des fameux Cobra de Cabelo (celle que Kircher dit « naturelle »), ou de la version artificielle à partir d’os carbonisés qu’il cite un peu plus haut ?
  2. Il cite l’ouvrage de Redi : Esperienze intorno a diverse cose naturali qui n’a été publié qu’en 1671, alors que nous avons vu que la première occurence de cette pierre dans cette même revue de la Royal Society citait une traduction française du Flora Sinensis de Boym, livre publié originairement en latin en 1656.
  3. Esperienze intorno a diverse cose naturali n’est qu’une publication sous forme de lettre écrite à Kircher pour l’entretenir de cette histoire de « Pietra del Serpente » dont il cause dans son China Illustrata de 1667, et dans lequel il précise déjà que certaines de ces pierres sont artificielles.
  4. Francesco Redi écrit en italien, et je ne lis que très mal l’italien, je n’arrive donc pas bien à comprendre s’il ne remet pas plutôt en doute les vertues supposées de la pierre. C’est un grand expert des viperes pour avoir travaillé dessus et leur avoir consacré un ouvrage : Osservazzioni intorno alle vipere en 1664 qui a déjà balayé beaucoup de croyances concernant leur venin, et où il n’est nullement fait mention de la pierre suspecte.

Conclusion hâtive : Hans Sloane ne devrait pas écrire ses lettres à la Royal Society après l’apéro.

Bon, mais il va falloir que je lise en détail et que je traduise cet Esperienze intorno a diverse cose naturali avant de m’avancer plus sur l’opinion de Fransesco Redi à ce sujet. Ce que je vous propose aujourd’hui, c’est de publier ici les passages relatifs à la pierre dans les deux autres textes auxquels Sloane fait allusion, celui de Biron et celui de Kämpfer.

Voici quand même un dessin des pierres qu’on trouve dans le livre de Redi:


Curiositez de la nature et de l’art, Aportées dans deux Voyages des Indes ; l’un aux Inders d’Occident en 1658. & l’autre aux Indes d’Orient en 1701. & 1702. Avec une relation abregrée de ces deux Voyages. de Claude Biron, publié en 1703.

Chap. II, pp. 72–77

Les Pierres de Serpent

Ces pierres ſont de couleur d’ardoiſe ; elles ſont plates, & de la grandeur d’un ſoû marqué. Elles s’apellent dans les Indes Pierres de Serpent, à cauſe qu’elles ont la vertu de guerir les morſures de couleuvres, viperes, ſerpents, &c. Ces pierres, qui ſont le plus ſouverain remède, qu’on ait encore trouvé contre les morſures des Serpents, viennent du Royaume de Camboya. Quelques-uns diſent qu’elles ne ſont point naturelles ; mais factices, & compoſées de pluſieurs ingrediens, dont ceux du pays font un grand ſecret aux Etrangers. Il y en a qui les croient naturelles. Et M. Boyle dit qu’on lui a aſſuré, qu’on les trouve dans la tête de certains Serpents qui ſont vers Goa. Quoi qu’il en ſoit voici comme on s’en ſert.

Si la plaie n’a point ſaigné, après la morſure, ou piqure du Serpent, il faut piquer legérement l’endroit qui a été bleſſé, de maniere que le ſang en ſorte. Après quoi il faut y appliquer la pierre, qui s’y attache incontinent. Elle attire, & ſucce le venin. Il la faut laiſſer deſſus la plaie, juſqu’à ce qu’elle ſe détache d’elle-même : après cela, il faut laver la pierre dans du lait qui ſe charge incontinent du venin ; & ſi on n’avoit pas de lait, on la lave dans de l’eau. Après l’avoir bien eſſuyée, on la remet ſur la plaie ; ce que l’on continuë de faire juſqu’à ce qu’elle ne s’y attache plus. Ce ſera alors une marque évidente, que tout le venin ſera ſorti.

Il y en a qui croient qu’elle auroit la même vertu pour la morſure des chiens enragez, en pratiquant la même choſe, que nous venons de dire. Ce qu’il y a de plus aſſuré, c’eſt que cette pierre eſt généralement eſtimée dans tout l’Inde. M. Boyle qui ne revoque point en doute la vertu de la pierre de Serpent, en tire un argument pour prouver que l’aplication extérieure de certains amulettes peut fort bien opérer des guériſons. Voici ce qu’il raconte au ſujet de ces pierres. Je me rangerois volontiers au parti de ces habiles Médecins, qui ne reconnaiſſent nulle vertu dans les pierres ; même dans celles qu’on tire des Serpents ; & je me joindrois en cela au docte, & curieux M. Rédi, qui dans ſes expériences n’a obſervé dans ces pierres aucune faculté. Peut-être que tout ce qu’on nous vante comme étant des Indes, n’en vient pas. Il faut pourtant avoüer, après avoir rejetté tous les contes fabuleux, qu’on debite dans le monde ſur les pierres, qu’il y en a, dont il n’eſt pas poſſible de nier la vertu. Et en éfet un Savant tout pétri de la Philoſophie de Deſcartes, & qui par conſequent étoit fort en garde contre les qualitez occultes, & ſur les traditions populaires des Orientaux, m’a aſſuré que dans le tems qu’il étoit dans les Indes, il a guéri par la ſeule aplication de la pierre de Serpent plus de ſoixante perſonnes qui avoient été morduës, ou piquées par des Serpents. Et moi-même, ajoûte M. Boyle, j’en ai fait l’expérience ſur des animaux, que j’avois fait mordre par des Vipéres. Ce qui m’induit à ne pas rejetter comme faux tout ce que l’on dit ſur les vertus des pierre. Quodque ſumpſi ipſe experimentum cum genuino ejuſmodi Lapide è corporibus brutorum, fecit omninò, ut buic rei fidem non negem. Simplic. medicam. util. & uſus, p.62.


AH ! Je le savais ! Francesco Redi ne « raconte » pas les « grandes vertus » des pierres, monsieur Sloane ! Vous lisez encore moins bien l’italien que moi, monsieur Sloane. Et toc.

Bon. Qui est ce monsieur Boyle cité par Biron ? Robert Boyle. Oui, oui, le célèbre. L’ouvrage de Boyle dont il est question est son De specificorum remediorum cvm corpvscvlari philosophia concordia : Cui accessit Dissertatio de varia simplicivm medicamentorvm utilitate et usu., publié en 1687. En latin. Je comprends moins encore le latin que l’italien, mais je peux vous dire qu’il n’y raconte rien de plus que ce que paraphrase Claude Biron. Comment je le sais ? Parce que le livre a été traduit en français en 1689 par M. Jean de Rostagny, de la Société Royale de Paris, sous le titre : Nouveau traité de Monsieur Boyle sur la convenance des remèdes spécifiques de la philosophie des corpuscules, & sur l’usage & les propriétés des médicamens simples.

Comme il n’y a aucune information supplémentaire à en tirer, je me contenterai pour l’instant de vous mettre le texte dans sa version originale à la fin de cette note. Le jour où je ferai le gros dossier final sur un espace dédié du site, j’y mettrais les deux versions.


Voici maintenant ce qu’en dit Engelbert Kaempfer dans son Amœnitatum exoticarum politico-physico-medicarum Fasciculi V, Quibus continentur Variæ Relationes, Observationes et Descriptiones Rerum persicarum & ulterioris Asiæ, multâ attentione, in peregrinationibus per universum Orientum, collectæ, ab Auctore Engelberto Kaempfero, publié en 1712

Fasciculus II. Relatio IX. § III.
pp. 395–396

Pedra de Cobra : ita dictus lapis, vocabulô à Luſitanis impoſito, adverſus viperarum morſus præſtat auxilium, externè applicatus. In ſerpente, quòd vulgò credunt, non invenitur, ſed arte ſecretâ fabricatur à Brahmenis. Pro dextro & felici uſu, oportet adeſſe geminos, ut cum primus veneno faturatus vulnuſculo decidit, alter ſurrogari illico in locum poſſit ; Proinde poſſidere indigenæ niſi geminos cupiunt ;quos cum goſſypio capſulæ incluſos probè aſſervant. Aliam obtineo ophitidem, inſar ſilicis duriſſimam ponderoſamque, uncialis longitudinis, figuræ quodammodo tornatilis, & quaſi ex annulis compactæ ; quales inveniri in capitibus maximorum ſerpentum credulus perſuadetur vulgus : ego apophyſin alius petræ, vel in ipſâ petrâ molliori genitam judico, velut lapides bufonius, aëtites, lyncius, oculus catti, gloſſo-petra, & ſi quos alios vulgi error tranſcribit ex animalibus. Fidem mihi fecit collis petroſus, quem bidui itinere ab Iſphahano urbe offendimus, cujus ſabulum ex petrâ diſſolutum, innumeros exhibebat variæ figuræ bufonios & Judaicos, quibus vel plauſtrum impleviſſem. Quo ipſo feror, ut iſtis lapidibus nihil efficaciæ ineſſe credam, niſi quam actuali frigiditate ſuâ, vel abſorbendo præſtant.


Bon, je dois vous avouer que j’y pige que couic. Enfin, à part les information qui étaient déjà mentionnées dans d’autre textes. Mais je l’ai quand même mis ici, pour celles et ceux qui s’en sortent mieux que moi en langues mortes.

Je pense que ça suffit pour aujourd’hui. Dans la prochaine note sur le sujet, je m’attaquerai au texte de Francesco Redi, mais ça risque de ne pas être tout de suite. J’ai quand même pu apercevoir en le feuilletant qu’on y parle d’une autre pierre de serpent, venue d’afrique, elle, et à laquelle on prête d’autres pouvoirs. Encore tout une aventure, mais je promets de boucler celle-ci en premier lieux. Je vais quand même sans doute poster sur d’autres sujets d’ici-là, il vous faudra un peu de patience.

Voici donc les liens vers les ouvrages dont j’ai causé ici et que je n’ai pas déjà donnés dans les articles précédents, puis l’article du journal des scavants résumant l’ouvrage concernant les vipères de Redi, et enfin l’extrait en latin du texte de Robert Boyle :


PDF : Osservazzioni interno alle vipere, Francesco Redi, 1664 (MDZ)
PDF : Esperienze intorno a diverse cose naturali, Francesco Redi, 1671 (MDZ)
PDF : Résumé du Osservazzioni interno alle vipere dans le Journal des Sçavans du lundi 4 janvier 1666, p.9-12 (Gallica)
PDF : Curiositez de la nature et de l’art, Aportées dans deux Voyages des Indes ; l’un aux Inders d’Occident en 1658. & l’autre aux Indes d’Orient en 1701. & 1702. Avec une relation abregrée de ces deux Voyages, Claude Biron, 1703 (Gallica)
PDF : De specificorum remediorum cvm corpvscvlari philosophia concordia : Cui accessit Dissertatio de varia simplicivm medicamentorvm utilitate et usu., Robert Boyle, 1687 (Archive.org)
et sa traduction :
PDF : Nouveau traité de Monsieur Boyle sur la convenance des remèdes spécifiques de la philosophie des corpuscules, & sur l’usage & les propriétés des médicamens simples., 1689 (Gallica)
PDF : Amœnitatum exoticarum politico-physico-medicarum Fasciculi V, Quibus continentur Variæ Relationes, Observationes et Descriptiones Rerum persicarum & ulterioris Asiæ, multâ attentione, in peregrinationibus per universum Orientum, collectæ, ab Auctore Engelberto Kaempfero, Kaempfer, 1712 (BIU Santé)


Extraits du résumé de Osservazioni intorno alle vipere de Redi, dans le Journal des Sçavans du Lundy IV. Ianvier 1666, pp.9–12 :

OSSERVATIONI INTORNO ALLE VIPERE
fatte da Fanciſco Redi, in Firenze. in 4.

Les anciens Naturaliſtes ont dit beaucoup de choſes ſurprenantes des Viperes ; & comme il n’y a pas plaiſir à faire l’experience de ce qu’ils ont auancé, ceux qui ſont venus apres eux ont mieux aymé les croire ſur leur parole, que d’en faire l’eſpreuue. Mais depuis peu vn Gentilhomme Italien ayant trouué l’occaſion de quantité de Viperes, que l’on auoit apportées au grand Duc de Toſcane pour compoſer la Theriaque, a examiné ce qui concerne cette matiere auec beaucoup d’exactitude, & l’a deſcrite auec toute l’elegance dont cette matiere eſt ſuſceptible.

Premierement, il a remarqué que le venin des Viperes n’eſt point dans leurs dents, comme quelques vns diſent ; ny dans leur queuë, comme d’autres pretendent ; ny dans leur fiel, comme les plus ſçavans Naturaliſtes ſe ſont imaginez : mais qu’il eſt dans deux veſicules qui couurent leurs dents, & qui venant à ſe reſſerrer lors que les Viperes mordent, font ſortir vne certaine liqueur iaunaſtre qui coule le long des dents & enuenime la playe. (…)

Ce que quelques Autheurs ont encore aſſeuré, que c’eſtoit vne choſe mortelle que de manger de la chair des animaux tuez par les viperes, boire du vin dans lequel les Viperes ont eſté eſtouffées ou ſuçer les playes de ceux qui en ont eſté mordus, ſe trouue auſſi peu veritable. Car cét Autheur aſſeure que pluſieurs perſonnes ont mangé des poulets & des pigeonneaux mordus par des Viperes, ſans qu’en ſuite leur ſanté en ait receu la moindre alteration. Au contraire, il dit que c’eſt vn ſouuerain remede contre la morſure des Viperes que de ſuçer la playe, & il rapporte l’experience d’vn chien qu’il fit mordre ſur le nez par vne Vipere, lequel à force de lécher ſa playe ſe ſauua la vie. Ce qui eſt encore confirmé par l’exemple de ces gens qui eſtoient autrefois appelez Marſi & Pſilli, dont le meſtier eſtoit de guerir ceux qui auoient eſté mordus par les ſerpens, en ſuçant leurs playes.

Cét Autheur adiouſte que quoy que Galien & pluſieurs modernes aſſeurent qu’il n’y a rien qui altere tant que la chair de Vipere, il a neantmoins experimenté le contraire, & qu’il a connu des gens qui mangeoient de la Vipere à tous leurs repas, & qui cependant aſſeuroient qu’ils n’auoient iamais eu moins de ſoif qu’au temps qu’ils gardoient ce regime de viure. (…)


Extrait du De specificorum remediorum cvm corpvscvlari philosophia concordia : Cui accessit Dissertatio de varia simplicivm medicamentorvm utilitate et usu. de Robert Boyle, concertant la pierre de serpent

Parænesis ad usum simplicium medicamentorum
§ VIII.

Hanc, inquam, ob cauſam, duo alia obſervatu digna ſuperaddam exempla efficaciæ ſiccorum etiam, atque ſolidorum corporum licèt exteriùs tantùm applicatorum adverſus morbos, quos varia nec conſuera comitabantur ſymptomata, quorum quantumvis innocuas viperas noſtras anglicanas homines ſentiant, varia tum in hominibus, tum in brutis exempla novi : atque etiam, qui ab India orientali veniunt, magnam concretionum quarumdam lapidearum, quæ dicuntur reperiri in capitibus quorumdam ſerpentum circa Goam, aliaſque Regiones orientales, virtutem extollunt : quamvis enim plerique Medici, rejiciant, aut dubitent de poreſtate iis lapidibus aſcripta, poteſtate, inquam, curandi morſus viperarum ; & quamvis eorum hac in re hæſitationem minimè mirer, quòd reipſa lapidum plurimi ex India allati genuini non ſint, iiq́ue qui re verâ ſerpentibus eximuntur, ob rationem hîc non commemorandam nihil proſint, cujuſmodi fortè ii erant, quibus doctus, curioſuſq́ue, Redy, ſua experimenta fecir : alia tamen ſunt, quorum virtutes negari nequeunt : ne enim vulgaribus traditionibus plerumque fallacibus fides habeatur, quidam è præcipuis Collegii Londinenſis Doctoribus mihi aſſeruir, ſe hujuſcemodi cujuſpiam lapidis ope periculoſum quemdam morbum præter opinionem curâſſe : rem mihi ipſe ut geſta eſt, pluribus narravit : atque quiſpiam è præcipuis Anglicanis noſtris Chirurgis alium ſe dixit eodem remedio curâſſe : merâ ſcilicet lapidis parti, quam vipera momorderat, applicatione ab utroque curatus uterque morbus eſt : atque vir quidam magnæ notæ inſigni Societati Mercatorum mercaturam in Indiis ubi diu vixerat orientalibus exercenti præfectus, mihi aſſeruit curâſſe ſe ope hujus lapidis multos à venenatis animalibus læſos : ſed hujus rei veritati longè majus adhuc pondus addit peregrinatus quidam per meridionales Indiarum orientalium plagas : quamvis autem hic utpote à celebri Carteſiano quopiam Philoſopho inſtructus vulgaribus Regionum quas peragrabat, & in quibus vivebat traditionibus vix fidem haberet, cùm tamen vel idcirco à me rogaretur, quid tutò de lapidibus hiſce, ſentire deberem, ſeriò mihi reſpondit curâſſe ſe ſexaginta, & plures morſos, aut ſtimulatos à venenoſis quibuſdam animalibus : & pleroſque quidem merâ exteriori lapidis hujuſce applicatione : quem quòd præpollentem, experiretur, ſervabat ſecum, ut ubi res exigeret, ad manum eſſet : quodque ſumpſi ipſe experimentum cum genuino ejuſcemodi lapide, è corporibus brutorum, fecit omnino ut huic rei fidem non negem.



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#276 – Pierre Serpentine ou Serpent-Stone : flanc ou salades ?

Je dois vous avouer, arrivé à ce troisième article consacré aux rumeurs qui ont pu circuler concernant les Serpents au XVIIe siècle, que je m’éclate franchement. Je me suis interdit de chercher sur les pages internet d’aujourd’hui ce que l’on pensait de tout ça, ce qu’on avait découvert… Non. Je navigue de revues en livres anciens, au gré des sources citées par les auteurs pour essayer de trouver le fin mot de l’histoire d’après les « témoignages » d’époque. Honnêtement ça me tient mieux en haleine que les séries télé.

J’avais dit que je recauserai du Thériaque et que j’espérais avoir fait le tour de cette histoire de pierre, ben vous pensez. Je suis tombé sur un gros morceau. Deux gros morceaux en fait.

Suite, donc, et sans doute pas fin de ces histoires de serpents et de pierres et de pierres de serpents. Si vous avez loupé le départ, ça se trouve ici et .

Petit rappel chronologique :

  • 1656 : Publication du Flora Sinensis de Michał Piotr Boym en latin. On y parle de cette pierre qu’on retire de la tête d’un certain serpent et dont on se sert comme antipoison miracle.
  • 1664 : Publication du Flora Sinensis traduit en français par Melchisédech Thévenot dans son Relation de divers voyages curieux, blablabla… Seconde partie.
  • 1665 : Publication de l’article Of the nature of a certain Stone, found in the Indies, in the head of a Serpent, dans le Phisolophical Transactions of the Royal Society. (le 5 novembre 1665, reparaîtra en volume (Vol. I) en 1667)
  • 1667 : BOUM !!! Athanase Kircher publie :

Athanasii Kircheri
E Soc. Jesu

CHINA
MONUMENTIS
QUA
Sacris quà Pofanis,
Nec non variis
NATURÆ & ARTIS
spectaculis,
Aliarumque rerum memorabilium
Argumentis
ILLUSTRATA,
auspiciis
LEOPOLDI PRIMI
roman. imper. semper augusti
Munificentiſsimi Mecænatis

AMSTELODAMI,
_______________________________
Apud Joannen Janſſoniun à Waeſberge & Elizeum Weyerſtraet,
Anno cIɔ Iɔc lxvii. Cum Privilegiis.


Hein ? Vous y pigez que broc au latin ? Ben moi pareil, mais, ça tombe bien, en 1670 est publiée une traduction française :

la
CHINE
d’Athanase Kirchere
De la Compagnie de Jesus,
ILLUSTRÉE
De pluſieurs
MONUMENTS
Tant Sacrés que Profanes,
Et de quantité de Recherchés
de la
NATURE & de l’ART
A
Quoy on à adjouſté de nouveau les queſtions curieuſes que le Sereniſſime
Grand Duc de Toscane a fait dépuis peu du P. Jean Grubere touchant ce grand Empire.
Avec un Dictionaire Chinois & François, lequel eſt tres-rare, & qui n’a pas encores paru au jour.
Traduit par F. S. Dalquié.

A AMSTERDAM,
_______________________________
Ches Jean Janſſon à Waesberge & les Heritiers d’Elizée Weyerſtraet,
l’An cIɔ Iɔc lxx. Avec Privilege.


Et attention, là, c’est du lourd ! Pourquoi du lourd ? Ben pardi, parce que tonton Athanase il va nous faire des révélations, c’est écrit dans le numéro du 3 juin 1667 du Philosophical Transactions ! :

Account of Athanaſii Kircheri CHINA ILLUSTRATA

(China Illustrata c’est le petit nom qu’on a donné au bouquin au final, le titre original était… enfin vous avez vu quoi.)

The Author by publiſhing this Volume blablabla…

The Book it ſelf, a large Folio, is divided into 6. Parts.

The three firſt bloubloublou…

But we haſten to the Fourth Book, as belonging to our Sphere. That undertakes to deſcribe the Curioſities and Productions of Nature and Art, in China et bloublibloubli…

As

1. Mountainsouais ouais…

2. Iſlespas ça non plus…

AH !

7. Animals, Here he diſcourſeth of the Musk Dear on s’en fout…

Pas ça non plus…

TROUVÉ !!!

Of the Serpent, that breeds the Antidotal ſtone ; whereof he relates many experiments, to verifie the relations of its vertue : Which may invite the Curator of the Royal Society, to make the like tryal, there being such a ſtone in their Repoſitory, ſent them from the Eaſt Indies.

Rendez-vous compte !! On va enfin tout savoir ! Livre 4, chapitre 7 ! Imaginez-moi après avoir trouvé ça. Je me précipite livre 4, chapitre 7 : « Des animaux extraordinaires & surprenants de la chine. »

Je lis, le lis, je lis… Rien. Merde alors ! On m’a menti. Je poursuis. Ah, chapitre 10 : « Des serpens de la Chine » ! Wouhouuuu !!

Rien, rien, rien. Rien ! Ah si. Au bout de quatre pages à deux colones, page 275 (version française de 1670) :

Il y a d’autres ſerpents dans la Chine dont le venin eſt irremediable. Le premier de ceux-cy s’appelle Cobra de Cabelos ; c’eſt à dire ſerpent chevelu, dont nous avons amplement parlé dans les traittés precedents où nous avons diſcouru du Royaume de Mogor.

Alors là, les mecs de la Royal Society, va falloir qu’ils apprennent à sourcer correctement. Bon. Les « traittés precedents », c’est dans ce même bouquin ou pas ? Oui. J’ai de la chance. J’y arrive enfin. Page 108.

(Là j’avertis les phobiques que je vais glisser un dessin d’époque dans le texte puisqu’il en est fait mention. Préparez-vous, c’est terrifiant. Et j’avertis tout le monde que je me suis bien fait chier à respecter très fidèlement l’aléatoire orthographique de ce texte. Alors si un mot change d’un bout de phrase à l’autre, c’est comme ça dans l’original.)


Des grandes, & admirables vertus de la pierre ſerpentine, que les Portugais appellent la Piedra della Cobra.

Les Bragmanes ont trouvé une pierre qui eſt en partie naturelle ; parcequ’elle croit naturellement dans le ſerpent, (laquelle eſt nommée des Portugais Cobra de Capelos, c’eſt à dire ſerpent ou coleuvre velu) elle eſt auſſi en partie artificielle, à cauſe de pluſieurs venins de differents animaux, mais particulierement de ce coulevre velu, leſquels on meſle tous enſemble, pour en compoſer cette pierre. Elle a une ſi grande vertu, qu’auſſi toſt qu’on en a touché le mal la gueriſon en eſt infaillible. Ce remede eſt fort uſité dans toute l’Inde, & la Chine, à cauſe de ſa prompte, & grande operation, & certainement je ne l’aurois jamais creu, ſi moy meſme (dépuis que j’eſcris ce-cy) n’en avois pas fait l’experiance ſur un chien mordu par un vipere, auquel (auſſi toſt que jeus appliqué la pierre,) elle s’attacha ſi fort, qu’à peine la pouvoit on arracher, juſques ce qu’ayant attiré tout le venin, elle ſe laiſſa tomber d’elle meſme ; aprés quoy le chien fût deſlivré du venin, & qu’oyqu’il en reſtat long temps fort engourdi, il reprint neantmoins ſon encienne vigeur. Il y eût en ce meſme temps un celebre docteur qu’on appelloit Charles Magninus Romain de nation, qui en fit heureuſement l’experiance ſur un homme qui avoit eſté mordu d’une vipere. De plus cette pierre eſtant jetée dans l’eau, elle quitte incontinent ſon venin, & reprent ſa pureté. Si on la jette dans l’eau veneneuſe d’un lac, elle attire tout le venin, & rend l’eau nette, & belle ; & tant s’en faut qu’elle diminuë de ſa force & de ſa vertu attractive, qu’aucontraire, il ſemble qu’elle augmente, & qu’elle change ſa couleur blanche, en un jeaune vert, ſelon la force, & la nature du venin qu’elle attire.

Mais au reſte pour revenir au ſerpent, je dis que s’il eſt appelé Cobra de Capelos, ce n’eſt pas parcequ’il eſt couvert de poil, ainſi que pluſieurs ſe ſont perſuadés fauſſement ; mais parce qu’il a ſur la plus haute partie de la teſte une certaine chevelure, faite en forme de chapeu plat, & uni.

Le Pere Sebaſtien d’Almida (qui eſt de retour à Rome de ſon voyage des Indes, dépuis le temps que j’eſcris ce livre) nous apprend que l’on trouve dans l’Inde de ces ſerpents preſque à tous les pas. Mais pour ceux-là qui produiſent cette pierre, qu’on appelle Cobra de Capelos, ils ne ſe trouvent que dans le territoire de Dienſi, leſquels ont la figure qu’on voit repréſentée ici deſſous : la nature leur a eſcrit ſous les machoires inferieures deux SS : l’on a ignoré juſqu’a preſent pour qu’elle fin. Ce ſont donc ces Serpents d’où l’on ſe ſert pour faire la pierre artificielle, laqu’elle eſt fabriquée par les hermites idolatres, qu’on appelle autrement Santones, de la façon que je diray aprés. Voy-cy la figure des Serpents.

Le P. Roth qui m’a donné trois de ces pierres, m’a raconté, qu’il en avoit ſouvent fait l’experience dans le Royaume de Mogor, dont la premiere fût ſur ſon Serviteur qui ayant eſté mordu à la main par une vipere, il luy appliqua incontinent la pierre, laquelle n’y fût pas plutoſt, que le venin qui eſtoit répendu par tout le bras, commença de revenir peu à peu ; de telle ſorte que ce Serviteur montroit au doit les divers lieux, où le venin eſtoit pendant l’operation : ſi bien qu’eſtant toutafait parvenu à la playe, auſſi toſt que la pierre en fût imbuë, elle tomba d’elle meſme, comme ſi elle eût conneu qu’il n’y avoit plus rien à faire ; qu’oyqu’auparavant elle y fût fort attachée ; enſuitte de qu’oy ce jeune homme reſta en parfaite ſanté. L’autre experiance qu’il en fit, fût ſur un peſtiferé à qui (aprés luy avoir inciſé la peſte) on appliqua cette pierre, laquelle attira tout le venin dans un moment, & rendit enfin la ſanté à celuy qui ſans ce prompt ſecours eſtoit ſur le point de perdre la vië ; Vous ſçaurés que non ſeulement la naturelle opere tous ces bons effets ; mais auſſi que l’artificielle, qui ſe fait de pluſieurs autres que l’on trouve dans ces Serpents, que l’on meſle avec une partie de leur teſte, de leur cœur, de leur rate, & des dants tout enſemble, avec de la terre ſigillée a le méme effet, & la méme proprieté ; & l’on connoit par là qu’elle eſt tres rare, & tres precieuſe ; puiſque les Bragmanes, & les Joguës n’en veulent jamais apprendre le ſecret pour de l’or, ni pour de l’argent ; enfin elle eſt ſi efficace, quelle a touſjours ſon effet, & ſi vous en avés quelqu’une qui n’en face pas de meſme, perſuadés vous qu’elle eſt fauſſe, & que ce n’eſt pas une de celles dont nous parlons. Main afin de la connoiſtre, pour ne ſe laiſſer point tromper ; Il feroit neceſſaire, que le Lecteur ſceût ce que le P. Michel Boïmus dit dans ſa Flore Chinoiſe dans le feuillet marqué par M. lequel en parle en ces termes.

[Là il cite Boym, je vous le remets pas, c’est l’extrait en français dans ce post]

Mais c’eſt aſſés parlé pour le preſent des admirables vertus de cette pierre, leſquelles je n’euſſe jamais creu eſtre telles, ſi l’experiance que j’en fis ſur un chien ne me l’eût perſuadé ainſi que j’ay deſja dit. Maintenant il s’agit de ſçavoir, qu’elle eſt cette vertu magnetique qui attire ſi promptement à elle toute ſorte de venin, de quelque nature qu’il puiſſe eſtre ; & la raiſon pourqu’oy elle s’atache ſi fort à la playe, qu’elle ne s’en oſte point, que premierement elle ne ſoit toutafait enyvrée de venin : veritablement c’eſt une queſtion qui n’eſt pas trop facile à reſoudre, & que je ne veux traitter qu’après avoir leu les principes de l’art de l’Aimant, qui ſont eſcrits dans le 9. Livre du monde Souſterain, & de l’Antipatie des venins, où je renvoye le Lecteur (…)


Alors, là… J’avais entendu dire du bien de ce Kircher, mais là… Dans le genre je raconte n’importequoi, je reste vague et je trouve toutes les astuces pour ne rien pouvoir prouver, ça se place là.

La pierre est elle en partie naturelle et en partie artificielle, ou s’agit-il de deux sortes de pierres différentes ? Une pierre purifie l’eau d’un lac entier ? Déjà même d’une flaque, j’aimerai voir ça. Et donc, si on possède une de ces prétendues pierres, mais qu’elle ne purifie pas l’eau d’un lac, ne sauve pas un homme d’une morsure de cobra et ne s’accroche pas à la plaie comme un magnet sur le frigo jusqu’à ce que tout le venin soit aspiré, c’est que c’est une fausse !! Ben pardi. J’ai failli ne pas y croire, heureusement l’explication finale m’a convaincu.

Dois-je ajouter que monsieur Kircher, quelques lignes plus bas nous entretient du :

Puiſſant venin de la Barbe du Tigre (…) lequel eſt preſque de la grandeur d’un Aſne, & de la figure d’un Chat. (…) de plus il a de longs poils au tour des levres leſquels ſont ſi venimeux (ainſi que l’experiance la ſouvent fait voir) que ſi quelque perſonne ou la beſte méme, en avale quelqu’un, ſans y prendre garde, il faut neceſſairement qu’elle meure »

Oui, oui, vous avez reconnu à cette description le terriblement venimeux Tigre du Bengale. Bon. Cet homme a accompli un travail fabuleux de tentative d’explication du monde à base de rumeurs, reconnaissons-lui ça (je ferais sans doute un article qui lui est dédié dans peu de temps), mais on n’est pas plus avancés que ça sur la nature de cette (ces) pierre(s) ?

Et on est pas les seuls. Cent ans après la publication du Flora Sinensis et du China Illustrata, on continue à se questionner, comme le montre la lettre parue dans le Philosophical Transactations N° 492, publié pour la première fois le 26 octobre 1749 (au lieu du 15 juin) et repris en volume en 1750. Vous ne voyez pas de quoi je veux parler ? Vous avez bossé de votre côté un peu ou vous attendez que je fasse tout le travail ? Bon et bien au final, c’est sans doute cette lettre qui nous en apprend le plus sur la nature de la fameuse pierre, et qui nous donne également des pistes pour la suite des recherches.

La lettre parle de deux sortes de pierres, celle qui est supposée se trouver dans la tête du serpent et une autre qui se trouverait dans le ventre des rhinocéros. Je zappe toutes les parties sur les Rhino, désolé.


VI. A Letter from Sir Hans Sloane Baronet, late Pr. R. S. to Martin Folkes Esquire Pr. R. S. containing Accounts of the pretended Serpent-ſtone called Pietra de Cobra de Cabelos, and of the Pietra de Mombazza or the Rhinoceros Bezoar, together with the Figure of a Rhinoceros with a double Horn.

Chelſea, April 19, 1749.

Read April 20. 1749.

SIR,

I here ſend you to be communicated to the Society, if you think proper, an Account of two pretended Stones, ſaid to be found in the Head of the moſt venomous Snake of the Eaſt Indies called Cobra de Cabelo, together with an Account of what I have heard, and what I believe they really are. (…) I am,

SIR,

Your humble Servant,

Hans Sloane.

Pietre del Serpente Cobra de Cabelo * Redi Eſperienze, Nat. p. 3. Tab. i. Lapides Serpentis Cobras de Cabelo dicti, Edit. Latin. Pedra de Cobra, Kempfer. Amœnitat. Exot. p. 396. Pierres de Serpent. Biron Curioſit. de la Natura, &c. p. 72

Dr. John Bateman, my worthy Predeceſſor, formerly Preſident of the College of Phyſicians of London, told me, with great Admiration, that he had ſeen the great Effects (upon the Bite of a Viper) of the Snake-ſtone or Serpent-ſtone, as it is call’d, before King Charles II. who was a great Lover of ſuch Natural Experiments ; and that he knew the Perſon poſſeſſed of the very Stone he had ſeen tried, who he believed would part with it for Money.

Upon my Deſire and Requeſt to ſee him, he came to me, and brought with him the Stone, which was round and flat, as the common ones brought by Merchants and others from the Eaſt Indies, about the Size of a mill’d Shilling, but thickern for which he aſked five Guineas, tho’ it was broken. There are ſeveral of this Sort, figur’d in Tab. II. Fig. 8. a, b, c, d.

Dr. Alex. Stuart, who had been my Acquaintance for ſeveral Years, returning from the Eaſt Indies, brought from thence, among many other Curioſities, ſome of theſe Snake or Serpent-ſtones, together with this Account of them, which he had from a other Miſſionary in the Eaſt Indies, ‘that they were not taken out of a Serpent’s Head, but made of the Bones of the ſmall Buffalo in the Indies’ (by which their Coaches are drawn are drawn inſtead of Horſes) ; the Bones being half-calcin’d or char by the Dung of the ſame Buffalo. He gave me ſeveral Pieces, with ſome of the Snake or Serpent-ſtones made out of them, and which I have in my Collection of ſeveral Shape and Colours.

I think the firſt who gives any Account of them is Franceſco Redi at Florence, who had them from the Duke of Tuſcany‘s Collections, and who, in his Eſperienze Nat. tells great Virtues of them, related by three Franciſcan Friers, who came from the Eaſt Indies in 1662. which were, that, being applied to the Bites of the Viper, Aſp, or any other venomous Animals it ſticks very faſt till it has imbibed or attracted all the Poiſon (as a Loadſtone does Iron), as many People in the Indies believe, and then it falls off of itſelf ; and being put into new Milk, it parts with the Poiſon, and gives the Milk a bluiſh Colour ; of which Redi tells the Succeſs of thoſe he figured.

Kempfer, in his Amœnitat. Exot. p. 396 ſpeaking of this, ſays, it helps thoſe bit by Vipers, outwardly applied ; and that it is not fond in the Serpent’s Head, as believed, but by a ſecret Art made by the Brahmens ; and that, for the right and happy Application of it, there muſt be two ready ; that when one has fallen off fill’d with the Poiſon, the other may ſupply its Place. They are commonly, as he ſays, kept in a Box with Cotton, to be ready when Occaſion offers.

Biron ſays, that if the Wound of the Serpent has not bled, it muſt be a little prick’d, ſo as the Blood comes out, and then to be applied as uſual. It comes from the Kingdom of Camboya.


* Which ſignifies in Portugueſe, the hooded Serpent, becauſe it has a Membrane about its Head which it an expand like an Hood : By others it is called the Spectacle-Snake ; for on the back Part of its Neck is the Repreſentation of a pair of Spectacles. See a figure of one in Kempfer‘s Amœnit. Exotic. p. 567.

Fig. 8. a, b, c, d, repreſent the Pietre de Serpente Cobra de Cabelo, of an Aſh-colour and black. In that mark’d b, the dark Shade in the middle ſhews an Hollow, which was Part of the Cavity of the Inſide of the Bone. e and f are rough Pieces of Bones, half-calcin’d, porous, and not poliſh’d. The Figure and Deſcription of the Buffalo, whoſe Bones they uſe for this Purpoſe, are given in Mr. Edwards‘s Hiſtory of Birds, to which he has ſubjoined the Figures and Deſcriptions of ſome few rare Quadrupeds.


Allez, je vous laisse avec les liens vers toutes les versions digitales des ouvrages que j’ai cité et avec un dernier petit texte qui parle pas de serpent. Pour la version latine du texte de Kircher, ce sera une autre fois. Je pense que je ferais une petite partie dédiée à cette recherche (et à d’autres) sur le site un de ces jours, à ce moment-là je la mettrait. Mais là je passe déjà beaucoup plus de temps que je n’en ai de disponible à ça en ce moment. Bon. Les sources :


PDF : China Illustrata, Kircher Athanasius, 1667, latin (Gallica)
PDF : China Illustrata, toujours du même, 1670, français (BIU Santé) pp. 108–110
PDF: Account of Athanaſii Kircheri China Illustrata, Philos. Trans., Vol. II, Iss. 26, pp. 484–488 (The Royal Society Publishing)
PDF : A Letter from Sir Hans Sloane…, Philos. Trans., Vol. XLVI, Iss. 492, pp. 118–125 (The Royal Society Publishing)
PDF : Extrait l’vne lettre escrite de Chartres le II. Avril 1666, Journal des Sçavans, Vol. II, 1666, pp. 242–244 (et non 236–238, erreur de numérotation) (Gallica)


Journal des Sçavans
Vol. II – 1666
pp. 242–244.

EXTRAIT D’VNE LETTRE ESCRITE
de Chartres le II. Avril 1666.

Il eſt arriué depuis quelque tẽps en ces quartiers vne choſe ſurprenante. Vne ieune femme eſtant accouchée depuis trois ſemaines, & nourriſſant ſon enfant eſtoit obligée à cauſe de l’abondance de ſon lait, de ſe faire tirer par ſon Mary. Cet homme ayant les poulmons forts la tiroit auec violence : Il ſentit vn iour dans ſa bouche quelque choſe autre que du lait, & ayant regardé ce que c’eſtoit, il vit vn petit animal qui ſortit à moitié du ſein de ſa femme par le bout qu’il tettoit, & l’ayant tiré auec la main, il trouua que cet animal eſtoit comme vn petit ſerpent de la longueur d’enuiron 4. pouces & de la groſſeur d’vn ver à ſoye mediocre.

La couleur en eſtoit minime, ayant vn double rang de pieds ſous le ventre, & ſon corps eſtoit comme de petits anneaux qui ſe tenoient & ſe continuoient depuis la teſte iuſques à la queuë, qu’il portoit retrouſſée & fourchuë par le bout. Il auoit ſur la teſte deux cornes fourchuës & faites comme les petites pates d’vne eſcreuiſſe. Quand on le touchoit il ſe tourmentoit extremement, & quoy qu’il euſt vne infinité de pieds, neantmoins il ne marchoit pas en ligne droite mais en ſerpentant.

On l’apporta icy à M. Fouques Medecin, auec vne lettre du Chirurgien du lieu pour conſulter ſur le doute que la mere auoit, qu’en donnant à tetter à ſon enfant elle ne luy fiſt tort. Elle ſentoit auant que cet animal fut ſorty de ſa mammelle, comme des picqueures, qu’elle imputoit à la trop grande abondance de lait.

Cet animal eſt mort apres auoir eſté conſerué 24. heures depuis qu’il fut apporté icy. Vne infinité de perſonnes l’ont veu, & i’ay regret de ce qu’il a eſté perdu au logis du Sieur Fouques auant que i’aye pû le faire peindre & bien examiner auec vne lunette, comme i’en auois enuie.


(suite)


Police d’écriture utilisée pour la reproduction du texte ancien : IM FELL DW Pica. The Fell Types are digitally reproduced by Igino Marini. www.iginomarini.com

#275 – Des serpents, des pierres et des pierres dans des serpents

Ah ! et j’oubliais :

et comment guérir des morsures de serpents grâce aux pierres qu’on trouve dans ces mêmes serpents.

Voilà. Je crois que c’est tout.

Bon, si ce n’est pas déjà fait, allez lire #273 – Le Serpent extraordinaire de Montpellier et revenez. Si, s’il vous plaît, revenez.

(et que les Ophiophobes et autres Herpétophobes se rassurent, ils ne trouveront pas ici une seule image de serpent)

C’est lu ? On peut y aller. Je suis tombé sur un autre texte ancien concernant les serpents et les pierres, sans le chercher ! C’est foufou non ? Je vous laisse lire (oui, c’est en anglais, z’aviez qu’à mieux écouter en cours) :


Philosophical Transactions, Volume I, issue 6, 1667 (for Anno 1665, and 1666), pp. 102–103.

Of the nature of a certain Stone, found in the Indies, in the head of a Serpent.

There was, ſome while ago, ſent by Phileberto Vernatti from Java major, where he reſides, to Sir Robert Moray, for the Repoſitory of the Royal Society, a certain Stone, affirmed by the Preſenter to be found in the Head of a Snake, which laid upon any Wound, made by any venomous creature, is ſaid to ſtick to it, and ſo draws away all Poyſon : and then, being put in Milk, to void its Poyſon therein, and to make the Milk turn blew ; in which manner it muſt be uſed, till the Wound be cleanſed.

The like Relations having been made, by ſeveral others, of ſuch a Stone, and ſome alſo in this City affirming, to have made the Experiment with ſucceſs, it was thought worth while, to inquire further into the truth of this Matter : ſince which time, nothing hath been met with but an Information, delivered by that Ingenious Pariſian, Monſieur Thevenot, in his ſecond Tome, of the Relations of divers conſidirable Voyages, whereof he lately preſented ſome Exemplars to his Friends in England. The Book being in French, and not common, ’tis conceived it will not be amiſs to inſert here the ſaid Information, which is to this effect :

In the Eaſt Indies, and in the Kingdom of Quamſy in China, there is found a Stone in the Head of certain Serpents (which they call by a name ſignifying Hairy Serpents) which heals the bitings of the ſame Serpent, that elſe would kill in 24 hours. This Stone is round, white in the middle, and about the edges blew or greeniſh. Being applyed to the Wound, it adheres to it of it ſelf, and falls not off, but after it hath ſucked the Poyſon : Then they waſh it in Milk, wherein ’tis left awhile, till it return to its natural condition. It is a rare Stone, for if it be put the ſecond time upon the Wound, and ſtick to it, ’tis a ſign it had not ſuck’d all the Venome during its first application ; but if it ſtick not, ’tis a mark that all the Poyſon was drawn out at firſt. So far our French Author : wherein appears no conſiderable difference from the written Relation before mentioned.


MAIS !

comme je suis sympa, je vous mets ici la version du texte français dont il est question. Quelques précisions cela-dit : on la trouve bien dans RELATIONS DE DIVERS VOYAGES CVRIEUX, QUI N’ONT POINT ESTÉ PUBLIÉS ; OV QVI ONT ESTÉ TRADVITES D’HACLVYT ; de Purchas & d’autres Voyageurs Anglois, Hollandois, Portugais, Allemands, Eſpagnols ; ET DE QVELQVES PERSANS, ARABES, ET AVTRES Auteurs Orientaux. Enrichies de Figures, de Plantes non décrites, d’Animaux inconnus à l’Europe, & de Cartes Geographiques de Pays dont on n’a point encore donné de Cartes. SECONDE PARTIE (donc, en effet, presque « Relations of divers conſidirable Voyages », presque) de Melchisédech Thévenot, et publié à Paris en 1664, seulement cet ouvrage n’est qu’un recueil de textes et de traductions. Le texte auquel fait référence l’auteur de l’article du Philosophical Transactions est donc une traduction de Thévenot du texte en latin du père jésuite Michał Piotr Boym : FLORA SINENSIS, FRVCTVS FLORESQVE HVMILLIME PORRIGENS, SERENISSIMO ET POTENTISSIMO PRINCIPI, AC DOMINO, DOMINO LEOPOLDO IGNATIO, HUNGARIÆ REGI FLORENTISSIMO, &c. Fructus Saeculo promittenti Augustissimos (ouais, je mets les titres en entiers parce que je trouve ça trop classe, pas vous ?), publié à Vienne en 1656 et concernant la faune et la flore chinoise. Bon, mais voici la version française, donc. Je vous mets tout le mini chapitre qui traite de trois serpents différents :


LE SERPENT GEN-TO

C’eſt le plus grand ſerpent qui ſe trouue dans l’Iſle Hay-nan, & dans la prouince de Quam-tum, Quam-ſi & autres, il deuore des cerfs entiers, il n’eſt pas fort venimeux, eſt couleur de cendre, & quelquefois long de vingt-quatre pieds : Quand la faim le preſſe, il ſort des bois, & s’aidant de ſa queuë, il ſaute & attaque les hommes & les beſtes ; quelquefois de deſſus vn arbre il ſe jette ſur les hommes, & les tuë en les ſerrant de ſes plits : ſon fiel eſt vne choſe precieuſe aux Chinois, ils s’en ſeruent pour le mal des yeux. Aux Indes & dans le Royaume de Quam-ſy on trouue vne pierre dans la teſte de certains ſerpens qu’ils appellent ſerpens cheuelus, laquelle guerit les morſures, de ce meſme ſerpent, qui autrement tueroit dans vingt-quatre heures : cette pierre eſt ronde, blanche au milieu, & autour eſt bleuë ou verdaſtre : lors qu’on l’applique ſur la morſure, elle s’y attache d’elle-meſme, & elle ne tombe point qu’elle n’ait ſuccé le venin. On la laue apres dans du laict, & on l’y laiſſe quelque temps pour luy faire reprendre ſon eſtat naturel ; cette pierre eſt rare, ſi on la preſente vne ſeconde fois à la morſure, & qu’elle s’y attache, elle n’a pas ſuccé tout le venin dés la premiere ; ſi elle ne s’y attache point, c’eſt vne marque que tout le venin eſt hors, & on s’en reſiouït auec le malade : Ils ſe ſeruent contre le meſme venin d’vne racine que les Portugais appellent Rais de Cobra, qu’ils font macher à ceux qui ſont mordus, iuſques à ce qu’elle leur ait fait venir deux ou trois rapports à la bouche.

Les Chinois ont vn autre ſerpent qui eſt fort venimeux ; car ceux qui en ſont mordus meurent en peu de temps, mais ils ne laiſſent pas de l’eſtimer beaucoup à cauſe du grand remede qu’ils en tirent. Ils le mettent viuant dans vn vaiſſeau plain de bon vin, en ſorte que la teſte ſeule ſoit dehors pour faire euaporer tout le venin, & que le reſte du corps demeure enfermé dedans : On fait boüillir ce vin, ils en ſeparent apres la teſte, & la chair leur tient lieu d’vne tres-excellente theriaque.


Voilà donc qu’on nous rebassine avec des pierres à trouver dans des serpents. Je vous avoue que j’aime bien trouver des choses cachées, mais s’il faut aller ouvrir des serpents, venimeux de surcroit, au canif, je passe mon tour.

Bon. Alors alors. Quelle est la grande morale que l’on doit tirer de toutes ces histoires ? Eh bien c’est que, vraissemblablement, au XVIIe siècle, si l’on parlait de serpents, un·e couillon·ne venait immanquablement vous ramener les pierres dans la conversation. Voilà. Comme au XXe et XXIe siècles, dès qu’on causait Parkinson, fallait que quelqu’un évoque Alzheimer et inversement, pareil dans les années 90 avec cancer et SIDA. Hein ? Oui, j’en conviens, c’est peut-être pas l’interprétation la plus intéressante. Vous n’avez qu’à trouver la votre.

Avant de vous laisser partir, j’aimerais bien revenir sur cette Thériaque. Car j’ai bien lu tout Wikipédia, et je sais désormais qu’il s’agit d’un CONTREPOISON ! Eh oui, souvenez-vous des fameux jeux de notre enfance :  » – Poison ! – Contrepoison ! – Miroir empoisonné ! – Miroir contrempoisonné fois deux ! – Miroir empoisonné fois l’infini ! »… ouais, non, peut-être pas. Ce contrepoison, donc, qui semble avoir ses origines en Crète, est passé par Rome, puis dont la recette fut perfectionnée principalement dans les villes de Venise et de Montpellier, comportait plus de cinquante substances, dont presqu’aucune n’était active. Mais ça il a fallu longtemps avant de s’en apercevoir. Parmis ces cinquantes substances, l’opium, sacrément actif, et la chair de vipère, pas si active que ça puisqu’on l’abandonna de la recette au XIXe siècle.

– ENTRACTE VASE –

Grand vase à Thériaque du XVIIème siècle par les potiers J. Besson et A. Morand, collection des Hospices civils de Lyon. Alternativement on pouvait s’en servir pour y mettre les cendres des personnes sur qui la thériaque n’avait pas marché. (Photo sous licence CC BY-SA 4.0 par les Hospices Civils de Lyon. Source.)

– FIN DE L’ENTRACTE VASE –

Toujours sur Wikipédia à ce sujet on trouve un très bel échange entre un médecin de Saragosse (Laurent de Arias) et l’Université de Montpellier datant de 1724. Extrait :

Médecin de Saragosse : « Vaut-il mieux pour préparer la thériaque, faire cuire des vipères dans du sel et de l’aneth pour en faire des trochisques et les pétrir avec du pain, ou de les faire dessécher et pulvériser et quoi est le mode qui donne une thériaque plus énergique ? »

Médecins de Montpellier : « Pour répondre à cette question nous pensons d’abord devoir vous dire que, depuis longtemps, la coutume a prévalu parmi nous de se servir de vipères desséchées et réduites en poudre pour préparer la Thériaque (opération à laquelle assistent tous les professeurs de l’école). C’est l’avis unanime de nous et des pharmaciens de Montpellier.., est de toutes la préférable. Il faut se baser surtout sur ce que le sel de vipères (dont la vertu dans cette préparation est de première importance), s’en va tout à coup en vapeurs, lorsque la cuisson est sur le point d’être achevée il en est tout autrement. Les vipères desséchées sont réduites en poudre selon l’habitude…
Mais il est bien à remarquer qu’il faut se servir de vipères sèches fraichement séchées, de peur que, si on les « laisse trop vieillir, le sel volatile s’en aille entraîné peu à peu par l’humidité et perde aussi sa force. Cependant, avouons-le franchement, parce que c’est la vérité, dans l’une et l’autre méthode, il n’y a pas de différence pour donner matière à procès, car bien que la chair de vipères soit cuite un peu tardivement, elle conserve encore beaucoup de son volatile. Mais comme de juste, les vipères desséchées en ont beaucoup plus aussi préférons-nous les employer vives, cette méthode ayant été depuis longtemps reçue et approuvée. »

Et, par bonheur, il n’était aucunement question de cailloux. Comme quoi, quand on parle avec des experts, y a pas à dire, ça élève le débat.

Bon, j’en ai pas encore fini avec le XVIIe siècle, les serpents et les thériaques (et peut-être même les pierres), mais disons que c’est tout pour aujourd’hui. Il y aura suite très bientôt

Bon, voici des liens suivis de la version en langue latine du chapitre concernant les serpent du Flora Sinensis patati patata :

Extrait du Philosophical Transactions (The Royal Society Publishing)
Flora Sinensis en latin, édition originale de 1656 (Biodiversity Heritage Library)
Flora Sinensis traduit en français par Thévenot (Gallica)


De Gen-to Serpente

Gen-to ſerpentum omnium in Inſula Hay-nan & Provincijs Quam-tum, Quam-ſy, &c. reperitur facilè maximus, cervos inte gros exſugēdo & comminuendo devorat, non adeo venenoſus, colore cinerico variegatus, longus octodecim aut quatuor & viginti pedes : famelicus ex dumetis proſilit, caudæ innitens in ſaltum ſe erigit, & cum feris atque hominibus acriter luctatur : ſubinde ex arbore inſidioſe in viatorem deſilit, & complexione interimit ; fel illius contra oculos morbidos Sinis eſt precioſum. In India & regno Quam-ſy in quorundam certi generis Serpentum (quos Cobras de Cabelo ſeu capillatos Luſitani nominant) capitibus ſapis reperitur contra morſus ab ijſdem Serpentibus inflictos homini, ſpacio aliàs viginti quatuor horarum interituro. Lapis hic rotundus, coloris in medio albi, & circum circa glauci aut cœrulei, vulneri applicitus per ſeipſum hæret, veneno verò jam plenus decidit : pòſt lacti immerſus per aliquam moram, ad ſtatum naturalem ſe reducit. Lapis hic non omnibus communis, ſi literatò eidem vulneri adhæreat, virus omne exhauſtum non fuit ; ſi non adhæreat, moribundo Indigenæ de ſupecato mortis periculo aggratulantur. Reperta eſt item radix aliqua contra venenum hujus rnorſus vocata à Luſitanis Raiz de Cobra, ideſt, radis Serpentis, quam maſticare opus eſt, quoad uſque bis aut ter eructet homo.

Alius præterea apud Sinas ſerpens invenitur veneni maximi, ſed precioſus, qui intra paucas horas hominum occidit. Ex eo medicina contra varios morbos ſic paratur : Cauda eum corpore immergitur amphoræ optimo repletæ vino, ut ſolum caput & os vidi ſerpentis, ne evadat, conſtrictum per medium operculi foramen exſtet, ut igne ſuppoſito, vinoq́ ; ferveſcente, omne virus aperto ore vaporet :

Caro reciſo capite infirmis datur, & unicum illud precioſum theriacæ ad inſtar aſſervatur.


(suite)


Police d’écriture utilisée pour la reproduction du texte ancien : IM FELL DW Pica. The Fell Types are digitally reproduced by Igino Marini. www.iginomarini.com

#274 – Monsieur Victor Ardisson

Lorsque Ardisson s’est présenté à moi, il était vêtu d’une blouse blanche, d’une chemise fournie par la prison, d’un pantalon gris. Il était coiffé d’un chapeau gris enfoncé à la manière des maçons et chaussé de gros souliers de campagne.

C’est un homme petit, d’allure massive et paysanne, la tête inclinée à droite. Il sait qu’il est intéressant. En venant vers moi, dans la cour de la prison, il lisse hâtivement sa moustache. En entrant, il salue franchement et sourit. Il a les cheveux blonds, la moustache très blonde, le bas de la figure carré. Il a l’air niais, surtout dans son rire qui ressemble à un hoquet. Dans ma première visite, le Dr Doze, qui a bien voulu m’accompagner, entame la conversation en provençal. Ardisson répond en riant à toutes les questions qu’on lui pose. Il est content qu’on s’occupe de lui, se soumet sans difficulté à l’examen et me répond en français aussi bien qu’il le peut. Il répète qu’il se trouve très heureux en prison, l’écrit même sur ma demande et fume avec plaisir les cigarettes que nous lui offrons.

Il n’y pas un instant de doute à avoir. C’est bien un « minus habens » que j’ai devant moi. Et comme tous ceux qui l’ont jusqu’à présent interrogé, je suis obligé de sourire de cette stupéfiante absence de sens moral, de ce rire saccadé dont il accompagne jusqu’aux plus ignobles détails qu’il me révèle.

A l’inspection un peu détaillée, je remarque que les cheveux sont blond clair, assez fournis, à un seul tourbillon, normalement implantés et à bordure régulière. Le front est moyen, non fuyant, les sourcils épais. Les yeux sont peu fendus, à angle externe relevé, gris avec quelques rares reflets orangés. Le nez est droit, présente à sa racine une ride circonflexe assez rare en anthropologie pour être signalée. Les narines sont moyennes et peu mobiles. La lèvre supérieure est épaisse, proémine, la moustache et la barbe sont d’un blond un peu roux. Le menton est légèrement en retrait, ce qui constitue un certain degré de prognathisme supérieur. Les dents inférieures sont en retrait sur les supérieures de quelques millimètres. Les angles des mâchoires sont très saillants, les pommettes effacées, les zygomes peu accentués. Les oreilles sont moyennes, bien ourlées, sans tubercule de Darwin, à lobule adhérent.

Le crâne est en carène, sans inégalité autre qu’une proéminence de la bosse pariétale gauche. La bosse occipitale n’est point bombée, le crâne est au contraire petit en arrière. L’ensemble est nettement dolichocéphale.

En regardant attentivement la face, on aperçoit une asymétrie peu marquée à première vue mais certaine. A gauche, l’angle de la mandibule est plus saillant, la pommette plus forte, la paupière inférieure plus haute, ce qui fait paraître l’œil plus petit et son angle externe plus relevé que du côté droit. L’oreille gauche est implantée très légèrement plus haut que la droite.

Les plis et rides de la face sont symétriques et réguliers. Ils sont nombreux et égaux dans le rire et le siffler.

La langue est droite, très mobile, un peu tremblante.

Le cou est court, tout à fait normal.

Le buste est épais, le thorax bombé et non velu, mais n’est point en carène. L’épaule gauche est nettement plus haute que l’épaule droite. Il n’y a aucune déviation ni déformation de la colonne vertébrale. L’abdomen est gros.

Le membre supérieur est un peu grêle, mais bien conformé. La main ne présente aucune anomalie. Elle a les plis habituels. Le pouce n’est ni carré, ni en bille. Les ongles n’ont pas de striation. L’ongle de l’auriculaire, surtout à gauche, est très long. C’est par coquetterie. « Ça sert à faire tomber la cendre de la cigarette », me confesse Ardisson. Les bras et surtout les mains sont le siège d’un tremblement généralisé rappelant le tremblement sénile. Il augmente quand on attire l’attention sur lui, ou suivant les jours. Imperceptible parfois, il peut être tel qu’il empêche de tenir les objets. Il n’augmenterait point dans l’excitation sexuelle.

Les jambes sont normales, assez velues, pas très musclées. Les condyles fémoraux internes sont un peu saillants. Le pied n’offre de particulier que des orteils carrés, non déformés et presque égaux en longueur. Le tremblement est très accentué aux jambes, surtout quand le membre inférieur est étendu sans être soutenu. Il existe une véritable danse de la rotule.

J’ai fait ensuite l’examen détaillé des organes des sens.

Yeux. — Réflexe palpébral interne intact. Il y a quelquefois du battement des paupières.

Réflexe conjonctival normal.

Pupilles égales, réagissant très bien à la lumière et à l’accommodation.

Acuité visuelle normale. Ardisson prétend y voir presque aussi bien la nuit que le jour. Cette nyctalopie demanderait à être confirmée.

Le champ visuel est très rétréci, des deux yeux également. Grossièrement mesuré, il m’a donné 25 centimètres environ.

Oreilles. — Jamais d’écoulements, ni de maux d’oreilles. L’acuité auditive est très diminuée, la montre n’étant entendue qu’au contact de l’oreille et n’étant pas entendue au contact du crâne.

Appareil olfactif. — L’odorat est nul. Ardisson ne discerne même pas le poivre à l’odeur. On s’explique ainsi qu’il ait pu vivre à coté d’un cadavre en putréfaction sans répugnance.

Appareil gustatif. — Le goût est également aboli ; il ne permet pas la distinction du salé et du sucré. Ardisson a mangé de la viande pourrie et les choses les plus abjectes, comme le sperme, grâce à cette agustie totale. Il fume sans éprouver du tabac la moindre impression.

Toucher. — Le tact est imparfait, tant à la pulpe des doigts qu’aux lèvres et à l’extrémité de la langue. Il faut piquer fortement pour provoquer de la douleur.

La sensibilité générale est amoindrie d’une façon égale des deux côtés. L’hypoesthésie est surtout marquée au tronc. Il faut un écartement anormal du compas de Weber pour les pointes soient perçues.

Les organes génitaux sont d’apparence très normale, assez petits, bruns, velus. Le prépuce, assez long, recouvre le gland sans le dépasser. Les testicules sont fermes, très sensibles à la pression, le gauche un peu plus bas que le droit. Il n’y a pas de trace de maladie vénérienne.

Les érections ne sont point fréquentes. Il semble qu’en prison le détenu soit calme au point de vue génital. Le réflexe crémastérien existe, plus net à gauche.

La force musculaire est au-dessous de la moyenne. On sait que si Ardisson n’emporta que le cadavre d’une enfant de trois ans, c’est qu’il trouva les autres trop lourds. Les mains surtout ont peu de force pour serrer. Les bras résistent mal quand on cherche à les étendre et à les élever. Les jambes sont bien plus robustes. Ardisson est droitier.

Par le pincement, on provoque sur le biceps une onde musculaire très nette.

Les réflexes musculaires et tendineux sont nuls aux muscles temporaux et masséters ainsi qu’à la face antérieure du bras. La percussion du triceps au-dessus de l’olécrâne détermine une extension assez franche de l’avant-bras. La flexion brusque des doigts par percussion de l’avant-bras est peu accentuée. Le réflexe de Westphal est légèrement exagéré des deux cotés. Celui du tendon d’Achille n’existe pas.

Les réflexes peauciers au cou et à l’abdomen n’existent pas. Le réflexe crémastérien, ai-je dit, est marqué. Le chatouillement de la plante du pied provoque une sensation, mais très peu de mouvement. Au pied droit j’ai cependant, à plusieurs fois, vu cette manœuvre suivie de l’extension du gros orteil et d’un ou deux des orteils suivants.

Les réflexes muqueux ont montré une abolition complète de la sensibilité pharyngée.

Les réflexes circulatoires ne sont pas marqués. Ardisson est pâle et ne rougit point. Il n’y a ni dermographisme, ni troubles vaso-moteurs.

La circulation est du reste en général normale et les bruits du cœur n’offrent rien de particulier.

L’appareil respiratoire n’offre rien à signaler. L’auscultation est difficile.

L’appareil digestif présente comme particularité l’extraordinaire intensité de l’appétit. A la prison Ardisson mange trois gamelles et deux pains, c’est-a-dire le régime de trois détenus ; au régiment, sa voracité nous a été rapportée par le capitaine Lemoine. Le besoin de manger est le primum movens dans la vie d’Ardisson. Je ne reviens que pour mémoire sur la façon hétéroclite dont il se nourrissait.

Les digestions et les selles sont normales.

L’appareil urinaire ne présente rien d’intéressant.

Le système pileux examiné avec soin n’a donné lieu à aucune remarque particulière.

Les stigmates physiques de dégénérescence ont été cherchés infructueusement. J’ai décrit l’asymétrie faciale et le tremblement. La voûte palatine n’est point ogivale, les dents sont au complet, très saines, très régulières, très bien plantées. Les oreilles n’ont que l’adhérence du lobule.

Les stigmates psychiques de dégénérescence sont par contre légion.

La sensibilité est, nous l’avons vu, très amoindrie chez lui.

La volonté ne l’est pas moins. Les impulsions même n’ont pas plus de force que chez un sujet normal, mais c’est le frein qui manque tout à fait, le discernement de ce qui est bien et de ce qui es mal.

La mémoire, sans être complètement défectueuse, n’est pas brillante. Elle se fatigue vite.

Si Ardisson n’a ni cauchemars, ni hallucinations, il rêve à haute voix à ce que disent ses co-détenus.

Enfin, il a quelques absences sur lesquelles je n’ai pu avoir aucun détail.

En somme Ardisson est un débile mental inconscient des actes qu’il accomplit. Il a violé des cadavres parce que, fossoyeur, il lui était facile de se procurer des apparences de femme sous forme de cadavres auxquels il prêtait une sorte d’existence.


Description de Victor Ardisson par Alexis Épaulard, élève de l’ École du Service de santé militaire, dans sa thèse pour obtenir le grade de docteur en médecine : VAMPIRISME : Nécrophilie, Nécrosadisme, Nécrophagie, présentée à la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Lyon, et soutenue publiquement le 23 décembre 1901 (disponible sur Gallica).

Le chapitre dédié à Victor Ardisson se trouve pages 20 à 37.


J’ai posté cet extrait ici parce que :

  • Cette description d’une technicité folle m’a tellement emporté qu’en la lisant j’ai oublié les 30 pages d’horreur que je venais de me taper juste avant. J’aimerai franchement posséder ce sens de l’observation à la Sherlock Holmes, j’imagine que ça s’apprend mais j’ai sans doute passé l’âge.
  • Je me suis aussi dit que vous n’alliez pas voir venir la chute tout de suite et je me frottais les mains de vous imaginer presque en empathie avec ce pauvre bonhomme un peu bêta sous le regard froid d’un scientifique jusqu’à ce que vous compreniez que ce malheureux-là a réellement violé, entre autres, le cadavre d’une petite fille de trois ans.
  • Je sais que quand on fait une liste on ne met ni majuscules ni points, vous avez qu’à faire vos propres listes si vous êtes pas jouasses.

Sachez par ailleurs qu’en début d’ouvrage l’auteur dédie sa thèse à ses parents. Ils devaient être contents. Je me demande s’ils l’ont lue. Et si oui, si la fierté l’a emporté sur l’envie de gerber.