#277 – Lapis serpentinus § III.

Quatrième note de blog concernant les pierres et les serpents. Troisième réellement consacrée à la pierre serpentine, et je commence à sentir que, plutôt que de me lancer dans cette recherche à l’emporte-pièce, j’aurais dû tout préparer à l’avance et tout publier d’une manière ordonnée, pour votre confort et pour la clarté du propos. C’est vrai. Mais si j’avais procédé autrement, je ne l’aurais pas faite du tout, cette recherche.

Ce que je vous propose donc c’est que, puisque j’ai commencé comme ça, je continue ces notes brouillonnes à mesure que je rassemble des éléments, et qu’une fois que je serais passé à autre chose, je fasse une belle section sur le site ou sera résumé clairement le résultat des recherches, où sera retracée la chronologie de chaque témoignage ou intervention sur le sujet, et où seront disponibles tous les textes.

Donc c’est reparti. La note qui n’a rien à voir mais qui a tout déclenché, la note où je découvre la fameuse pierre serpentine, la note où je réalise que je ne vais pas m’en sortir aussi facilement que prévu. Z’avez tout lu ? Z’êtes à jour.


Hans Sloane disait donc, dans sa lettre du 19 avril 1779 à la Royal Society, qu’à sa connaissance, le premier à avoir parlé des Pierres Serpentines (oui, je pourrais les appeler pierres de serpent, mais j’aime trop écrire serpentine. Serpentine, serpentine, serpentine…) était Francesco Redi :

« I think the firſt who gives any Account of them (les pierres) is Franceſco Redi at Florence, who had them from the Duke of Tuſcany‘s Collections, and who, in his Eſperienze Nat. tells great Virtues of them »

Plusieurs problèmes :

  1. Parle-t-il des pierres supposées êtes extraites de la tête des fameux Cobra de Cabelo (celle que Kircher dit « naturelle »), ou de la version artificielle à partir d’os carbonisés qu’il cite un peu plus haut ?
  2. Il cite l’ouvrage de Redi : Esperienze intorno a diverse cose naturali qui n’a été publié qu’en 1671, alors que nous avons vu que la première occurence de cette pierre dans cette même revue de la Royal Society citait une traduction française du Flora Sinensis de Boym, livre publié originairement en latin en 1656.
  3. Esperienze intorno a diverse cose naturali n’est qu’une publication sous forme de lettre écrite à Kircher pour l’entretenir de cette histoire de « Pietra del Serpente » dont il cause dans son China Illustrata de 1667, et dans lequel il précise déjà que certaines de ces pierres sont artificielles.
  4. Francesco Redi écrit en italien, et je ne lis que très mal l’italien, je n’arrive donc pas bien à comprendre s’il ne remet pas plutôt en doute les vertues supposées de la pierre. C’est un grand expert des viperes pour avoir travaillé dessus et leur avoir consacré un ouvrage : Osservazzioni intorno alle vipere en 1664 qui a déjà balayé beaucoup de croyances concernant leur venin, et où il n’est nullement fait mention de la pierre suspecte.

Conclusion hâtive : Hans Sloane ne devrait pas écrire ses lettres à la Royal Society après l’apéro.

Bon, mais il va falloir que je lise en détail et que je traduise cet Esperienze intorno a diverse cose naturali avant de m’avancer plus sur l’opinion de Fransesco Redi à ce sujet. Ce que je vous propose aujourd’hui, c’est de publier ici les passages relatifs à la pierre dans les deux autres textes auxquels Sloane fait allusion, celui de Biron et celui de Kämpfer.

Voici quand même un dessin des pierres qu’on trouve dans le livre de Redi:


Curiositez de la nature et de l’art, Aportées dans deux Voyages des Indes ; l’un aux Inders d’Occident en 1658. & l’autre aux Indes d’Orient en 1701. & 1702. Avec une relation abregrée de ces deux Voyages. de Claude Biron, publié en 1703.

Chap. II, pp. 72–77

Les Pierres de Serpent

Ces pierres ſont de couleur d’ardoiſe ; elles ſont plates, & de la grandeur d’un ſoû marqué. Elles s’apellent dans les Indes Pierres de Serpent, à cauſe qu’elles ont la vertu de guerir les morſures de couleuvres, viperes, ſerpents, &c. Ces pierres, qui ſont le plus ſouverain remède, qu’on ait encore trouvé contre les morſures des Serpents, viennent du Royaume de Camboya. Quelques-uns diſent qu’elles ne ſont point naturelles ; mais factices, & compoſées de pluſieurs ingrediens, dont ceux du pays font un grand ſecret aux Etrangers. Il y en a qui les croient naturelles. Et M. Boyle dit qu’on lui a aſſuré, qu’on les trouve dans la tête de certains Serpents qui ſont vers Goa. Quoi qu’il en ſoit voici comme on s’en ſert.

Si la plaie n’a point ſaigné, après la morſure, ou piqure du Serpent, il faut piquer legérement l’endroit qui a été bleſſé, de maniere que le ſang en ſorte. Après quoi il faut y appliquer la pierre, qui s’y attache incontinent. Elle attire, & ſucce le venin. Il la faut laiſſer deſſus la plaie, juſqu’à ce qu’elle ſe détache d’elle-même : après cela, il faut laver la pierre dans du lait qui ſe charge incontinent du venin ; & ſi on n’avoit pas de lait, on la lave dans de l’eau. Après l’avoir bien eſſuyée, on la remet ſur la plaie ; ce que l’on continuë de faire juſqu’à ce qu’elle ne s’y attache plus. Ce ſera alors une marque évidente, que tout le venin ſera ſorti.

Il y en a qui croient qu’elle auroit la même vertu pour la morſure des chiens enragez, en pratiquant la même choſe, que nous venons de dire. Ce qu’il y a de plus aſſuré, c’eſt que cette pierre eſt généralement eſtimée dans tout l’Inde. M. Boyle qui ne revoque point en doute la vertu de la pierre de Serpent, en tire un argument pour prouver que l’aplication extérieure de certains amulettes peut fort bien opérer des guériſons. Voici ce qu’il raconte au ſujet de ces pierres. Je me rangerois volontiers au parti de ces habiles Médecins, qui ne reconnaiſſent nulle vertu dans les pierres ; même dans celles qu’on tire des Serpents ; & je me joindrois en cela au docte, & curieux M. Rédi, qui dans ſes expériences n’a obſervé dans ces pierres aucune faculté. Peut-être que tout ce qu’on nous vante comme étant des Indes, n’en vient pas. Il faut pourtant avoüer, après avoir rejetté tous les contes fabuleux, qu’on debite dans le monde ſur les pierres, qu’il y en a, dont il n’eſt pas poſſible de nier la vertu. Et en éfet un Savant tout pétri de la Philoſophie de Deſcartes, & qui par conſequent étoit fort en garde contre les qualitez occultes, & ſur les traditions populaires des Orientaux, m’a aſſuré que dans le tems qu’il étoit dans les Indes, il a guéri par la ſeule aplication de la pierre de Serpent plus de ſoixante perſonnes qui avoient été morduës, ou piquées par des Serpents. Et moi-même, ajoûte M. Boyle, j’en ai fait l’expérience ſur des animaux, que j’avois fait mordre par des Vipéres. Ce qui m’induit à ne pas rejetter comme faux tout ce que l’on dit ſur les vertus des pierre. Quodque ſumpſi ipſe experimentum cum genuino ejuſmodi Lapide è corporibus brutorum, fecit omninò, ut buic rei fidem non negem. Simplic. medicam. util. & uſus, p.62.


AH ! Je le savais ! Francesco Redi ne « raconte » pas les « grandes vertus » des pierres, monsieur Sloane ! Vous lisez encore moins bien l’italien que moi, monsieur Sloane. Et toc.

Bon. Qui est ce monsieur Boyle cité par Biron ? Robert Boyle. Oui, oui, le célèbre. L’ouvrage de Boyle dont il est question est son De specificorum remediorum cvm corpvscvlari philosophia concordia : Cui accessit Dissertatio de varia simplicivm medicamentorvm utilitate et usu., publié en 1687. En latin. Je comprends moins encore le latin que l’italien, mais je peux vous dire qu’il n’y raconte rien de plus que ce que paraphrase Claude Biron. Comment je le sais ? Parce que le livre a été traduit en français en 1689 par M. Jean de Rostagny, de la Société Royale de Paris, sous le titre : Nouveau traité de Monsieur Boyle sur la convenance des remèdes spécifiques de la philosophie des corpuscules, & sur l’usage & les propriétés des médicamens simples.

Comme il n’y a aucune information supplémentaire à en tirer, je me contenterai pour l’instant de vous mettre le texte dans sa version originale à la fin de cette note. Le jour où je ferai le gros dossier final sur un espace dédié du site, j’y mettrais les deux versions.


Voici maintenant ce qu’en dit Engelbert Kaempfer dans son Amœnitatum exoticarum politico-physico-medicarum Fasciculi V, Quibus continentur Variæ Relationes, Observationes et Descriptiones Rerum persicarum & ulterioris Asiæ, multâ attentione, in peregrinationibus per universum Orientum, collectæ, ab Auctore Engelberto Kaempfero, publié en 1712

Fasciculus II. Relatio IX. § III.
pp. 395–396

Pedra de Cobra : ita dictus lapis, vocabulô à Luſitanis impoſito, adverſus viperarum morſus præſtat auxilium, externè applicatus. In ſerpente, quòd vulgò credunt, non invenitur, ſed arte ſecretâ fabricatur à Brahmenis. Pro dextro & felici uſu, oportet adeſſe geminos, ut cum primus veneno faturatus vulnuſculo decidit, alter ſurrogari illico in locum poſſit ; Proinde poſſidere indigenæ niſi geminos cupiunt ;quos cum goſſypio capſulæ incluſos probè aſſervant. Aliam obtineo ophitidem, inſar ſilicis duriſſimam ponderoſamque, uncialis longitudinis, figuræ quodammodo tornatilis, & quaſi ex annulis compactæ ; quales inveniri in capitibus maximorum ſerpentum credulus perſuadetur vulgus : ego apophyſin alius petræ, vel in ipſâ petrâ molliori genitam judico, velut lapides bufonius, aëtites, lyncius, oculus catti, gloſſo-petra, & ſi quos alios vulgi error tranſcribit ex animalibus. Fidem mihi fecit collis petroſus, quem bidui itinere ab Iſphahano urbe offendimus, cujus ſabulum ex petrâ diſſolutum, innumeros exhibebat variæ figuræ bufonios & Judaicos, quibus vel plauſtrum impleviſſem. Quo ipſo feror, ut iſtis lapidibus nihil efficaciæ ineſſe credam, niſi quam actuali frigiditate ſuâ, vel abſorbendo præſtant.


Bon, je dois vous avouer que j’y pige que couic. Enfin, à part les information qui étaient déjà mentionnées dans d’autre textes. Mais je l’ai quand même mis ici, pour celles et ceux qui s’en sortent mieux que moi en langues mortes.

Je pense que ça suffit pour aujourd’hui. Dans la prochaine note sur le sujet, je m’attaquerai au texte de Francesco Redi, mais ça risque de ne pas être tout de suite. J’ai quand même pu apercevoir en le feuilletant qu’on y parle d’une autre pierre de serpent, venue d’afrique, elle, et à laquelle on prête d’autres pouvoirs. Encore tout une aventure, mais je promets de boucler celle-ci en premier lieux. Je vais quand même sans doute poster sur d’autres sujets d’ici-là, il vous faudra un peu de patience.

Voici donc les liens vers les ouvrages dont j’ai causé ici et que je n’ai pas déjà donnés dans les articles précédents, puis l’article du journal des scavants résumant l’ouvrage concernant les vipères de Redi, et enfin l’extrait en latin du texte de Robert Boyle :


PDF : Osservazzioni interno alle vipere, Francesco Redi, 1664 (MDZ)
PDF : Esperienze intorno a diverse cose naturali, Francesco Redi, 1671 (MDZ)
PDF : Résumé du Osservazzioni interno alle vipere dans le Journal des Sçavans du lundi 4 janvier 1666, p.9-12 (Gallica)
PDF : Curiositez de la nature et de l’art, Aportées dans deux Voyages des Indes ; l’un aux Inders d’Occident en 1658. & l’autre aux Indes d’Orient en 1701. & 1702. Avec une relation abregrée de ces deux Voyages, Claude Biron, 1703 (Gallica)
PDF : De specificorum remediorum cvm corpvscvlari philosophia concordia : Cui accessit Dissertatio de varia simplicivm medicamentorvm utilitate et usu., Robert Boyle, 1687 (Archive.org)
et sa traduction :
PDF : Nouveau traité de Monsieur Boyle sur la convenance des remèdes spécifiques de la philosophie des corpuscules, & sur l’usage & les propriétés des médicamens simples., 1689 (Gallica)
PDF : Amœnitatum exoticarum politico-physico-medicarum Fasciculi V, Quibus continentur Variæ Relationes, Observationes et Descriptiones Rerum persicarum & ulterioris Asiæ, multâ attentione, in peregrinationibus per universum Orientum, collectæ, ab Auctore Engelberto Kaempfero, Kaempfer, 1712 (BIU Santé)


Extraits du résumé de Osservazioni intorno alle vipere de Redi, dans le Journal des Sçavans du Lundy IV. Ianvier 1666, pp.9–12 :

OSSERVATIONI INTORNO ALLE VIPERE
fatte da Fanciſco Redi, in Firenze. in 4.

Les anciens Naturaliſtes ont dit beaucoup de choſes ſurprenantes des Viperes ; & comme il n’y a pas plaiſir à faire l’experience de ce qu’ils ont auancé, ceux qui ſont venus apres eux ont mieux aymé les croire ſur leur parole, que d’en faire l’eſpreuue. Mais depuis peu vn Gentilhomme Italien ayant trouué l’occaſion de quantité de Viperes, que l’on auoit apportées au grand Duc de Toſcane pour compoſer la Theriaque, a examiné ce qui concerne cette matiere auec beaucoup d’exactitude, & l’a deſcrite auec toute l’elegance dont cette matiere eſt ſuſceptible.

Premierement, il a remarqué que le venin des Viperes n’eſt point dans leurs dents, comme quelques vns diſent ; ny dans leur queuë, comme d’autres pretendent ; ny dans leur fiel, comme les plus ſçavans Naturaliſtes ſe ſont imaginez : mais qu’il eſt dans deux veſicules qui couurent leurs dents, & qui venant à ſe reſſerrer lors que les Viperes mordent, font ſortir vne certaine liqueur iaunaſtre qui coule le long des dents & enuenime la playe. (…)

Ce que quelques Autheurs ont encore aſſeuré, que c’eſtoit vne choſe mortelle que de manger de la chair des animaux tuez par les viperes, boire du vin dans lequel les Viperes ont eſté eſtouffées ou ſuçer les playes de ceux qui en ont eſté mordus, ſe trouue auſſi peu veritable. Car cét Autheur aſſeure que pluſieurs perſonnes ont mangé des poulets & des pigeonneaux mordus par des Viperes, ſans qu’en ſuite leur ſanté en ait receu la moindre alteration. Au contraire, il dit que c’eſt vn ſouuerain remede contre la morſure des Viperes que de ſuçer la playe, & il rapporte l’experience d’vn chien qu’il fit mordre ſur le nez par vne Vipere, lequel à force de lécher ſa playe ſe ſauua la vie. Ce qui eſt encore confirmé par l’exemple de ces gens qui eſtoient autrefois appelez Marſi & Pſilli, dont le meſtier eſtoit de guerir ceux qui auoient eſté mordus par les ſerpens, en ſuçant leurs playes.

Cét Autheur adiouſte que quoy que Galien & pluſieurs modernes aſſeurent qu’il n’y a rien qui altere tant que la chair de Vipere, il a neantmoins experimenté le contraire, & qu’il a connu des gens qui mangeoient de la Vipere à tous leurs repas, & qui cependant aſſeuroient qu’ils n’auoient iamais eu moins de ſoif qu’au temps qu’ils gardoient ce regime de viure. (…)


Extrait du De specificorum remediorum cvm corpvscvlari philosophia concordia : Cui accessit Dissertatio de varia simplicivm medicamentorvm utilitate et usu. de Robert Boyle, concertant la pierre de serpent

Parænesis ad usum simplicium medicamentorum
§ VIII.

Hanc, inquam, ob cauſam, duo alia obſervatu digna ſuperaddam exempla efficaciæ ſiccorum etiam, atque ſolidorum corporum licèt exteriùs tantùm applicatorum adverſus morbos, quos varia nec conſuera comitabantur ſymptomata, quorum quantumvis innocuas viperas noſtras anglicanas homines ſentiant, varia tum in hominibus, tum in brutis exempla novi : atque etiam, qui ab India orientali veniunt, magnam concretionum quarumdam lapidearum, quæ dicuntur reperiri in capitibus quorumdam ſerpentum circa Goam, aliaſque Regiones orientales, virtutem extollunt : quamvis enim plerique Medici, rejiciant, aut dubitent de poreſtate iis lapidibus aſcripta, poteſtate, inquam, curandi morſus viperarum ; & quamvis eorum hac in re hæſitationem minimè mirer, quòd reipſa lapidum plurimi ex India allati genuini non ſint, iiq́ue qui re verâ ſerpentibus eximuntur, ob rationem hîc non commemorandam nihil proſint, cujuſmodi fortè ii erant, quibus doctus, curioſuſq́ue, Redy, ſua experimenta fecir : alia tamen ſunt, quorum virtutes negari nequeunt : ne enim vulgaribus traditionibus plerumque fallacibus fides habeatur, quidam è præcipuis Collegii Londinenſis Doctoribus mihi aſſeruir, ſe hujuſcemodi cujuſpiam lapidis ope periculoſum quemdam morbum præter opinionem curâſſe : rem mihi ipſe ut geſta eſt, pluribus narravit : atque quiſpiam è præcipuis Anglicanis noſtris Chirurgis alium ſe dixit eodem remedio curâſſe : merâ ſcilicet lapidis parti, quam vipera momorderat, applicatione ab utroque curatus uterque morbus eſt : atque vir quidam magnæ notæ inſigni Societati Mercatorum mercaturam in Indiis ubi diu vixerat orientalibus exercenti præfectus, mihi aſſeruit curâſſe ſe ope hujus lapidis multos à venenatis animalibus læſos : ſed hujus rei veritati longè majus adhuc pondus addit peregrinatus quidam per meridionales Indiarum orientalium plagas : quamvis autem hic utpote à celebri Carteſiano quopiam Philoſopho inſtructus vulgaribus Regionum quas peragrabat, & in quibus vivebat traditionibus vix fidem haberet, cùm tamen vel idcirco à me rogaretur, quid tutò de lapidibus hiſce, ſentire deberem, ſeriò mihi reſpondit curâſſe ſe ſexaginta, & plures morſos, aut ſtimulatos à venenoſis quibuſdam animalibus : & pleroſque quidem merâ exteriori lapidis hujuſce applicatione : quem quòd præpollentem, experiretur, ſervabat ſecum, ut ubi res exigeret, ad manum eſſet : quodque ſumpſi ipſe experimentum cum genuino ejuſcemodi lapide, è corporibus brutorum, fecit omnino ut huic rei fidem non negem.


#276 – Pierre Serpentine ou Serpent-Stone : flanc ou salades ?

Je dois vous avouer, arrivé à ce troisième article consacré aux rumeurs qui ont pu circuler concernant les Serpents au XVIIe siècle, que je m’éclate franchement. Je me suis interdit de chercher sur les pages internet d’aujourd’hui ce que l’on pensait de tout ça, ce qu’on avait découvert… Non. Je navigue de revues en livres anciens, au gré des sources citées par les auteurs pour essayer de trouver le fin mot de l’histoire d’après les « témoignages » d’époque. Honnêtement ça me tient mieux en haleine que les séries télé.

J’avais dit que je recauserai du Thériaque et que j’espérais avoir fait le tour de cette histoire de pierre, ben vous pensez. Je suis tombé sur un gros morceau. Deux gros morceaux en fait.

Suite, donc, et sans doute pas fin de ces histoires de serpents et de pierres et de pierres de serpents. Si vous avez loupé le départ, ça se trouve ici et .

Petit rappel chronologique :

  • 1656 : Publication du Flora Sinensis de Michał Piotr Boym en latin. On y parle de cette pierre qu’on retire de la tête d’un certain serpent et dont on se sert comme antipoison miracle.
  • 1664 : Publication du Flora Sinensis traduit en français par Melchisédech Thévenot dans son Relation de divers voyages curieux, blablabla… Seconde partie.
  • 1665 : Publication de l’article Of the nature of a certain Stone, found in the Indies, in the head of a Serpent, dans le Phisolophical Transactions of the Royal Society. (le 5 novembre 1665, reparaîtra en volume (Vol. I) en 1667)
  • 1667 : BOUM !!! Athanase Kircher publie :

Athanasii Kircheri
E Soc. Jesu

CHINA
MONUMENTIS
QUA
Sacris quà Pofanis,
Nec non variis
NATURÆ & ARTIS
spectaculis,
Aliarumque rerum memorabilium
Argumentis
ILLUSTRATA,
auspiciis
LEOPOLDI PRIMI
roman. imper. semper augusti
Munificentiſsimi Mecænatis

AMSTELODAMI,
_______________________________
Apud Joannen Janſſoniun à Waeſberge & Elizeum Weyerſtraet,
Anno cIɔ Iɔc lxvii. Cum Privilegiis.


Hein ? Vous y pigez que broc au latin ? Ben moi pareil, mais, ça tombe bien, en 1670 est publiée une traduction française :

la
CHINE
d’Athanase Kirchere
De la Compagnie de Jesus,
ILLUSTRÉE
De pluſieurs
MONUMENTS
Tant Sacrés que Profanes,
Et de quantité de Recherchés
de la
NATURE & de l’ART
A
Quoy on à adjouſté de nouveau les queſtions curieuſes que le Sereniſſime
Grand Duc de Toscane a fait dépuis peu du P. Jean Grubere touchant ce grand Empire.
Avec un Dictionaire Chinois & François, lequel eſt tres-rare, & qui n’a pas encores paru au jour.
Traduit par F. S. Dalquié.

A AMSTERDAM,
_______________________________
Ches Jean Janſſon à Waesberge & les Heritiers d’Elizée Weyerſtraet,
l’An cIɔ Iɔc lxx. Avec Privilege.


Et attention, là, c’est du lourd ! Pourquoi du lourd ? Ben pardi, parce que tonton Athanase il va nous faire des révélations, c’est écrit dans le numéro du 3 juin 1667 du Philosophical Transactions ! :

Account of Athanaſii Kircheri CHINA ILLUSTRATA

(China Illustrata c’est le petit nom qu’on a donné au bouquin au final, le titre original était… enfin vous avez vu quoi.)

The Author by publiſhing this Volume blablabla…

The Book it ſelf, a large Folio, is divided into 6. Parts.

The three firſt bloubloublou…

But we haſten to the Fourth Book, as belonging to our Sphere. That undertakes to deſcribe the Curioſities and Productions of Nature and Art, in China et bloublibloubli…

As

1. Mountainsouais ouais…

2. Iſlespas ça non plus…

AH !

7. Animals, Here he diſcourſeth of the Musk Dear on s’en fout…

Pas ça non plus…

TROUVÉ !!!

Of the Serpent, that breeds the Antidotal ſtone ; whereof he relates many experiments, to verifie the relations of its vertue : Which may invite the Curator of the Royal Society, to make the like tryal, there being such a ſtone in their Repoſitory, ſent them from the Eaſt Indies.

Rendez-vous compte !! On va enfin tout savoir ! Livre 4, chapitre 7 ! Imaginez-moi après avoir trouvé ça. Je me précipite livre 4, chapitre 7 : « Des animaux extraordinaires & surprenants de la chine. »

Je lis, le lis, je lis… Rien. Merde alors ! On m’a menti. Je poursuis. Ah, chapitre 10 : « Des serpens de la Chine » ! Wouhouuuu !!

Rien, rien, rien. Rien ! Ah si. Au bout de quatre pages à deux colones, page 275 (version française de 1670) :

Il y a d’autres ſerpents dans la Chine dont le venin eſt irremediable. Le premier de ceux-cy s’appelle Cobra de Cabelos ; c’eſt à dire ſerpent chevelu, dont nous avons amplement parlé dans les traittés precedents où nous avons diſcouru du Royaume de Mogor.

Alors là, les mecs de la Royal Society, va falloir qu’ils apprennent à sourcer correctement. Bon. Les « traittés precedents », c’est dans ce même bouquin ou pas ? Oui. J’ai de la chance. J’y arrive enfin. Page 108.

(Là j’avertis les phobiques que je vais glisser un dessin d’époque dans le texte puisqu’il en est fait mention. Préparez-vous, c’est terrifiant. Et j’avertis tout le monde que je me suis bien fait chier à respecter très fidèlement l’aléatoire orthographique de ce texte. Alors si un mot change d’un bout de phrase à l’autre, c’est comme ça dans l’original.)


Des grandes, & admirables vertus de la pierre ſerpentine, que les Portugais appellent la Piedra della Cobra.

Les Bragmanes ont trouvé une pierre qui eſt en partie naturelle ; parcequ’elle croit naturellement dans le ſerpent, (laquelle eſt nommée des Portugais Cobra de Capelos, c’eſt à dire ſerpent ou coleuvre velu) elle eſt auſſi en partie artificielle, à cauſe de pluſieurs venins de differents animaux, mais particulierement de ce coulevre velu, leſquels on meſle tous enſemble, pour en compoſer cette pierre. Elle a une ſi grande vertu, qu’auſſi toſt qu’on en a touché le mal la gueriſon en eſt infaillible. Ce remede eſt fort uſité dans toute l’Inde, & la Chine, à cauſe de ſa prompte, & grande operation, & certainement je ne l’aurois jamais creu, ſi moy meſme (dépuis que j’eſcris ce-cy) n’en avois pas fait l’experiance ſur un chien mordu par un vipere, auquel (auſſi toſt que jeus appliqué la pierre,) elle s’attacha ſi fort, qu’à peine la pouvoit on arracher, juſques ce qu’ayant attiré tout le venin, elle ſe laiſſa tomber d’elle meſme ; aprés quoy le chien fût deſlivré du venin, & qu’oyqu’il en reſtat long temps fort engourdi, il reprint neantmoins ſon encienne vigeur. Il y eût en ce meſme temps un celebre docteur qu’on appelloit Charles Magninus Romain de nation, qui en fit heureuſement l’experiance ſur un homme qui avoit eſté mordu d’une vipere. De plus cette pierre eſtant jetée dans l’eau, elle quitte incontinent ſon venin, & reprent ſa pureté. Si on la jette dans l’eau veneneuſe d’un lac, elle attire tout le venin, & rend l’eau nette, & belle ; & tant s’en faut qu’elle diminuë de ſa force & de ſa vertu attractive, qu’aucontraire, il ſemble qu’elle augmente, & qu’elle change ſa couleur blanche, en un jeaune vert, ſelon la force, & la nature du venin qu’elle attire.

Mais au reſte pour revenir au ſerpent, je dis que s’il eſt appelé Cobra de Capelos, ce n’eſt pas parcequ’il eſt couvert de poil, ainſi que pluſieurs ſe ſont perſuadés fauſſement ; mais parce qu’il a ſur la plus haute partie de la teſte une certaine chevelure, faite en forme de chapeu plat, & uni.

Le Pere Sebaſtien d’Almida (qui eſt de retour à Rome de ſon voyage des Indes, dépuis le temps que j’eſcris ce livre) nous apprend que l’on trouve dans l’Inde de ces ſerpents preſque à tous les pas. Mais pour ceux-là qui produiſent cette pierre, qu’on appelle Cobra de Capelos, ils ne ſe trouvent que dans le territoire de Dienſi, leſquels ont la figure qu’on voit repréſentée ici deſſous : la nature leur a eſcrit ſous les machoires inferieures deux SS : l’on a ignoré juſqu’a preſent pour qu’elle fin. Ce ſont donc ces Serpents d’où l’on ſe ſert pour faire la pierre artificielle, laqu’elle eſt fabriquée par les hermites idolatres, qu’on appelle autrement Santones, de la façon que je diray aprés. Voy-cy la figure des Serpents.

Le P. Roth qui m’a donné trois de ces pierres, m’a raconté, qu’il en avoit ſouvent fait l’experience dans le Royaume de Mogor, dont la premiere fût ſur ſon Serviteur qui ayant eſté mordu à la main par une vipere, il luy appliqua incontinent la pierre, laquelle n’y fût pas plutoſt, que le venin qui eſtoit répendu par tout le bras, commença de revenir peu à peu ; de telle ſorte que ce Serviteur montroit au doit les divers lieux, où le venin eſtoit pendant l’operation : ſi bien qu’eſtant toutafait parvenu à la playe, auſſi toſt que la pierre en fût imbuë, elle tomba d’elle meſme, comme ſi elle eût conneu qu’il n’y avoit plus rien à faire ; qu’oyqu’auparavant elle y fût fort attachée ; enſuitte de qu’oy ce jeune homme reſta en parfaite ſanté. L’autre experiance qu’il en fit, fût ſur un peſtiferé à qui (aprés luy avoir inciſé la peſte) on appliqua cette pierre, laquelle attira tout le venin dans un moment, & rendit enfin la ſanté à celuy qui ſans ce prompt ſecours eſtoit ſur le point de perdre la vië ; Vous ſçaurés que non ſeulement la naturelle opere tous ces bons effets ; mais auſſi que l’artificielle, qui ſe fait de pluſieurs autres que l’on trouve dans ces Serpents, que l’on meſle avec une partie de leur teſte, de leur cœur, de leur rate, & des dants tout enſemble, avec de la terre ſigillée a le méme effet, & la méme proprieté ; & l’on connoit par là qu’elle eſt tres rare, & tres precieuſe ; puiſque les Bragmanes, & les Joguës n’en veulent jamais apprendre le ſecret pour de l’or, ni pour de l’argent ; enfin elle eſt ſi efficace, quelle a touſjours ſon effet, & ſi vous en avés quelqu’une qui n’en face pas de meſme, perſuadés vous qu’elle eſt fauſſe, & que ce n’eſt pas une de celles dont nous parlons. Main afin de la connoiſtre, pour ne ſe laiſſer point tromper ; Il feroit neceſſaire, que le Lecteur ſceût ce que le P. Michel Boïmus dit dans ſa Flore Chinoiſe dans le feuillet marqué par M. lequel en parle en ces termes.

[Là il cite Boym, je vous le remets pas, c’est l’extrait en français dans ce post]

Mais c’eſt aſſés parlé pour le preſent des admirables vertus de cette pierre, leſquelles je n’euſſe jamais creu eſtre telles, ſi l’experiance que j’en fis ſur un chien ne me l’eût perſuadé ainſi que j’ay deſja dit. Maintenant il s’agit de ſçavoir, qu’elle eſt cette vertu magnetique qui attire ſi promptement à elle toute ſorte de venin, de quelque nature qu’il puiſſe eſtre ; & la raiſon pourqu’oy elle s’atache ſi fort à la playe, qu’elle ne s’en oſte point, que premierement elle ne ſoit toutafait enyvrée de venin : veritablement c’eſt une queſtion qui n’eſt pas trop facile à reſoudre, & que je ne veux traitter qu’après avoir leu les principes de l’art de l’Aimant, qui ſont eſcrits dans le 9. Livre du monde Souſterain, & de l’Antipatie des venins, où je renvoye le Lecteur (…)


Alors, là… J’avais entendu dire du bien de ce Kircher, mais là… Dans le genre je raconte n’importequoi, je reste vague et je trouve toutes les astuces pour ne rien pouvoir prouver, ça se place là.

La pierre est elle en partie naturelle et en partie artificielle, ou s’agit-il de deux sortes de pierres différentes ? Une pierre purifie l’eau d’un lac entier ? Déjà même d’une flaque, j’aimerai voir ça. Et donc, si on possède une de ces prétendues pierres, mais qu’elle ne purifie pas l’eau d’un lac, ne sauve pas un homme d’une morsure de cobra et ne s’accroche pas à la plaie comme un magnet sur le frigo jusqu’à ce que tout le venin soit aspiré, c’est que c’est une fausse !! Ben pardi. J’ai failli ne pas y croire, heureusement l’explication finale m’a convaincu.

Dois-je ajouter que monsieur Kircher, quelques lignes plus bas nous entretient du :

Puiſſant venin de la Barbe du Tigre (…) lequel eſt preſque de la grandeur d’un Aſne, & de la figure d’un Chat. (…) de plus il a de longs poils au tour des levres leſquels ſont ſi venimeux (ainſi que l’experiance la ſouvent fait voir) que ſi quelque perſonne ou la beſte méme, en avale quelqu’un, ſans y prendre garde, il faut neceſſairement qu’elle meure »

Oui, oui, vous avez reconnu à cette description le terriblement venimeux Tigre du Bengale. Bon. Cet homme a accompli un travail fabuleux de tentative d’explication du monde à base de rumeurs, reconnaissons-lui ça (je ferais sans doute un article qui lui est dédié dans peu de temps), mais on n’est pas plus avancés que ça sur la nature de cette (ces) pierre(s) ?

Et on est pas les seuls. Cent ans après la publication du Flora Sinensis et du China Illustrata, on continue à se questionner, comme le montre la lettre parue dans le Philosophical Transactations N° 492, publié pour la première fois le 26 octobre 1749 (au lieu du 15 juin) et repris en volume en 1750. Vous ne voyez pas de quoi je veux parler ? Vous avez bossé de votre côté un peu ou vous attendez que je fasse tout le travail ? Bon et bien au final, c’est sans doute cette lettre qui nous en apprend le plus sur la nature de la fameuse pierre, et qui nous donne également des pistes pour la suite des recherches.

La lettre parle de deux sortes de pierres, celle qui est supposée se trouver dans la tête du serpent et une autre qui se trouverait dans le ventre des rhinocéros. Je zappe toutes les parties sur les Rhino, désolé.


VI. A Letter from Sir Hans Sloane Baronet, late Pr. R. S. to Martin Folkes Esquire Pr. R. S. containing Accounts of the pretended Serpent-ſtone called Pietra de Cobra de Cabelos, and of the Pietra de Mombazza or the Rhinoceros Bezoar, together with the Figure of a Rhinoceros with a double Horn.

Chelſea, April 19, 1749.

Read April 20. 1749.

SIR,

I here ſend you to be communicated to the Society, if you think proper, an Account of two pretended Stones, ſaid to be found in the Head of the moſt venomous Snake of the Eaſt Indies called Cobra de Cabelo, together with an Account of what I have heard, and what I believe they really are. (…) I am,

SIR,

Your humble Servant,

Hans Sloane.

Pietre del Serpente Cobra de Cabelo * Redi Eſperienze, Nat. p. 3. Tab. i. Lapides Serpentis Cobras de Cabelo dicti, Edit. Latin. Pedra de Cobra, Kempfer. Amœnitat. Exot. p. 396. Pierres de Serpent. Biron Curioſit. de la Natura, &c. p. 72

Dr. John Bateman, my worthy Predeceſſor, formerly Preſident of the College of Phyſicians of London, told me, with great Admiration, that he had ſeen the great Effects (upon the Bite of a Viper) of the Snake-ſtone or Serpent-ſtone, as it is call’d, before King Charles II. who was a great Lover of ſuch Natural Experiments ; and that he knew the Perſon poſſeſſed of the very Stone he had ſeen tried, who he believed would part with it for Money.

Upon my Deſire and Requeſt to ſee him, he came to me, and brought with him the Stone, which was round and flat, as the common ones brought by Merchants and others from the Eaſt Indies, about the Size of a mill’d Shilling, but thickern for which he aſked five Guineas, tho’ it was broken. There are ſeveral of this Sort, figur’d in Tab. II. Fig. 8. a, b, c, d.

Dr. Alex. Stuart, who had been my Acquaintance for ſeveral Years, returning from the Eaſt Indies, brought from thence, among many other Curioſities, ſome of theſe Snake or Serpent-ſtones, together with this Account of them, which he had from a other Miſſionary in the Eaſt Indies, ‘that they were not taken out of a Serpent’s Head, but made of the Bones of the ſmall Buffalo in the Indies’ (by which their Coaches are drawn are drawn inſtead of Horſes) ; the Bones being half-calcin’d or char by the Dung of the ſame Buffalo. He gave me ſeveral Pieces, with ſome of the Snake or Serpent-ſtones made out of them, and which I have in my Collection of ſeveral Shape and Colours.

I think the firſt who gives any Account of them is Franceſco Redi at Florence, who had them from the Duke of Tuſcany‘s Collections, and who, in his Eſperienze Nat. tells great Virtues of them, related by three Franciſcan Friers, who came from the Eaſt Indies in 1662. which were, that, being applied to the Bites of the Viper, Aſp, or any other venomous Animals it ſticks very faſt till it has imbibed or attracted all the Poiſon (as a Loadſtone does Iron), as many People in the Indies believe, and then it falls off of itſelf ; and being put into new Milk, it parts with the Poiſon, and gives the Milk a bluiſh Colour ; of which Redi tells the Succeſs of thoſe he figured.

Kempfer, in his Amœnitat. Exot. p. 396 ſpeaking of this, ſays, it helps thoſe bit by Vipers, outwardly applied ; and that it is not fond in the Serpent’s Head, as believed, but by a ſecret Art made by the Brahmens ; and that, for the right and happy Application of it, there muſt be two ready ; that when one has fallen off fill’d with the Poiſon, the other may ſupply its Place. They are commonly, as he ſays, kept in a Box with Cotton, to be ready when Occaſion offers.

Biron ſays, that if the Wound of the Serpent has not bled, it muſt be a little prick’d, ſo as the Blood comes out, and then to be applied as uſual. It comes from the Kingdom of Camboya.


* Which ſignifies in Portugueſe, the hooded Serpent, becauſe it has a Membrane about its Head which it an expand like an Hood : By others it is called the Spectacle-Snake ; for on the back Part of its Neck is the Repreſentation of a pair of Spectacles. See a figure of one in Kempfer‘s Amœnit. Exotic. p. 567.

Fig. 8. a, b, c, d, repreſent the Pietre de Serpente Cobra de Cabelo, of an Aſh-colour and black. In that mark’d b, the dark Shade in the middle ſhews an Hollow, which was Part of the Cavity of the Inſide of the Bone. e and f are rough Pieces of Bones, half-calcin’d, porous, and not poliſh’d. The Figure and Deſcription of the Buffalo, whoſe Bones they uſe for this Purpoſe, are given in Mr. Edwards‘s Hiſtory of Birds, to which he has ſubjoined the Figures and Deſcriptions of ſome few rare Quadrupeds.


Allez, je vous laisse avec les liens vers toutes les versions digitales des ouvrages que j’ai cité et avec un dernier petit texte qui parle pas de serpent. Pour la version latine du texte de Kircher, ce sera une autre fois. Je pense que je ferais une petite partie dédiée à cette recherche (et à d’autres) sur le site un de ces jours, à ce moment-là je la mettrait. Mais là je passe déjà beaucoup plus de temps que je n’en ai de disponible à ça en ce moment. Bon. Les sources :


PDF : China Illustrata, Kircher Athanasius, 1667, latin (Gallica)
PDF : China Illustrata, toujours du même, 1670, français (BIU Santé) pp. 108–110
PDF: Account of Athanaſii Kircheri China Illustrata, Philos. Trans., Vol. II, Iss. 26, pp. 484–488 (The Royal Society Publishing)
PDF : A Letter from Sir Hans Sloane…, Philos. Trans., Vol. XLVI, Iss. 492, pp. 118–125 (The Royal Society Publishing)
PDF : Extrait l’vne lettre escrite de Chartres le II. Avril 1666, Journal des Sçavans, Vol. II, 1666, pp. 242–244 (et non 236–238, erreur de numérotation) (Gallica)


Journal des Sçavans
Vol. II – 1666
pp. 242–244.

EXTRAIT D’VNE LETTRE ESCRITE
de Chartres le II. Avril 1666.

Il eſt arriué depuis quelque tẽps en ces quartiers vne choſe ſurprenante. Vne ieune femme eſtant accouchée depuis trois ſemaines, & nourriſſant ſon enfant eſtoit obligée à cauſe de l’abondance de ſon lait, de ſe faire tirer par ſon Mary. Cet homme ayant les poulmons forts la tiroit auec violence : Il ſentit vn iour dans ſa bouche quelque choſe autre que du lait, & ayant regardé ce que c’eſtoit, il vit vn petit animal qui ſortit à moitié du ſein de ſa femme par le bout qu’il tettoit, & l’ayant tiré auec la main, il trouua que cet animal eſtoit comme vn petit ſerpent de la longueur d’enuiron 4. pouces & de la groſſeur d’vn ver à ſoye mediocre.

La couleur en eſtoit minime, ayant vn double rang de pieds ſous le ventre, & ſon corps eſtoit comme de petits anneaux qui ſe tenoient & ſe continuoient depuis la teſte iuſques à la queuë, qu’il portoit retrouſſée & fourchuë par le bout. Il auoit ſur la teſte deux cornes fourchuës & faites comme les petites pates d’vne eſcreuiſſe. Quand on le touchoit il ſe tourmentoit extremement, & quoy qu’il euſt vne infinité de pieds, neantmoins il ne marchoit pas en ligne droite mais en ſerpentant.

On l’apporta icy à M. Fouques Medecin, auec vne lettre du Chirurgien du lieu pour conſulter ſur le doute que la mere auoit, qu’en donnant à tetter à ſon enfant elle ne luy fiſt tort. Elle ſentoit auant que cet animal fut ſorty de ſa mammelle, comme des picqueures, qu’elle imputoit à la trop grande abondance de lait.

Cet animal eſt mort apres auoir eſté conſerué 24. heures depuis qu’il fut apporté icy. Vne infinité de perſonnes l’ont veu, & i’ay regret de ce qu’il a eſté perdu au logis du Sieur Fouques auant que i’aye pû le faire peindre & bien examiner auec vne lunette, comme i’en auois enuie.


(suite)

#259 – Lyonniais #084 – Le papy de Fourvière

Il ne faut pas teaser. Sur le coup on se dit que c’est une bonne idée, on se trompe toujours. L’envie d’un jour d’aborder un sujet le lendemain s’évapore presque à coup sûr dans la nuit. Mais c’est trop tard, j’ai teasé. Tant pis pour ma gueule. Voici donc l’histoire du papy de Fourvière nous racontant l’histoire de Lyon. Je voulais l’agrémenter de photos liés aux lieux cités, mais je n’en ai pas prises sur le coup, j’ai voulu aller les prendre aujourd’hui, mais je me suis rappelé qu’on était samedi, et un samedi de très beau temps avec ça, donc que l’endroit serait plein à craquer de touristes… Alors voici, une fois de plus, un texte bien sec, sans jolies petites images pour vous délasser les oreilles intérieures de votre voix intérieure. Je les rajouterai dans quelques jours peut-être, les photos.

Nous étions donc, mon amie et moi, accompagnés de mes parents à qui nous faisions visiter la ville. En haut de Fourvière, sur le côté gauche de la basilique, appuyé sur la table-plan de la ville, je devais être en train de dire que là-bas c’était l’hôtel de ville, et là-bas l’opéra, des trucs comme ça quoi, quand un petit bonhomme, casquette vissée sur la tête, lunettes de soleil fixées au nez, très très fine moustache droite à l’ancienne soulignant le rebord de la lèvre supérieure, est venu nous demander : « Vous êtes de Lyon ? »

« Euh… oui depuis pas longtemps et non… » Il s’est alors mis à nous dire qu’il était dommage qu’à Lyon tout soit si mal indiqué, tenez par exemple, regardez droit devant vous, à l’horizon… puis à nous décrire parfaitement les conditions climatiques par lesquelles on pouvait, de la rambarde contre laquelle on était appuyés, apercevoir les alpes, et même le Montblanc. Conditions climatiques aujourd’hui difficile à réunir, notamment à cause des fleuves et des particules fines dans l’atmosphère. Cela dit, nous a-t-il précisé, ce n’était pas pire qu’à l’époque où, les usines étant encore dans le ville, les particules s’échappant des cheminées n’étaient pas fines du tout et plongeaient bien souvent Lyon dans un brouillard Londonien.

Il a enchainé sur la tour métallique, elle aussi à gauche de la basilique. À gauche quand on fait face à la porte principale de celle-ci, hein. Cette tour est une copie du troisième étage de la tour Eiffel, nous a-t-il appris. Elle mesure 85 mètres de haut. Pourquoi ? Parce que, placé où elle est, à 290 mètres au dessus du niveau de la mer, son sommet dépasse ainsi le sommet de la tour Eiffel, la vraie. La plus grosse quéquette, on n’en sort jamais. Il y avait à sa base une brasserie, continua-t-il, mais celle-ci ferma et le tout fut clos au public pendant des années. Pourquoi ? Parce que personne n’y venait. Il n’y avait à l’époque que le funiculaire pour vous y conduire. Les gens n’avaient pas de voiture. Elle fut ensuite rachetée par la télévision et restauré, me ne rouvrit jamais au public.

Ce qui nous a tous frappé, je pense, c’est à quel point les explications s’enchaînaient, sans une seule hésitation, pas un bredouillement, avec précision en ce qui concernait les années et les chiffres, et dans un français impeccable et délicieusement daté. Il nous raconta également pourquoi les Romains avaient choisi Fourvière pour établir Lungdunum et comment lorsqu’ils en descendirent, les kilomètres de canalisations en plomb qu’ils avaient installé pour l’acheminement de l’eau avaient été volés par d’autres Romains. Entre deux commentaires digne des plus grands guides conférenciers, il nous apprit qu’il était arrivé à Lyon en 1951, exilé d’Espagne, qu’il avait 87 ans, et nous montra qu’il pouvait encore lancer sa jambe au dessus du niveau de sa ceinture, ou comment il pouvait d’un coup poser ses fesses sur ses talons et se relever, tout ça sans la moindre peine, sans la moindre raideur. C’était très impressionnant.

Il en profita, comme toute personne âgée, pour faire un petit détour par les jeunes qui ne respectaient plus trop les choses aujourd’hui. Tenez, avant, là il y avait une grande table en pierre et en verre qui a été saccagée. Exemple. Et puis, autre exemple, comment, un jour, ici même, alors qu’il parlait à d’autres touristes (ce qui nous fit comprendre que ce monsieur profitait en fait de sa retraite pour faire gracieusement le guide), des jeunes l’avaient croisé et étaient revenus en courant par derrière pour lui voler sa casquette. Pauvre papy. Il profita de l’anecdote pour en glisser une troisième, vous savez comment sont les papys, et pour relativiser le manque de civisme de notre époque, car s’il avait l’air un peu attristé, il ne semblait pas du genre à condamner toute une génération : à son arrivée à Lyon, dans les années 50 donc, il y avait déjà des pickpockets. Il y en avait même beaucoup. C’était au surlendemain de la guerre, et les gens vivaient majoritairement dans la misère. Mais, nous confia-t-il, à l’époque, quand un pickpocket vous volait votre portefeuille, il y prenait l’argent, d’accord, et les tickets de tabac, celui-ci étant rationné, et allait rendre le portefeuille à la poste. Sympa les voleurs de l’époque.

Tout ce que je vous raconte-là, s’est passé en vingt minutes environ. Et j’en ai oublié plus de la moitié. La cour des Voraces, le grand bâtiment là bas, celui-ci en contrebas, l’autre côté du Rhône, le maire laïc et l’accès à l’église non restauré, l’histoire des aqueducs, le nombre exact de tuyaux en plombs installés et volés par les Romains, et sur combien de kilomètres, et les couverts en plomb aussi. Tout ça toujours avec la même précision dans les nombres, la même assurance dans le propos, la même diction parfaite. Épatant le papy. Moi à 87 ans, je serai mort ou sénile. Sûr.

Je m’aperçois que je ne rends pas assez bien compte de la différence entre ce monsieur d’un certain âge et un vulgaire emmerdeur en mal de conversation qui vous tient la jambe des heures durant sans se rendre compte que vous vous emmerdez mais êtes trop polis pour l’arrêter. C’est qu’il était totalement avec nous. Il ne vomissait pas sa litanie, ne racontait pas dans le vide. Il posait des questions, rebondissait sur nos remarques. Il n’était pas tout seul à dérouler sa science à nos oreilles bouchées. Il était dans la conversation. Par exemple, pendant qu’il nous expliquait la Croix-Rousse et les métiers à tisser Jacquard ainsi que l’histoire des Canuts et pourquoi ils avaient migré du Vieux Lyon à la Croix-Rousse justement parce que les nouveaux métiers à tisser jacquard étaient plus hauts et ne rentraient pas dans les vieilles baraques, il en profita pour nous apprendre qu’à Lyon, on pouvait entendre dire : « arrête ton bistanclaque ! » Bistanclaque, mot onomatopéique qui reproduit le son du métier à tisser des Canuts, le bruit pas tenable quoi, et qui finit par désigner le métier à tisser lui-même. Donc, quand on dit arrête ton bistanclaque, ça veut dire arrête de raconter tes salades, tu me fatigues les oreilles. Explication après laquelle le monsieur ne manqua pas d’ajouter : « un peu comme je suis en train de faire là avec vous », et de rigoler. Vous voyez, c’est à ce genre de petites choses qu’il était agréable de l’écouter. Sa véritable présence. Ses mots pas seulement pour s’entendre parler, mais pour nous instruire véritablement, nous étonner, nous amuser. Il y avait de l’interaction.

Bon, c’est pas tout mais… Ah oui, l’aqueduc, on peut encore en voir une partie du réservoir, qu’il nous dit. Vous voulez que je vous montre ? C’est juste à côté. Oui qu’on a dit. On l’a donc suivi. Pendant une heure, une heure et demie je pense.

Avant d’avancer trop, il nous a montré une sorte de petit kiosque sur le côté de la basilique. Ça, ça servait à vendre les tickets pour les visites du toit de la basilique. On y montait par un petit escalier. Mais ils l’ont fermé aujourd’hui. Pourquoi ? Trop de suicides. L’avant-dernier l’avait particulièrement touché nous avouait-il. Il s’agissait d’une jeune fille d’une vingtaine d’années. Elle vivait dans un tout petit une pièce, tout seule avec son bébé, sur les pentes de la Croix-Rousse, elle était étudiante. Elle avait des soucis avec ses parents, ils avaient fini par ne plus se parler, brouillés. Elle avait très peu de moyens de subsistance, elle ne voyait plus comment s’en sortir, s’est sans doute sentie acculée. Elle a monté les marches, s’est postée sur le rebord du toit, a jeté son bébé en premier qui a atterri dans les branches d’un arbre en contrebas, puis s’est jetée elle-même la tête la première dans le vide. « Vous vous rendez-compte ? qu’il nous disait le papy de Fourvière, il ne jugeait pas, l’état de désespoir dans lequel il faut être pour en arriver là ». Le dernier suicide en date, c’était un jeune homme de trente quatre ans. « Le désespoir… » n’arrêtait-il pas d’évoquer. C’était touchant de voir ce vieil homme avoir tant d’empathie. Lui pétait la forme, mais quand on lui demandait comment il avait fait, il répondait je n’ai pas fais d’excès, mais j’ai surtout eu beaucoup de chance. Il avait assez vécu pour ne pas juger, pour se mettre à la place des autres, pour constater sans doute comme une existence humaine se construit sur des deuils et des douleurs. Merci papy, tu m’as ému.

Et puis il nous a finalement emmené voir le réservoir d’eau de l’aqueduc Romain, que personne ne pourrait trouver seul, et l’arche qui restait de l’aqueduc, l’endroit ou le funiculaire arrivait, d’où le tramway avec remorque à cercueils partait pour aller au cimetière, le chemin du cimetière étant trop dur pour les chevaux. Il nous emmena également voir, depuis une terrasse, les vestiges romains, l’odéon et le grand machin dont je me souviens plus le nom, lui la savait. L’ancienne résidence du désormais tristement et nationalement connu Barbarin, nous dit à peu près où était né l’empereur romain Claude (an 10 avant l’autre tarte), nous montra la première rue de Lungdnum, nous expliqua comment on choisissait la première rue pour bâtir une ville à l’époque, où le maire avait fait mettre une plaque pour expliquer cette histoire et comment la plaque avait été ôtée de là, bien qu’on en voit encore la trace, pour être mise quelques rues plus loin, par hasard juste à côté de l’hôtel quatre étoiles. Il n’oublia pas de plaindre, mais avec tendresse, cette époque dirigée par l’argent à cette occasion. Tout est pour le business. Enfin il nous raccompagna au funiculaire, nous montra comment de la sortie du funiculaire on avait l’impression qu’une des deux tours de la basilique était plus grande que l’autre et de nous préciser que ce n’était qu’un effet d’optique, car la basilique était en fait bâtie légèrement de travers par rapport à la sortie du funiculaire.

Le fait que l’un des mendiants sur le parvis de la basilique le hèle « hé ! papyyy ! », qu’il nous apprennent qu’il le craignait celui-là, qu’il était un peu fou —s’était par exemple mis sans raison à détester un musicien aveugle qui, ayant perdu sa femme à New York, était revenu à Lyon et jouait désormais parfois sur le parvis de la basilique, ce musicien étant son ami à papy—, ce fait-là, donc, finit de nous conforter dans l’idée que le papy de Fourvière squattait souvent les lieux, à la recherche de touristes à qui faire découvrir les environs. Et franchement, tant mieux. C’était une belle rencontre, une belle visite. On avait rien demandé, on s’attendait à rien. Il nous a dispensé le meilleur cours d’histoire sur Lyon que j’ai eu l’occasion de prendre, le plus complet (je vous promets que j’ai oublié de noter ici bien plus des deux tiers de tout ce qu’il nous a raconté, et en détail) depuis le lieu où l’on voit le mieux la ville. Sans rien nous demander en retour. Pour son plaisir, indéniablement, et pour le notre, pour notre curiosité. Il y avait le savoir encyclopédique, mais aussi l’humour, l’analyse critique, et parfois politique (au sens politique municipale du terme), et de l’humain. Le beau, le pas beau, le drôle, le triste. Tout ça était complet. Et après tout, s’il est à la retraite depuis plus de vingt ans, à Lyon depuis presque soixante-dix ans, encore capable de gambader encore comme un jeunot (il marchait plus vite que nous), faire guide gratuit pour des gens avides d’en apprendre plus sur le site alors que, comme il le disait, la moitié des choses intéressantes ne sont pas signalées, c’était une sacrément bonne idée.

Si j’avais été seul, je serai resté la journée entière à crapahuter avec lui dans tout Lyon et à l’écouter me raconter et l’histoire officielle et ses souvenirs. Il a été un peu déçu, ça s’est vu, quand on lui a dit qu’on devait y aller après qu’il nous a proposé de nous emmener au cœur des ruines romaines pour prolonger la visite, mais il n’a pas du tout insisté. Comme je disais, il ne tenait pas à s’imposer. Il proposait. On a fini par prendre le funiculaire tous ensemble et, une fois arrivés dans le Vieux Lyon, prétextant que lui aussi avait des choses à faire, il est parti de son côté après nous avoir indiqué où l’on pourrait manger. On a dû passer presque deux heures en sa compagnie en tout. Il ne nous a pas dit son nom, ne nous a pas demandé le notre. C’était une rencontre comme il devrait s’en faire plus souvent.

Si vous passez à Fourvière, cherchez donc un papy, casquette et lunettes de soleil, fine moustache, et si vous le trouvez, demandez-lui s’il connait un peu les environs. Prévoir une bonne demi-journée.

#258 – Lyonniais #083 – L’établissement de nationalité, ça n’est pas une science exacte.

C’est fou ce qu’il y a comme migrants, hein ? Ils sont partout. Sur terre, en mer, dans les champs, dans les rues, à la télé, dans les journaux, et jusque dans ma famille. Ben oui.

Ce matin, mon amie et moi avons raccompagné mes parents à la gare, et en buvant notre café à la brasserie du coin, j’ai pu apprendre, grâce aux questions posées par mon amie, un peu l’histoire de ma famille. Ouais, comme je vous disais quelques articles auparavant, la communication entre mes parents et moi n’étant pas forcément au beau fixe, je n’ose pas bien leur demander d’étancher ma curiosité vis-à-vis des ancêtres quand il est déjà difficile de se demander « Comment ça va ? ». Mais, puisque mon amie posait quelques questions, j’en ai profité pour demander d’éclaircir certains détails.

Que ce soit du côté paternel comme maternel, mes grands-parents ont fui la misère espagnole et la violence d’une dictature militaire. Quelque part dans les années 30-40.

Du côté de ma mère. L’un de mes arrières grands-pères, passé la frontière, a dû séjourner, bien forcé, quelques mois (années ?) dans le camp de concentration de Rivesaltes, quelque part entre 39 et 45. Quand il en est finalement sorti, il a fait venir son fils (mon grand-père) et sa petite-fille (ma tante) la plus grande pour travailler aux champs du côté de Gignac. Puis il a fait venir sa belle-fille (ma grand-mère) et sa deuxième petite fille (mon autre tante). Enfin, tout ce beau monde s’est établi dans un autre village où ma mère est née. Première de sa famille, donc, ma mère, à naître en France. C’était au début des années 1960. Mon arrière grand-mère, elle, ne les a rejoint que bien plus tard. De ce même côté, mon autre arrière grand-père faisait sans doute encore gentiment ses années de tôle dans les prisons de Franco, communiste qu’il était. Celui-là, je ne sais pas ce qu’il est devenu, sa femme non plus. Ah oui, je dis l’Espagne, pour pas rentrer dans les détails, mais tout ce côté maternel est plus précisément Catalan. Autant dire qu’à l’époque ils fuyaient autant la misère qu’un régime qui les menaçait de les foutre au trou pour avoir osé parler leur langue natale. Toujours est-il que quand ma mère était petite, on disait des Espagnols dans les journaux qu’ils étaient sales, qu’ils mangeaient par terre. Ils finissaient par constituer parfois plus de la moitié de la population des villages où ils s’installaient. Une véritable « invasion » hein ? De ce côté-là, à force de travail (car il y en avait en ce temps) et après des décennies, un terrain fut acheté, des vignes aussi, et une petite maison fut construite. Aujourd’hui, ma grand-mère, toujours vivante, compte aux noëls huit arrières-petits-enfants dont l’ADN, s’il parlait, raconterait autant l’Espagne que la France profonde et l’Algérie.

Du côté de mon père. L’histoire est à peu près la même. Mon grand-père, s’il est né du côté français des Pyrénées n’y est né que de justesse car sa famille Espagnole tenait une épicerie à la frontière. Ma grand-mère, née en Espagne, au centre-centre, elle, fit la rencontre de mon grand-père dans le coin de Carcassonne après. Les deux avaient fini par fuir la guerre civile. Pourquoi Carcassonne ? Car là-bas il y avait des vignes, des champs… Bref, du travail. Mais il ne s’y rendirent pas seuls. Oh que non ! Les sœurs, les frères, les tantes, les oncles et les cousins, les cousines, furent embarqués eux aussi. À l’époque pourtant, pas de regroupement familial tel qu’on l’entend aujourd’hui, mais comprenez, déjà qu’on avait quitté le pays, on tâchait au moins de rester en famille quand on le pouvait. Surtout, on allait tous là où on avait entendu dire qu’il y avait de quoi bosser. « – Eh, tu sais pas où y a du taf ? – Si, dans ce coin là-bas, nous on part la semaine prochaine, vous nous suivez ? – Oh, tu veux pas attendre encore un petit mois ? Il faudrait que je fasse venir la famille, ils sont en train de crever la gueule ouverte au pays, ça se fait pas de s’en sortir tout seul. – Okay. Mais qu’ils se grouillent, à ce qu’il paraît y a plein de migrants qui sont en train de prendre tout le travail, ils le disent dans les journaux. – T’es con ou quoi ? C’est nous les migrants. – Ah merde, ouais. Bon ben qu’ils prennent leur temps alors. De toute façon il paraît que les migrants sont mal accueillis. » C’était un extrait de Ma famille de migrants envahisseurs, épisode 2. Mon père est né un an avant la fin de la seconde guerre mondiale à Carcassonne, d’un père Français par hasard, donc, et d’une mère Espagnole. Quand il était petit, on l’appelait l’Espagnol ou le barraquet, surnom occitan qu’on donnait aux immigrés Espagnols et qui signifierait « haricot ». Ses petits camarades dont les parents étaient Italiens, eux, on les appelait les spaghettis.

C’est tout ce que je sais, tout ce que j’ai appris. Vous voyez, c’est bien maigre, mais ça me suffit pour me/vous rappeler que la migration des peuples n’est qu’un processus continu, sans origine, sans fin. Que les étrangers d’hier engendreront les autochtones de demain, jusqu’à une prochaine guerre, alors ces autochtones-là iront faire les étrangers chez d’autres. Mais aussi que, étant moi-même de la deuxième génération et demie née en France, je dois me rappeler que si je vis aujourd’hui dans cette partie du monde ma foi pas pire que d’autres, c’est un peu grâce à Franco. Alors merci Franco. Hein ? Oui, okay, c’est bizarre.

Et sinon, je vous ai parlé du Papy de Fourvière ? Que j’ai rencontré hier ? Lui est arrivé d’Espagne à Lyon en 1951 et… Hein ? D’accord, vous en avez marre, je comprends. On va garder ça pour demain.