#390 – Pas concluant

Je me demande si je ne vais pas écrire un peu ici à nouveau.

Après tout, depuis le 30 mai, j’ai arrêté d’écrire, j’ai arrêté de faire de la musique, ou d’inventer tout un tas de petits projets ridicules et irréalisables mais qui me font tant plaisir, tout ça pour me concentrer sur ma recherche de travail. Or depuis ce 30 mai, je peux compter sur les doigts d’une main le nombre de CV que j’ai envoyés.

Pour ce que je veux faire, il est quasi-impératif que je signe un contrat avant la fin du mois d’octobre si je ne veux pas perdre une année. Le supermarché me tue à petit feu. Je démissionne en septembre quoi qu’il en soit. Si je démissionne je n’ai droit à aucune aide. Si je ne trouve pas de travail ni n’ait droit à aucune aide, je ne sais pas payer mon loyer plus de deux mois, et je ne compte pas retourner en France. Encore moins chez mes parents. C’est vraiment la merde.

Ce dernier mois, je suis au plus bas, et ces deux dernières semaines je suis au plus bas du plus bas.

Hier, en sortant du travail où pour une fois j’étais du matin, je suis allé visiter le cimetière d’Ixelles. Ça me fait toujours du bien de visiter les cimetières. En plus du calme, des chants d’oiseaux, des arbres et des chats, marcher entre les morts m’aide à relativiser un peu toutes mes misères. Puisqu’à la fin il n’y a que ça, la tombe, j’en ressors en général apaisé. Prêt à profiter à fond de cette période indéterminée qu’il me reste à gigoter, rire ou même pleurer pourquoi pas, tout ça n’est pas très grave. Il faisait grand soleil, hier. Le cimetière était beau. Il y avait même quelqu’un qui jouait de la guitare entre les stèles. Le temps que j’y suis resté, j’y étais bien. Comme chez moi. Mais ce cimetière ferme tôt, à 16h30, alors je n’ai pu y passer qu’une petite heure. J’ai tout de même réussi à trouver la tombe des seuls résidents que j’y connaissais, Elisée et Elie Reclus. Minuscule entre les autres tombes, la leur se contente de n’être qu’une simple plaque d’à peine un mètre carré.

En sortant, j’ai contacté le seul ami que je savais parfois traîner dans le quartier mais il n’était pas disponible. Et il faisait beau. Et il faisait chaud. Et je me sentais tellement seul. Je me suis dit que tant pis, j’allais prendre une petite bière avec moi-même un peu plus bas, pas loin des étangs. Mauvaise idée, comme toujours quand il s’agit de boire seul. Je n’ai pas su m’arrêter à une. Au bar, j’ai fumé un paquet de cigarettes en deux heures en lisant des textes d’Elisée sur mon téléphone à la batterie mourante. J’ai papoté un peu avec des voisins de table. C’est eux qui m’ont sollicité, je n’ai pas été cet ivrogne qui embarrasse des inconnus. Ce n’était pas désagréable, mais n’ayant pas dormi plus de cinq heures au cours des deux nuits précédentes et n’ayant rien mangé le jour-même alors que j’avais travaillé de 7h à 14h et que le soleil cuisait les crânes, les bières m’ont assommé. Pourtant, j’avais bien fait attention. C’était de la bière blanche ne dépassant pas les 5%. J’ai envoyé des messages à des amis sur mon téléphone. Et puis…

Et puis j’ai failli encore une fois couper tous les ponts après que l’alcool m’a aidé à me convaincre que je ne pouvais pas continuer à imposer une personne comme moi aux gens que j’aimais. Le malaise, le souci que je devais leur provoquer quand ils me savent sur la brèche tout en étant incapable de m’aider en quoi que ce soit n’était pas digne d’un véritable ami. Je n’en ai rien fait. Tant mieux. Je commence peut-être à me connaître, et même saoul je finis par me rendre compte que sans alcool je ne penserais pas ça. Ou pas avec autant d’intensité. À une heure du matin, je suis donc allé me coucher et j’ai dormi jusqu’au lendemain, me suis levé trente minutes avant de devoir filer au travail, pour ne me laisser strictement le temps que de prendre une douche et me laver les dents, et surtout pas de réfléchir beaucoup plus à ma situation.

Je me demande donc si je ne devrais écrire un peu ici à nouveau, car au final je ne cherche pas plus de travail en n’écrivant pas, et clairement ça ne me rend pas plus heureux de n’alterner qu’entre travail-torture et sommeil forcé, avec occasionnellement ici et là une glissade sur pente éthylique qui n’arrange rien.

#389 – Les montagnes belges

La période difficile se profile. Le pire genre de périodes. J’exagère quand je dis le pire, mais disons pas le plus sympa. Car voilà, je n’ai plus trop le temps de fuir, ni trop l’argent pour.

Voyez, il y a quoi, trois semaines ? j’arrête de fumer. S’ensuit la période où je fais tout pour m’occuper la tête et les mains. Il fait beau, parfait. Je reprends le blog, je vous raconte tout ce qui me passe par la tête et sous les yeux, je bois un petit café tous les matins en terrasse. Le soir, je sors voir les rues ou un concert dès que j’en ai l’énergie. La priorité est au changement d’habitudes, à retrouver du plaisir sans l’aide de substances abrutissantes, et tout me le permet. Je sors d’un tunnel, je m’émerveille de la jolie clairière sur laquelle il débouche.

Mais voilà. J’ai traversé cette clairière, elle n’était pas ma destination finale, et je me trouve face à un nouveau tunnel, d’un style différent mais quoi, ça reste un tunnel. Au bout de celui-ci, une autre clairière, plus vaste et où, je l’espère, je pourrais établir mon petit campement pour quelques années au moins. Oui bon, je vous ai déjà dit mille fois que j’étais nul en métaphores filées, faites pas la moue. Je me suis moi-même surnommé « écrivouilleur », si vous veniez pour de la grande littérature…

Je suis à la recherche d’un travail. Je me donne trois mois pour le trouver, sans ça c’est reparti pour une année de supermarché. Et ça, c’est non. Non, non. Non, vraiment, n’insistez pas. Dès lors, je ne peux pas me permettre de papillonner beaucoup plus. CV, lettres de motivation, recherches de quelle institution, quel potentiel employeur, comment l’aborder… dans une ville et un pays dont je ne connais encore presque rien, et dans lequel personne ne peut m’aider, me soutenir. Je culpabilise dès que je fais autre chose. Comme il se doit d’ailleurs, sinon rien n’avance. C’est le désavantage de garder l’esprit clair.

De plus, depuis une semaine, le temps a décidé d’être moche. Gris le matin, noir l’après-midi, froid le soir. Et puis il me faut commencer à mettre de l’argent de côté, au cas où la recherche de travail prenne plus de temps que prévu, puisque j’ai décidé que quoi qu’il en soit, le supermarché, c’est fini en septembre. Alors difficile pour moi de me lever avec la pêche, de justifier des petits cafés à 2,50€ aux terrasses sous crachin, ou de me motiver à sortir en rentrant du taf, sachant que le lendemain je serai trop fatigué pour me lever tôt et reprendre mes recherches. Je me couche en pensant que demain la journée sera chiante, je me lève en me disant que je préférerais rester au lit une ou huit heures de plus.

Peinture au pochoir sur l’un des murs du Mont des Arts

Il reste le blog. C’est sain, un blog. Oui mais, en ne sortant pas, je ne sais pas comment l’alimenter. Je commence à raconter mes états d’âme et je ne vous dis plus rien du monde, de ce qui fait le lien entre ma vie intérieure et la votre. Je ne vous intéresse pas et je me désespère de mon rien-à-dire. Les tribulations d’un chercheur d’emploi en terre inconnue, voilà qui serait sans doute intéressant à raconter, mais j’ai trop peur qu’un futur employeur tombe sur mon blog en trois recherches habiles. Et puis la rédaction d’un article me prend bien plus de temps que je ne veux bien l’assumer. Alors même ça… C’est dommage, le temps de deux semaines, il commençait à reprendre un peu de la gueule, le blog. Tant pis.

Me voilà donc bien pris. Je m’interdis de renouer avec mes habitudes qui ne conviennent pas dans cette période où je dois garder l’esprit alerte, et par la force des choses je suis tenu à l’écart des mécanismes qui me permettent de prendre du plaisir ailleurs. Tout ce qu’il me reste, c’est mon travail qui me devient de plus en plus insupportable, et la recherche d’un nouveau job qui, tout en me correspondant mieux je l’espère, ne me fait pas vraiment rêver pour autant.

La période difficile se profile, donc. On va tâcher de garder le cap. De toute façon un tunnel, c’est un tunnel. À moins de faire demi-tour, on peut pas trop se planter. Suffit de serrer les dents et d’avancer. Non vraiment, même pour moi cette métaphore est vraiment trop pourrie, et même pas filée avec ça.

Il y a quelques soirs, les voisins m’ont invités à manger chez eux. Comme d’habitude, ils ont bien arrosé le repas, et moi avec. Quand je suis rentré, je me suis connecté au blog, voir s’il y avait eu un commentaire ou deux sur mon précédent article, et puis j’ai commencé à relire des articles passés au hasard. Pris par le genre d’illumination qui vient quand on est à pas loin d’avoir le nez qui clignote, je me suis dit : mais oui, c’est ça le seul fil rouge de ce que j’écris ! Assumer l’inconstance.

L’inconstance, certain que je nage en plein dedans. Pas sûr de tout à fait assumer par contre.

#386 – Se laisser pousser le béret

Depuis quelques temps, Nathalie Sacré, qui tient le blog Partir en cacahuète sur lequel elle s’adonne à l’autobiographie et partage ses illustrations et divers travaux, s’est mise à faire de petites vidéos. Elle y lit des extraits de textes, mais commence également à nous partager quelques images d’ateliers peinture auxquels elle participe. Ah, la peinture… Ça a l’air tellement apaisant, tellement satisfaisant…

Hier, je regardais le film Blue réalisé par Andō Hiroshi (安藤尋), adapté du manga du même nom de Nananan Kiriko (魚喃キリコ). La protagoniste, désespérée du départ de sa petite amie au début de l’été, sans savoir si elle reviendra jamais, se met à peindre des natures mortes. Ce n’est pas le sujet du film, ça en fait simplement partie. Et me voilà en train de me dire : mais que ça a l’air apaisant, que ça a l’air satisfaisant, la peinture…

Ce matin, alors que je me baladais, je vois des tubes de peinture acrylique à pas cher. À vraiment pas cher. Vraiment vraiment pas cher. Parfait. Je ne me suis même pas demandé si tout cela était bien raisonnable. J’ai acheté les tubes direct. Alors certes j’avais essayé l’aquarelle, ce qui m’avait tenu deux semaines, j’avais essayé les pastels, ce qui m’avait tenu deux jours, mais là ! Là, j’en étais sûr, peindre à l’acrylique ça allait être mon truc. Je l’ai vu sur le blog, je l’ai vu dans le film. Grâce à la peinture, je serai enfin apaisé, satisfait !

Il ne m’a pas fallu cinq minutes après mon retour à l’appartement pour comprendre comment je m’étais bien fait avoir. Sur quel support pourrais-je bien peindre qui ne me coute pas un bras ? Dans quel coin des trente mètres carrés de mon logement déjà rempli devrais-je installer un chevalet, et comment le construire d’ailleurs ? Et où vais-je trouver un drap pour ne pas tacher le sol ? Pour les vieux habits à salir, ça je ne me fais pas de bile, j’en ai à foison. Mais bon, et puis je ne suis même pas capable de m’astreindre à faire la vaisselle tous les jours, vais-je réussir à ne pas bousiller les trois pinceaux que je possède en laissant la peinture leur coller les poils dès la première semaine ? Et enfin ce n’est peut-être pas le moment de me trouver un nouveau hobby, c’est un nouveau job qu’il me faut, et vite.

Bref, il me faut bien l’admettre, ce n’est pas demain que je deviendrai Séraphine de Senlis et j’ai encore dépensé 5€ pour rien. Pas merci Nathalie, pas merci Hiroshi. Ça ne se fait pas, de faire rêver les gens comme moi. Je vous prierai de vous montrer un peu plus responsables à l’avenir.

#385 – Journal à poils

Arrivé au dernier rouleau de PQ, j’ai dû me rendre à l’évidence : il allait me falloir faire des courses. Vous le savez aussi bien que moi, tant qu’on a du PQ nul besoin de mouchoirs ni d’essuie-tout. Le PQ remplace tout. Mais attention ! On sépare bien les rouleaux. Il y a celui dans les toilettes, et il y a celui dans la cuisine. Et voilà, donc, qu’il ne m’en restait plus qu’un. J’allais devoir choisir entre aller aux toilettes ou me moucher. C’en était trop. Même pour un homme qui se satisfait de peu comme moi. Je me suis donc rendu au Lidl. Tout s’y est bien passé, si ce n’est que l’heure d’ouverture du magasin correspondait exactement au moment où la pluie a commencé à tomber. Mais enfin, je veux bien croire qu’il s’agissait là d’une coïncidence.

Non, là où les choses ont pris un tour inattendu, c’est quand, sortant du Lidl, je me suis dit : tiens, et si on allait au Lidl du non-alimentaire, Action. J’avais envie d’acheter une statuette de bodhisattva dont je scierai la tête pour la remplacer par celle d’une autre statuette tout à fait ridicule que je trouverai dans un autre rayon du même magasin. J’ai parfois des envies d’art plastique que je ne m’explique pas.

Et voilà comment une heure plus tard, je rentrais chez moi, plus léger de 10€, mais heureux propriétaire de deux éventails en plastique rouge, deux marqueurs permanents noirs pour dessiner sur mes deux éventails en plastique rouge, un paquet de post-it multicolores, une pochette de stylos à billes non moins multicolores, une machine à faire des étiquettes en relief manuelle que j’ai déjà cassée après avoir fait une seule étiquette « non » que j’ai collée sur ma porte d’entrée, et surtout, SURTOUT

Des cahiers moumoute.

Oui. Regardez-les bien. Vous ne rêvez pas. Leur moumouterie n’a d’égale que leur laideur. Même leur couleur est hideuse. Vous ne pouvez pas savoir quel dégoût mêlé de joie intense j’ai pu ressentir en les apercevant. J’étais sous le choc. Comme un coup de lame, taillée dans une dent de caniche, en plein dans le cœur. J’en ai eu des palpitations. Sans même encore les avoir touchés, on a une furieuse envie de les balancer violemment au sol de la salle de bain pour s’essuyer les pieds dessus en sortant de la douche. Évidemment, j’en ai acheté trois, un de chaque couleur. La sainte trinité de la dégueulasserie papetière absolue. Vous aurez remarqué que j’ai également acheté le stylo qui allait avec.

Enfin bon, que faire d’eux maintenant ? Je ne vois qu’une seule utilisation possible. Écrire la première chose qui me passera par la tête sur les 5 à 10 premières pages, et les égarer volontairement en quelque lieu de Bruxelles, en espérant que d’autres êtres élus fassent de même, et ainsi de suite, jusqu’à ce que de génération en génération de propriétaires, la moumoute soit si usée, si pleine de crasse et de peaux mortes, et de tâches de ketchup, et de poussière, qu’il ne reste plus qu’à les exposer dans un musée de la littérature populaire et collective anonyme ou les brûler.

Je dois partir au travail, mais de là que j’en sorte dans quelques heures, je sais que je n’aurais de cesse de penser à mes cahiers moumoute qui n’attendent plus que moi, plus que vous. Je dormirai peut-être avec ce soir.

#383 – Déverni

Hier, j’avais décidé de ne rien faire. Et c’est exactement ce que j’ai fait, rien. J’ai regardé deux films dont je vous parlerai très en détail dans les jours qui viennent. Si vous voulez les mater avant que je ne vous les divulgâche, il s’agissait d’Everything Everywhere All at Once (2022) et de Swiss Army Man (2016). Deux films des Daniels que j’ai ratés à leur sortie en salles. Il y avait les films Netflix, avec les Daniels il y a désormais les films Reddit. Dit comme ça, ça ne fait pas très envie. Mais ce sont les deux seuls films États-Uniens de ces cinq dernières années qui m’ont redonné espoir dans les capacités de ce pays à ne pas détruire tout à fait l’imaginaire des jeunes générations du monde entier, à grand renfort d’adaptations vidant l’œuvre originale de son originalité, de franchises cherchant simplement à cultiver des consommateurs captifs de l’enfance à la mort, d’images de synthèse dégueulasses ou réussies, mais servant à tous les coups un propos inexistant. Car tenir un propos, c’est clivant, et les vendeurs aux masses préfèrent se tenir loin de tout ça.

Bon, et alors hier, je n’ai rien fait, et le ciel était orageux, et je me sentais pas top. Ce matin, en me réveillant à 7h, le ciel était gris et je me suis rendu compte que j’avais chopé la déprime. Maintenant le temps alterne, d’ensoleillé à couvert, et mon humeur avec. Aucune personnalité. Il est 9h30, va donc boire une café, que je me suis dit. Place Jourdan, tiens, ça fait longtemps.

De chez moi à la Place Jourdan, c’est cinq-dix minutes en ligne droite. À équidistance des deux, c’est le lieu où, il y a un mois presque pile, j’ai installé ma petite image. Comme ça, pour rendre hommage au décor.

L’image est toujours là. Personne ne l’a arrachée, gribouillée, collagée… Ni le soleil ni la pluie ne l’ont délavée, mais, comme je vous l’avais dit, l’installation était précaire, et le vent a fait sauter deux des quatre points d’accroche. Alors plutôt que d’avoir sur la conscience un plastique de plus qui se balade dans la nature, je la décroche en passant.

C’était ma première exposition. Une image seule. C’était à Bruxelles, du 23 avril au 21 mai 2022. Vous ne l’avez pas vue ? Ah la la, et vous prétendez aimer l’art ! C’est du propre.

Je ne sais pas s’il y en aura d’autres. Ça dépendra sans doute du temps qu’il fait.

#380 – Plouf

Ce matin, j’ai été témoin de deux drames. L’un financier, l’autre végétal.

Comme souvent quand je travaille les après-midis, je décide d’aller prendre un café en terrasse sur les coups de 9h. Cette fois-ci, ce sera au Supra Bailli. C’est comme ça, je suis mon instinct, il ne me trompe que 90% du temps.

Le Supra. Dernier bastion de convivialité et de comme-à-la-maison dans un quartier de costumes bleus cravates. Placé le long des rails du tramway, ce bar est sur une avenue très fréquentée. On y voit toutes les populations mélangées. Mais décalez-vous de trois rues, et une personne sur deux portera sur le dos des fringues et des bijoux dont la valeur équivaut à mon salaire mensuel. Je gagne pas énorme avec mon mi-temps, mais quand même. Ça vous donne un ordre d’idée.

Une description du paradis.

Et voilà justement que je dois dépasser le bar de trois rues avant d’y poser mes fesses. Me faut retirer un peu de liquide. Le distributeur est dans le hall de la banque. On fait la queue. C’est long alors qu’il n’y a deux personnes devant moi. La dame occupant l’unique distributeur retire sa carte en soufflant. Remet sa carte. La retire au bout de deux autres minutes. La remet. On commencerait bien à s’impatienter mais, si je dois être honnête, il est 9h30 et jusqu’à ce que j’embauche à 15h mes seuls objectifs sont : écrire cet article et boire un café. Alors on patiente poliment, et on observe.

La dame au distributeur demande à celle qui suit dans la file : « où est-ce qu’on choisit les billets ? » Cette dernière essaie de la guider de loin, sans trop s’approcher du distributeur, qu’on aille pas croire qu’elle tente de lui chourave un ou deux biftons au passage. À deux, elles arrivent à trouver l’écran correspondant.

« Et, les billets de 100€, ils sont où ? s’enquit la première.
« Ah, on dirait qu’il n’y en a pas, il n’y a que des 50, répond la seconde.
« Mais, je vais pas retirer des billets de 50 ! »

Pauvre dame. Enfin, pauvre… façon de causer. Consternée, elle laisse passer celle qui l’aidait, et s’en va trouver un employé de la banque.

Le mec se pointe, essaie de minimiser : « Mais enfin madame, retirez des billets de 50.
« Mais, j’ai pris rendez-vous, vous saviez que j’allais venir.
« Oui, j’ai commandé votre argent ce matin. Les sous vous sont réservés dans l’appareil mais je ne sais pas vous garantir les coupures de 100 madame.
« Mais, ce n’est pas possible. Alors je reviens demain ?
« Il n’y aura pas d’autres billets demain madame.
« Est-ce que je sais les retirer d’un autre endroit alors ?
« Non madame, la réservation ne marche que pour trois jours et seulement dans cette agence.
« Mais à quoi est-ce que ça sert qu’on prenne rendez-vous ?
« Je vous ai réservé l’argent ce matin madame.
« Mais, j’ai pris le rendez-vous il y a une semaine ! Ça fait une semaine que vous savez que je vais venir à 9h30. Qu’est-ce qu’on fait alors ?
« Madame, je suis sûr que vous avez autre chose à faire de votre journée. Vous pouvez retirer des billets de cinquante ou laisser.
« Mais ! Je ne vais pas retirer 4000€ en billets de 50 !! »

(non je n’ai plus aucune idée de comment on formate un dialogue, maintenant chut, ne me déconcentrez pas)

La dame me laisse passer et continue d’essayer de trouver une solution avec un banquier qui de toute évidence trouve, comme je le trouvais au départ, que madame exagère. Au final, je suis d’accord avec la dame. Elle a pris rendez-vous il y a une semaine pour une heure précise et un montant précis, et tout ce qu’on lui propose c’est de retirer ses 4000 euros au distributeur automatique en coupures de 50. La moindre des choses aurait été de la prévenir de prendre une valise.

Comme quoi, même quand ils ont du pognon, les banques n’en ont plus rien à foutre de leurs clients. Ce n’est plus là que se fait l’argent.

Et voilà pour le premier drame.


Je retire enfin mes 20 euros, et direction le Supra. J’y commande un croissant et un café, m’installe à la terrasse sur une petite table, à l’ombre du seul arbre. Une gorgée, une bouchée, et je dégaine ma tablette. Le temps d’allumer le clavier et d’activer le bluetooth : CRRACKK. Quelque chose tombe de l’arbre en plein dans la tasse. Sous le coup du plouf, le café gicle. La moitié du contenu de ma tasse se retrouve projetée sur la table, sur la tablette, sur le clavier, sur mon jean… bref, sur tout ce qui se trouvait dans un rayon de 50 cm.

J’ai un geste de recul immédiat, et mini moment de panique. Est-ce que ce qui vient de tomber dans ma tasse est vivant ? Oui et non. C’est un bourgeon, à l’apparence d’une grenade à fragmentation, qui vient d’exploser mon petit déjeuner. Je me trouve là complètement con, avec du café partout.

Je ramène ma tasse au bar, du café plein la coupe. Je regarde la serveuse de mon plus triste regard de caneton égaré, et tout ce que je trouve à lui dire sur le moment c’est : « je viens de me faire sauvagement agresser par le printemps. »

Je vois qu’elle ne comprend pas. Je lui montre la tasse en lui expliquant plus précisément qu’un bourgeon vient de tomber dans ma tasse. Elle pense sans doute que j’exagère, jusqu’à ce que j’extirpe un bourgeon de la taille de mon pouce de ce qu’il reste de café.

Comme vous le voyez, ma vie est passionnante dès le matin.


Bonus.

Hier, je suis retourné aux Halles Saint-Géry. Personne ne m’avait dit qu’il y avait bien longtemps qu’elles ne servaient plus de Halles. Au lieu de cela, c’est un espace très sympa, avec un bar aux prix raisonnables pour le cœur historique de la ville, des sièges confortables, de la végétation, plusieurs expositions temporaires et une exposition, semble-t-il permanente, sur l’histoire du lieu.

Il y a également un piano à disposition, et il se trouve qu’au moment de mon passage, un jeune et excellent pianiste en avait pris le contrôle. Il jouait un peu tous les classiques que les gens lui demandaient. De La Bohème d’Aznavour aux Gymnopédies de Satie, en passant par une version ragtime de Für Elise, et une autre fort swingante des Bare Necessities du Livre de la Jungle, ou encore ce magnifique prélude en mi mineur de Chopin qui donne salement envie de scander « j’t’explique que c’que j’kiffe, c’est de fumer des spliffs » à pleins poumons.

Hier donc, il faisait une chaleur rendue étouffante par l’humidité qui saturait l’air. C’était donc avec plaisir que je suis descendu dans les caves de l’édifice, bien au frais, pour admirer l’exposition permanente.

Premier cartel (vous savez le texte qui accompagne ce qui est exposé, on peut aussi appeler ça une étiquette ou une notice), une faute. Il manque un e : « des Halles actuels. » Je me dis ah mince, c’est dommage dès le premier cartel quand même, ça fait mauvaise impression.

Deuxième cartel. Le texte est en trois langues : français, néerlandais, anglais. Enfin, est supposé l’être. Manque de bol, là, c’est en français deux fois, exit le néerlandais.

Troisième cartel, deux coquilles en deux phrases. Là je me dis que c’est pas possible. Je dégaine mon téléphone pour vous prendre les photos, en pensant à la manière dont j’allais m’en moquer sur le blog. Sale bête que je suis. Si j’avais eu les mains libres, je me les serais frottées d’un air mauvais. Je retourne au premier cartel, clic, second, clic, troisième, clic. J’arrive devant le quatrième, encore inédit. Je me dis que la série va s’arrêter là, c’est pas possible autrement. Je vous le jure, si j’avais été en train de boire à ce moment-là, j’aurais recraché ma boisson par le nez. Une personne avait corrigé toutes les fautes au bic, et inscrit en marge du texte « 8 fautes, bravo ! »

Un…
deux…
trois…
…on claque des doigts !

Bon, mettons ça sur le dos de stagiaires mal supervisés. C’est quand même dommage. J’ai arrêté de lire et commencé à simplement regarder les images et objets exposés, sans ça je n’aurais pas su me concentrer, secoué de rire que j’aurais été. Merci au correcteur ou à la correctrice en tout cas, qui que tu sois je me suis senti en communion avec toi.

Les images, donc. Si ces dernières sont sans grand intérêt, elle sont en revanche d’une qualité d’impression atroce. Que voulez-vous que je vous dise. Rien ne sauve véritablement cette exposition, sinon la fraicheur des caves qui en cette fin de printemps chaude est plus que bienvenue. Après, si vous aimez le flou, les couleurs passées, et les pixels de deux millimètres sur deux, flous et aux couleurs passées, vous serez servis. Bon, disons-le tout de même : l’expo est gratuite. Les chiottes, payantes.

Pour résumer, si vous ne savez pas où vous planquer du soleil à Bruxelles, direction les Halles Saint-Géry, si vous voulez écouter des pianistes de passage et, avec un peu de bol, de talent, direction les Halles Saint-Géry, si vous voulez boire un café à moins de 3€, Halles Saint-Géry, mais si vous voulez en apprendre plus sur les Halles Saint-Géry, préférez la bibliothèque ou un blog historique quelconque.

En tout cas très beau lieu. J’y retournerai sans doute les jours où il n’y aura pas trop de monde.

#379 – AIFRKL

J’ai enfin rattrapé mon manque de sommeil. Oui, je sais, le sommeil en retard ne se rattrape pas, disent les plus grands médecins de plateaux télés. Eh ben en attendant je me sens mieux après avoir dormi 20h en deux nuits plutôt que 10h cumulées sur les trois précédentes. Même pas eu la force de vous raconter le concert du groupe que j’ai vu au Strof samedi dernier. C’est tout juste si j’ai réussi à m’y rendre, au concert. Enfin, je prendrai le temps de faire ça dans les jours qui viennent.

Voyez, vous êtes un glandeur qui passez tout votre temps chez vous sans voir personne à vous enquiller des pétards dès que vous n’êtes pas au travail, et à la seconde où vous décidez de remettre un doigt dans la vraie vie, vous n’avez plus une minute pour vous poser.

Expo de rue du Fandax Collective

La vraie vie. Je sais que ça cause encore des débats, mais oui, pour moi tout personnellement, IRL, In Real Life, a bel et bien du sens par opposition à devant un écran. Ou même par opposition à la tête constamment dans les bouquins. J’ai d’ailleurs vu très récemment le documentaire de 2013 sur The Pirate Bay, TPB AFK, dans lequel on peut entendre l’un des protagonistes expliquer que, pour parler d’une rencontre en chair et en os, lui et ceux de la même mouvance utilisent AFK, Away From Keyboard. Puisqu’à leur sens, ce qui se passe dans l’ordinateur fait également partie de la vraie vie. Et qui pourrait argumenter que tout ce qui se passe dans le monde ne fait pas partie du monde, hein ?

Mais si les utilisateurs d’ordinateurs et d’internet en sont arrivés, sans une grande Académie Française directrice du langage en ligne, à utiliser le terme IRL pour parler des rencontres en personne, c’est que le sentiment de n’être pas dans la vraie vie sur internet était partagée. Tu te bats contre quoi, Capitaine Michou le pirate ? Le fait que quand les gens disent la vraie vie, ils expriment leur sentiment profond qu’il existe une différence entre envoyer « lol » sans esquisser un sourire et se taper un fou rire ensemble dans une même pièce entre deux amis ? Un peu couillon comme combat. On te dit pas que les relations qui passent par ton modem ne font pas partie de la vie ou n’ont aucune valeur, on te dit juste que c’est pas la vraie vie. Oui, c’est subjectif, la vraie vie. Le mieux serait donc de saisir l’occasion pour que chacun tente de définir, même grossièrement, ce qu’il entend par vraie vie. Ce serait fort enrichissant, et on y découvrirait sans doute des contradictions intimes fascinantes, plutôt que de se perdre en débats stériles sur des mots creux.

Expo de rue du Fandax Collective

De mon point de vue, ce qui passe par des câbles pour se retrouver affiché par des leds ne forme qu’une représentation, de plus en plus fidèle certes, mais une représentation et c’est tout, de quelque chose qui existe réellement en dehors de ces câbles. Parfois, on préfère passer plus de temps dans la représentation de ce monde, plus facile à distordre et à conformer à nos envies, pour souffrir moins, craindre moins, et remplir l’espace vacant par davantage de ce qu’on aime.

Et puis, de la même manière que je ne me voile pas la face quant aux conséquences, pour moi-même et mon entourage, de ma consommation d’alcool ou de cannabis, par exemple, je ne me la voile pas non plus concernant le temps que je passe devant un écran. Et pour ne pas me mentir, je dois analyser, et me rendre compte, des différences qu’il y a entre moi dehors qui gigote, et moi dedans, assis dans un fauteuil, qui regarde quelque chose qui gigote. Délaisser les gens qui nous entourent, s’enfermer dans ses propres délires et renforcer ses croyances, fuir la contradiction et les réalités désagréables, ne pas se rendre vraiment compte de l’appauvrissement de la diversité des sensations que peut enregistrer notre corps du seul fait d’un déplacement depuis un environnement vers un autre (les parfums, les sons, la température, la force du vent, les lumières et couleurs, l’équilibre, les tensions musculaires, les changements de rythme cardiaque etc.), tout ça peut faire partie du package qui vient avec le fait de passer trop de temps enfermé devant un écran. Pas à tout les coups, pas pour tout le monde, et à des degrés différents selon qui, quand et où. Mais ça peut, très clairement. Moi, pour supporter tout ça, je fume, car il me faut le supporter des fois, puisque je souffre également de l’exposition trop soutenue à une vraie vie quand je n’ai pas l’occasion de m’y soustraire du tout. Alors croyez-moi, je ne juge pas. Mais je ferme pas non plus les yeux sur les effets d’un tel comportement.

Je dis donc IRL, dans la vraie vie, par opposition à sa représentation qu’on peut plus ou moins ajuster à notre convenance, certes, mais dans sa version 0% de matière grasse. La vraie vie comme un mur de béton dont on sent chaque picot du crépis quand on s’écrase la gueule dessus, mais au moins on sent quelque chose.

Expo de rue du Fandax Collective

Alors voilà. Des fois, lassé des habitudes et des gestes étriqués devant le clavier, et des pétards que je fume pour supporter la solitude et l’appauvrissement de toutes les sensations induites par cet enfermement « choisi », je veux vivre la vraie vie. Celle ou quand mon pote rigole, j’entends sa voix à lui, pas celle d’un autre, je vois ses dents à lui, un peu pourries mais pas pourries pareil que les miennes. Et cette autre amie, je veux voir ses sourcils se froncer comme elle les fronce, elle et pas une autre, quand elle trouve que j’ai dit une connerie, je veux voir ses blessures aux mains et que ça me rappelle qu’elle vit un quotidien difficile sans me le dire. Et lui, voir qu’il a des cernes aujourd’hui, mais c’est bizarre aussi, ce petit sourire en coin, il a dû se passer un truc cool qu’il dit pas ces derniers temps, peut-être qu’il dort pas parce qu’il passe ses nuits à faire des trucs sympa… bref je veux que tout ça, du monde et des autres, entre en moi et me provoque ces émotions plus ou moins gérables, ces joies et ces craintes profondes, sur lesquelles je manque de contrôle, et que je ne connais plus quand je lis simplement « ah ah » dans la même police d’écriture pour tout le monde, quand je dois imaginer les voix de mes amis dans les limites de ma mémoire, des voix qui ne sont pas réellement les leurs, simplement une reconstitution qu’en fabrique mon cerveau, ma propre voix qui imite la leur en réalité. Pfou, on est bien tout seul, hein, devant un écran. Il n’y a plus que le contenu du message qui est préservé. Tout le reste de l’autre est perdu, presque tout est généré par soi-même.

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Seulement quand tout s’enchaîne tellement dans la vraie vie, travail, tâches ménagères, visites médicales, réunions familiales, sorties en ville ou dans la nature, activités de loisir, secours aux amis en difficultés, slaloms entre les pièges tendus de quelques malveillants … quand tout s’enchaîne tellement, donc, qu’on n’a plus le temps d’apprécier ce qu’on fait, ni de lever la tête du guidon pour voir où on va, et qu’on finit par oublier dans quel but on fait tout ça (c’est-à-dire se donner une chance d’apprécier : ballades tranquilles un brin de fenouil au coin des lèvres, petits verres entre amis à l’ombre du parasol d’une terrasse calme, rires, bruits du vent dans les branches, copain qui joue trois accords, soleil qui se reflète sur les rides de l’eau en fin de journée, caresses et baisers…), quand on en oublie ça, je ne trouve pas que cela soit tellement vivre non plus. C’est être dans un TGV qui vous laisse à peine apercevoir comme le monde semble joli à l’extérieur, quoique rendu flou par la vitesse à laquelle on traverse le paysage, sans jamais avoir le temps de se poser le cul dans l’herbe pour apprécier le beau temps.

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Bref, je crois que la morale de tout ça, c’est qu’entre taupe défoncée vivant en ermite et grand arpenteur hyperactif des rues et de âmes, ce que je préfère, c’est les périodes de transition pendant lesquelles je me rappelle encore de ce dont je ne veux plus et de ce dont je suis à la recherche. Un truc à fuir, un objectif à atteindre. Dès qu’un mode où l’autre devient une habitude, dès que je m’y attarde trop longtemps, je commence à en souffrir d’une manière ou d’une autre. Et je sais pas faire les deux en même temps.

Eh ben dites donc. Je pensais pas que cet article serait aussi long, chiant et confus. Vous avez bien mérité une pause. À la prochaine.

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#374 – Des dents jaunes au bluetooth il n’y a qu’un pas

Nous sommes le 10 mai. Je fais des bêtises. J’achète des claviers bluetooth pour pouvoir écrire sur ma tablette depuis n’importe quelle terrasse de café, n’importe quel banc de parc. C’est pas des bêtises vous dites ? Si que c’en est. Tout ça parce que j’ai arrêté de fumer. Je ne vous avais pas dit que j’avais repris ? Ben voilà. J’avais repris, j’ai rarrêté.

Tiré de l’exposition de rue du Fandax Collective

Rarrêté, tout à fait. J’avais repris car, n’ayant plus de quoi calmer les angoisses par la fumée, j’avais repicolé. Une ou deux fois seulement, dont une contre mon gré pour faire plaisir à quelqu’un, mais ça ne m’avait pas fait du bien. Alors bon. Je m’étais dit qu’il valait mieux fumer, l’alcool est vraiment un poison trop puissant pour moi. Maintenant je vais tenter de ne retomber ni dans l’un ni dans l’autre de ces modes de fuite durant au moins un mois ou deux. Pfou, c’est long un mois. Déjà qu’une journée c’est long quand on ne boit ni ne fume pas… Une journée sobre, c’est sans fin. On se rend pas compte, essayez un jour vous verrez.

Tiré de l’exposition de rue du Fandax Collective

Enfin bon. Il me faut trouver un nouveau travail au plus tôt. Je commence à en avoir vraiment ma claque de trier des bries par date de péremption dans des frigos trop froids, alors je dois une fois encore faire les efforts nécessaires pour récupérer tout mon cerveau, au moins momentanément.

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C’est mon jour de repos, et je fais n’importe quoi, donc. J’ai dépensé presque cent euros en une journée. Un clavier, une salade au resto, deux cafés, un thé glacé maison, un cookie, un bouquin dont j’ai parlé à un ami il y a deux jours et que j’ai trouvé par hasard dans une bouquinerie aujourd’hui, un ramune pêche à l’épicerie japonaise, boulevard Anspach je crois, ou rue du Midi je sais pas je me paume toujours dans ce coin. Cinq balles la limonade mais la bouteille est belle et puis merde faut que je me fasse plaisir un peu pour compenser l’arrêt d’afflux artificiel d’endorphines que je me tapais en continu depuis des mois dès que je sortais du taf par la magie des pétards. Toutes les factures sont payées et le loyer aussi, mais il doit me rester à peine deux cent euros pour vingt-et-un jours à tenir maintenant. Heureusement que je me nourris uniquement des produits périmés du supermarché dans lequel je bosse, je vous le dis. Ça va me faire drôle quand je vais quitter ce taf et que je devrais recommencer à faire mes courses comme tout le monde.

Tiré de l’exposition de rue du Fandax Collective

J’aimerais donc vous prendre une photo de moi devant ma tablette, mon clavier bluetooth, mon café et mon cookie, à cette terrasse installée dans une cozy cour intérieure du quartier des boutiques semi-chics, au départ de Louise. J’aimerais, mais si je prends une photo en plus de tout ça, je crains un effondrement cosmique par un trop brutal bouleversement du ratio schlagions/hipsterions dans l’univers.

Tiré de l’exposition de rue du Fandax Collective

Qui a l’œil affiné voit d’ailleurs très bien que je ne suis pas véritablement un hipster. Je suis rasé. Eh oui, ça arrive. Mes chaussures sont défoncées car je n’en ai que deux paires dont une réservée au travail, les lacets ne sont pas de la même couleur car je n’avais rien d’autre sous la main quand l’un d’eux a cassé. Mon sweat-shirt est bouffé aux manches, aux poches et à l’encolure, pas par les mites mais par les années, car je le porte depuis bientôt dix ans. Il était noir, il est maintenant de ce gris rougeâtre des trucs noirs qu’ont trop pris le soleil. Le pantalon que je porte est trop court car il a rétréci à la laverie, les deux autres sont sales… Bref. Ça ressemble à un hipster, ça va dans les lieux de hipster, mais c’est du Canada Dry. Les moins de trente ans auront pas la réf, tant pis.

Tiré de l’exposition de rue du Fandax Collective

Je fais des bêtises, mais je n’ai pas trop le choix. Des deux vrais amis que je me suis fait ici, l’une a déménagé hors de Bruxelles, l’autre a onze ans de moins que moi et si on passe de bons moments à tchatcher on ne va pas non plus passer toutes nos journées ensemble, alors… je me fais chier. Je me promène dans de jolies rues, je pense à des trucs, mais personne avec qui partager tout ça. L’idée d’écrire, pour le blog, pour moi-même, en sirotant un café par jours de grand soleil, est la seule qui me donne un peu envie. Je n’aime plus écrire sur papier, mais je ne veux pas rester enfermé dans mon appart pourri pour taper à l’ordi.

Tiré de l’exposition de rue du Fandax Collective

Je veux des gens autour de moi, je ne veux pas avoir à picoler dans un bar pour me faire de nouveaux potes même si c’est une technique qui marche ici. Alors de toutes les bêtises que je peux faire, écrire en buvant des cafés, entouré de gens qui vivent leur vie, c’est sans doute pas pire. J’ai le cadre qui me fait plaisir, et je suis concentré sur ce que j’ai à raconter. Voilà qui m’occupe presque sainement.

Enfin, vu le fric que j’ai lâché aujourd’hui, faudra quand même penser à aller plus souvent au parc qu’au café.

#372 – Je suis dans la place

Voilà. Je suis dans la place. Je viens d’installer une image créée il y a quelque mois, imprimée et plastifiée, quelque part en ville. C’est une image de ce même endroit, stylisé, et dans laquelle j’ai rajouté un personnage tiré d’un photostock libre de droits.

Ça faisait un moment que j’avais envie de participer au paysage de la ville. De décorer un peu les lieux que je trouve très sympa. Sans colle ni trucs qui abîment, juste accrocher des trucs démontables facilement. Jusque là, j’en avais rien fait, mais ça y est. Je dois avoir retrouvé le niveau d’angoisse adéquat pour avoir besoin de recréer des trucs et des machins. Une musique ici, un dessin là…

Mon ami Feldo parle de ça dans sa dernière note de blog. En ce qui concerne ma personne, la réponse est claire. Oui, il me faut souffrir pour créer des machins. Plus précisément, il me faut avoir à fuir une souffrance, une angoisse. Il me faut avoir cette impression que fabriquer quoi que ce soit me permettra de me noyer dans cette activité avec assez d’intensité pour que j’oublie la vie qui m’effraie, me dépasse, m’écrase. C’est inconscient, en général je m’en rends compte qu’après coup.

C’est la même chose qui m’a un temps fait me tourner vers l’alcool, c’est la même chose qui me pousse à fumer plus de pétards que de raison. Sauf que là, il y a la notion supplémentaire de combat. Boire ou fumer, c’est fuir, fabriquer quelque chose, c’est fuir aussi, mais c’est mettre une petite gifle à la vie au passage, pour se faire croire à soi-même et aux copains qu’elle est pas si terrible, qu’on peut y ternir tête. Avec fantaisie et en se marrant si possible, pour bien bien oublier l’horreur de l’existence physique.

Quand j’étais en couple, j’étais tellement bien que je n’avais besoin de rien créer. Je n’avais besoin de rien tout court, sauf d’elle et de ses sourires. Je ne manquais de rien, pourquoi faire quoi que ce soit ? Les moments où j’ai fait des machins étaient toujours des périodes de stress intense. Déménagements, recherche de travail… Les moments où l’angoisse était si grande que même en couple, je me sentais tout seul à affronter ces épreuves.

Il y a aussi une notion d’orgueil dans tout ça. L’impression de n’avoir jamais rien apporté de bien, d’assez bien pour que… disons une œuvre, puisque c’est le mot, apporte ce soulagement à d’autres que moi seul, et si possible pour une durée plus longue que le temps de la découverte. Le genre de trucs qui vous crée un petit bouton quelque part dans le cerveau sur lequel vous pouvez appuyer quand vous avez besoin de votre shot d’endorphine tout au long de la vie.

Je culpabilise tellement d’exister, que je voudrais m’assurer de procurer plus de plaisir que de douleur aux autres êtres qui souffrent dans mes environs. Essayer de faire des trucs m’aide au moins à croire que je bosse dans ce sens, que j’ai pas tout à fait laissé tomber les autres en baissant définitivement les bras, tout en restant le gros égoïste que je suis au fond. Dans les moments de grosses crises existentielles, donc, pour ne pas me vivre comme un encombrant, je suis poussé à créer.

D’où que ça vienne, ce n’est pas un lieu très cool. Par contre, ça marche. Ça permet de se créer un petit horizon artificiel, de divertir deux trois personnes au passage. Pendant toute la durée d’un projet en cours, je me lève avec le sourire le matin, même si j’ai mal dormi. Je m’enthousiasme pour tel ou tel aspect du monde, j’imagine des rencontres, des avenirs possibles.

Bref. Je suis dans la place, j’ai fait mon petit truc par une matinée ensoleillée. Dans le coin près de chez moi que je préfère. J’imagine les gens qui vont se demander ce que c’est, qui c’est ce mec sur l’image, qui a fait ça, pourquoi. Et j’en suis tout content. Faudra voir combien de temps ça reste accroché. Pas mal de vent aujourd’hui, et mon installation n’est pas très solide.

Me reste plus donc qu’à trouver un truc qui me tienne l’après-midi pour ne pas avoir le temps de penser que demain je retourne bosser au supermarché.