#325 – Et à part Colin, qui veut sa baffe ?

Je vous l’ai dit, il y a trois jours j’ai acheté des livres en bonne quantité. Dans le tas, Trésor de la poésie populaire française de Claude Roy (Guilde du Livre, Lausanne, 1954). Je ne vous mens pas, dans les cinq premières chansons que j’y ai piochées au hasard, il y avait ces trois-là. À vous d’en trouver les points communs entre elles, ainsi qu’entre celles-ci et Colin prend sa hotte.

La fille des sables

Dans la ville des sables,

Y a-t-un’ fille à marier.

Sur le bord de la mer

Elle est là qui écoute

Le marinier chanter.

— Apprends-moi z’à chanter !

— Entrez, bell’ dans ma barque

Et je vous l’apprendrai.

Quand la bell’ fut entrée,

Au large il a poussé.

De frayeur, de tristesse,

La bell’ se mit à pleurer.

— Oh ! qu’avez-vous, la belle,

Qu’avez-vous à pleurer ?

— J’entends, j’entends mon père,

M’appeler pour souper.

— Ne pleurez pas, la belle,

Avec moi vous soup’rez.

— J’entends, j’entends ma mère

M’appeler pour coucher.

— Ne pleurez pas, la belle,

Avec moi vous couch’rez.

L’ont bien fait cent lieu’s d’aive,

Sans rire et sans parler.

Au bout des cents lieu’s d’aive,

La bell’ s’mit à parler.

— Ah! c’est-i’ pas Versailles

Ou Paris que je voës ?

— C’est le château d’ mon père,

Ma bell’, que vous voyez.

Nous y couch’rons ensemble

Le soir après souper.

Quand ell’ fut dans la chambre,

Son lacet a noué.

—Mon épé’ sur la table,

Bell’, pourra le couper.

La belle a pris l’épée,

Dans l’ cœur se l’est plongée.

Maudite soit l’épée,

Celui qui l’a forgée !

Sans la maudite épée

Je serais marié

Avec la plus bell’ fille

Qu’y’ i’ ait à l’évêché.

Elle était aussi droite

Que le jonc dans le pré.

L’était aussi vermeille

Que la ros’ du rosier.


Si j’avais une amie

Si j’avais une amie,

Qu’elle m’aime bien !

De baisers et de fleurs

Je la couvrirai !

Si j’avais une amie,

Qu’elle m’aime bien !

La nuit et le jour

Avec elle dormirais !

Si j’avais une amie,

Qui ne m’aime pas !

La jetterais dans l’eau

Et la ferais noyer !

Si j’avais une amie,

Qui ne m’aime pas !

La couvrirais de paille

Et la ferais brûler !


La belle qui fait la morte

Dessous le rosier blanc

La belle s’y promène

Blanche comme la neige

Belle comme le jour ;

Ce sont trois capitaines,

Tous trois lui font l’amour.

Le plus jeune des trois

La prit par sa main blanche.

— Montez-y, montez, la belle,

Dessus mon cheval gris,

A Paris je vous mène

Dedans un grand logis.

Arrivés à Paris,

L’hôtesse lui demande :

— Et’ vous ici par force

Ou bien par vos plaisirs ?

— Ce sont trois capitaines

Qui m’ont conduite ici.

Vint l’heure du souper,

La belle mangeait guère.

— Soupez, soupez, la belle,

Prenez votre plaisir,

Avec trois capitaines

Vous passerez la nuit.

Au milieu du souper

La belle tomba morte.

— Sonnez, sonnez, trompettes,

Tambours, battez aux champs !

Puisque ma mie est morte

J’en ai le cœur dolent.

— Où l’enterrerons-nous,

Cette aimable princesse ?

Au jardin de son père,

Dessous la fleur de lis ;

Nous prierons Dieu pour elle,

Qu’elle aille en paradis.

Tout au bout de trois jours

Son père s’y promène.

— Venez, venez, mon père,

Venez me déterrer.

Trois jours j’ai fait la morte

Pour mon honneur garder.


Franchement sympathique n’est-ce pas ? Toutes ces chansons, populaires, sont chantées par les campagnes françaises depuis des siècles pour certaines. Sans doute bientôt oubliées totalement, sauf par une poignée d’amateurs de ces restes folkloriques et de professionnels de la musique ancienne. Je trouvais donc intéressant qu’elles soient présentes sur internet, quelque part, afin qu’on se souvienne que les emmerdements et violences que subissent les femmes de la part des hommes sont une constante à travers l’histoire.

Collages d’Anna Pepe sur le Palais de justice de Bruxelles

Si vous pensez qu’on exagère quand on déplore la manière donc certains mecs se comportent avec les femmes, leur forcent la main comme de gros lourdauds pour les plus naïfs, comme de vrais gros cons dangereux pour les plus mauvais, revoyez votre copie en prenant en compte l’accumulation des preuves au cours des siècles. Ces chansons se sont longtemps transmises par le chant, car elles font écho au vécu de beaucoup de femmes.

La preuve qu’elles se sont transmises par le chant et non par les érudits, c’est qu’on en trouve des dizaines de variations dans différentes régions. Je vous invite à lire cet article de Camille Frouin sur lequel je suis tombé en cherchant l’origine de La belle qui fait la morte (spoiler : j’ai pas trouvé). Il y a dans l’article plusieurs variations de cette dernière, ainsi qu’une intéressante réflexion sur le sujet dont nous venons de parler. Tout cela est en plus bien sourcé car, contrairement à moi, Camille Frouin ne bâcle pas ses articles. Attention, je ne critique pas, je constate. Il faut bien des gens rigoureux dans ce monde pour ceux qui aiment ça. Et puis tout le monde n’a pas ma capacité à faire mal les choses et c’est bien normal, j’ai beaucoup travaillé pour en arriver où j’en suis.

Bon. Ne nous quittons pas sur ces tristes chansonnettes, en voilà donc une dernière, issue du même ouvrage de Claude Roy, qui va vous remonter le moral :

Renaud le tueur de femmes

Renaud a de si grand appas

Qu’il a charmé la fille au roi

L’a bien emmenée à sept lieu’s,

Sans qu’il lui dit un mot ou deux.

Quand sont venus à mi-chemin :

— Mon Dieu ! Renaud, que j’ai grand faim !

— Mangez, la belle, votre main ;

Car plus ne mangerez de pain.

Quand sont venus au bord du bois :

— Mon Dieu, Renaud, que j’ai grand soif !

— Buvez, la belle, votre sang ;

Car plus ne boirez de vin blanc.

Il y a là-bas un vivier

Où treize dames sont noyées.

Treize dames y sont noyées,

La quatorzième vous serez.

Quand sont venus près du vivier,

Lui dit de se déshabiller.

— N’est pas affaire aux chevaliers

De voir dame déshabiller.

— Mets ton épée dessous tes piés

Et ton manteau devant ton nez.

Mit son épée dessous ses piés

Et son manteau devant son nez.

La belle l’a pris, l’a embrassé ;

Dans le vivier elle l’a jeté :

— Venez anguilles, venez poissons !

Manger la chair de ce larron !

Renaud voulut se rattraper

A une branche de laurier.

La belle tire son épée,

Coupe la branche de laurier.

— Belle, prêtez-moi votre main,

Je vous épouserai demain.

— Va-t’en Renaud, va-t’en au fond

Epouser les dames qui y sont !

— Belle, qui vous ramènera,

Si me laissez dans ce lieu-là ?

— Ce sera ton cheval grison,

Qui suit fort bien le postillon.

— Belle que diront vos parents,

Quand vous verront sans votre amant ?

— Leur dirai que j’ai fait de toi,

Ce que voulois faire de moi !

Même œuvre que plus haut, toujours par Anna Pepe sur le Palais de justice de Bruxelles, avec un peu de recul.

#321 – Colin prend sa baffe

Combien de fois devrais-je vous le répéter ? Je suis un être d’inconséquence. Ce n’est pas parce que je vous ai dit hier que nous aborderions un nouveau sujet que je m’y tiens aujourd’hui.

Hier, donc, dès la publication de l’article, je reprenais mes recherches sur ce fameux air, et fouillais du côté de la plus vieille source citée sur divers sites. Laquelle est-elle ? Colin prend sa hotte. L’article dit que l’air de cette chanson-là ressemble étrangement à l’air qui nous intéresse, et qu’il fut publié en 1719 par Christophe Ballard.

Pour ma part, je l’ai trouvé dans un livre publié par Christophe Ballard, en effet, mais en 1704 : Brunetes ou petits airs tendres, avec les doubles, et la basse-continue, meslées de chansons a danser. Recüeillies & mises en ordre par Christophe Ballard, seul Imprimeur de Musique, & Noteur de la Chapelle du Roy. Tome second.

Il m’est impossible de résister à écrire ces titres en entiers, c’est comme ça. Vous pouvez retrouver ce livre numérisé sur le site de la bnf ici.

Mais qu’est-ce qui m’a poussé à revenir sur ma parole et vouloir vous le partager aujourd’hui ? D’une le fait qu’il s’agisse encore d’un gougeât qui interagit avec une femme, thème qui à l’air de coller de près à cet air, et de deux le fait que je ne savais absolument pas quoi vous raconter aujourd’hui.

Voilà donc à quoi ressemble cet air de Colin prend sa hotte :

et ce que ça donne une fois joué :

Avec un super son de synthé pourri, j’avais rien d’autre sous la main.

Mais, évidemment, ce sont les paroles qui m’ont intriguées, car on peut y voir un Colin se croyant tout permis, et une Godon ne se laissant pas faire, qui nous rappelle que même avant 1700 le consentement n’était pas une notion purement décorative.

Colin prend ſa hotte,

Et ſon hoqueton :

S’en eſt allé voir

La belle Godon,

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

S’en eſt allé voir

La belle Godon,

La trouva dormant,

Auprés d’un buiſſon

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

La trouva dormant,

Auprés d’un buiſſon

Il s’approche d’elle

Luy prit le menton,

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

Il s’approche d’elle

Luy prit le menton,

La Fille s’éveille,

L’appella Fripon,

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

La Fille s’éveille,

L’appella Fripon,

J’iray en Juſtice,

J’en auray raiſon,

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

J’iray en juſtice,

J’en auray raiſon,

Pardonnez la Belle,

A ma paſſion,

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

Pardonnez la Belle,

A ma paſſion,

La faute en eſt faite,

N’y a point de pardon,

Bon, Haut le pied, Fillette,

Ma Mer’ vend du ſon.

Voilà. C’est pas joli joli.

Vous vous demandez sans doute ce que peut bien vouloir dire « haut le pied, fillette, ma mère vend du son ». Moi aussi. D’après mes recherches, le sens le plus probable en est : « Godon, dépêchons nous de baiser, ma mère est partie au travail ». Mais mère au travail ou pas, il me semble être clair que Godon n’est pas super chaude. Et non, c’est non.

Quant à l’air et à la structure, c’est vrai qu’il y a quelque chose de Kradoutja. Cela dit, c’est tout de même une mélodie très basique, je ne mettrais donc pas ma main à couper que les deux airs soient reliés.


Police d’écriture utilisée pour la reproduction du texte ancien : IM FELL DW Pica. The Fell Types are digitally reproduced by Igino Marini. www.iginomarini.com

#177 – Lyonniais #004 – Ces rues de Lyon qui changent de nom et de genre

Aujourd’hui, après nous être levés à six heures du matin mon amie et moi, je suis allé marcher un peu. Six heures !! vous vous dites. Et oui. Nous sommes à la fois la France qui se lève tôt et les assistés au RSA. Certains ou certaines pourraient y voir un paradoxe, maiz-ilz-et-zelles se tromperaient. C’est que nous sommes de vraies raclures, le vice dans le sang je vous dis : si on se lève si tôt, c’est pour pouvoir profiter au maximum de nos journées à ne rien branler. Les heures qu’on passe à dormir, c’est de la bonne oisiveté perdue. Confiture aux cochons. Allons, allons ! Calmez-vous ! Reposez ce stylo Sarko 2012 et rangez ce pins du medef… je vais tout vous expliquer, vous n’allez quand même pas risquer la taule pour ça, non ? Tout ça c’est des blagues, vous vous en doutiez bien. Mon amie devait parcourir des kilomètres pour effectuer en stage dans le but de travailler un jour *tousse-traîtresse à la cause-tousse-tousse*, et moi je me suis simplement levé par solidarité. Bon, où j’en étais ? Ah oui, je suis sorti marcher. Comme souvent. J’adore marcher. Et depuis que j’habite ici, j’ai souvent tendance à partir du côté du Vieux Lyon. Pour ça je traverse le pont de la Guillotière, puis tout droit par Bellecour —sans jamais y jeter un œil, il paraît que c’est le kilomètre 0 de Lyon, mais pas que ! c’est également le degré 0 de l’esthétique. Remarquez, avec un nom pareil on ne peut que décevoir—, et enfin y a plus qu’à se farcir le pont Bonaparte à l’entrée duquel (côté Quai des Célestins) on peut parfois écouter et regarder un bonhomme jouer de l’orgue de barbarie.

Je marchais, donc, en me demandant ce que j’allais bien pouvoir vous raconter sur ce blog parce que je ne peux pas vous faire le coup de la panne d’inspiration chaque jour, quand je tombai sur une rue qui venait d’être renommée. Le coup de bol quoi !

Sur le coup, je me dis : chouette ! Je vais essayer d’en trouver d’autres, et quand j’en aurais pas mal, je ferai un article sur les nouvelles vieilles rues du Vieux Lyon. Rien qu’à le lire, vous voyez bien que c’est une bonne idée. Bon, mais au final ce n’est pas ce que j’ai fait. Je me suis aussi dit : c’est vrai qu’il y a beaucoup d’églises ici et qu’on m’avait prévenu que c’était le fief des cathos, alors peut-être qu’au fond ce n’est pas si mal de commencer à lentement déreligieusiser (je sais) les lieux publics en donnant le nom d’un écrivain à l’ancienne rue des Prêtres. Notez que je n’ai rien contre les religions, mais bon, puisque c’est souvent sujet à tensions, si on peut trouver autre chose… Seulement comme je viens de m’apercevoir du fait que le titre de cet écrivain était Monseigneur, je me demande si ma remarque était bien pertinente.

Enfin, bon, et puis j’avance d’une, deux centaines de mètres, pas plus, et là ! sur quoi est-ce que je tombe ? Une nouvelle rue renommée. Et oui. L’univers avait entendu ma demande, le cosmos m’avait répondu, il me tapait sur l’épaule et me disait : t’es pas tout seul mon vieux, t’es pas tout seul…

Bon, okay, ça ne fait pas aussi officiel. Ou alors la mairie est vraiment dans la merde financièrement. Mais non, vu le quartier, c’est pas possible. Il s’agit donc sans doute d’une démarche féministe. Je ne vais pas m’étendre sur le sujet dans ses moindres détails, car d’autres l’ont fait bien mieux je ne le pourrais, mais ils s’agit de rendre les femmes un peu plus visibles dans notre société, dans nos espaces publics. Ce genre d’actions a déjà été mené à Lyon en 2014, puis à Paris en 2015 et à Montpellier en 2016 (qui d’ailleurs semble avoir convaincu la municipalité) par l’association Osez le féminisme ! L’un de ces articles nous informe aussi du fait que dans notre beau pays où « égalité » s’étale en lettres capitales sur le fronton de nos mairies, 2% seulement des noms de rues sont celles de femmes retenues par l’Histoire. Aux dernières nouvelles, les femmes constituent 49,6% de la population mondiale. Vous voyez où on veut en venir à peu près du coup ?

Les pas jouasses qu’auraient du beurre à la place de la culture et qui l’étaleraient donc en conformité au bon mot dont je ne me souviens plus mais qui est très connu en clamant que si on retient plus souvent les grands hommes de l’Histoire que les grandes femmes, c’est parce qu’elles sont moins nombreuses devraient y réfléchir à plusieurs fois avant d’ouvrir leur claque-merde. C’est justement cette erreur de raisonnement que ces actions démontent en montrant qu’on pourrait aisément rendre un hommage à une femme illustre pour chaque rue, place ou MJC, ou stade ou quoi ou qu’est-ce, que compte une ville. Et même, on pourrait faire le pari que pour chaque rue, on pourrait même rendre hommage à deux femmes.

Mais ménageons les angoissés d’un non-respect de la parité inversé dans un avenir proche : il n’a jamais été question au cours de ces démarches de faire disparaître les noms masculins de petites plaques bleues ou blanches (ou vertes… je ne sais pas s’il y a d’autres couleurs encore. Y a-t-il une norme des plaques de noms de rues ? C’est à chercher). Bien qu’à La Ville-aux-Dames, près de Tours, ce soit le cas (bel article à ce sujet) et que personne ne trouve à s’en plaindre. À Perpignan par contre, loin des 100% de noms de femmes, nous sommes à 1%.

Espérons donc que ces petites plaques choquent moins les quelques angoissés du grand remplacement du masculin par le féminin qu’elles ne rappelleront à tout le monde qu’on oublie encore trop souvent les femmes qui par le passé ont contribué à faire de notre présent ce qu’il est, et qu’il est temps de corriger la mauvaise manie des chroniqueurs et queuses de l’Histoire de n’accorder qu’au masculin les honneurs posthumes. Temps également de casser la triste habitude d’envisager l’Histoire uniquement comme l’histoire des gouvernements, des armées et des religions —domaines majoritairement conçus comme chasse gardée des hommes— et non celle des folklores, des arts populaires, des actions sociales et solidaires spontanées, des sciences et de la recherche sur le terrain, de l’enseignement et de l’éducation avec les moyens du bord, bref, l’histoire de toutes celles et ceux qui, plus ou moins anonymement, ont simplement vécu. Femmes comme hommes, sans distinction.

Aung San Suu Kyi, hein ? Ouais, bon, les rebaptiseuses et/ou rebaptiseurs auraient pu trouver un peu moins dictatorial comme exemple, mais après tout, il y en a sans doute aussi, inscrits sur des plaques, des noms de bonhommes qui ont chié sur l’humanité de leur vivant pour ne favoriser qu’une petite partie bien délimitée de celle-ci. À Montpellier, Georges Frêche, qui lui même n’était pas un saint, nous à bien gratifié d’une place du XXe Siècle où les statues de Nelson Mandela et de Gandhi côtoient celles de Lénine et de Mao Zedong… Et lui ne s’est pas contenté d’inscrire leurs noms sur une feuille à carreaux à ses propres frais. Non. Il a fait sculpter dix statues en bronze avec du bon argent bien public. D’ailleurs, cette place du XXe Siècle, on l’appelle aussi place des Grands Hommes, sans doute pour la bonne raison qu’une fois de plus une seule femme pour neufs hommes est représentée, et il s’agit de Golda Meir. Alors bon, Aung San Suu Kyi ? Ça n’aurait pas été mon choix, mais pourquoi pas. La Birmanie, je n’en sais vraiment pas grand chose, et au premier coup d’œil il m’est difficile de comprendre quel rôle joue réellement cette personne dans sa région du monde.

Au passage, ces plaques de rues artisanales me touchent d’autant plus que les personnes les ayant posées n’ont pas attendu une journée internationale des droits des femmes, ou un quelconque rassemblement (à ce que je sache), et n’avaient visiblement pas de grands moyens. Elles l’ont juste fait avec ce qu’elles avaient sous la main. Peut-être même que cette personne était seule. Bravo, donc. J’applaudis des deux mains (quelle expression à la con), et j’espère que vous en faites de même derrière votre petit écran d’ordinateur.

Je repense à la plaque d’Aung San Suu Kyi et je me dis que, de toute façon, le principe de l’égalité homme-femme-autre, c’est bien aussi que chacun·e ait le droit d’être aussi con·ne, aussi méchant·e, aussi arrogant·e, aussi opportuniste, aussi manipulatrice·teur, que son voisin ou sa voisine. Bien sûr qu’on souhaiterait que toute cette tolérance enclenche une sorte de cercle vertueux, mais bon… Enfin, chacun·e devrait également avoir le droit d’être aussi bisounoursiste que sa voisine ou son voisin, non ? Quoi qu’il en soit, en vérité, moi, grands hommes ou grandes femmes et honneurs posthumes hein, dans l’absolu, j’en ai rien à carrer. Les gens de pouvoir, les personnes qui veulent influencer les masses, marquer l’histoire… ils et elles me sont suspects, de base. Après, faut voir au cas par cas… Non, sans déconner, ça me travaille beaucoup trop cette plaque Aung San Suu Kyi. Faut que j’arrête d’y penser. Vous n’êtes pour l’instant pas très nombreux·ses à lire ce blog (peut-être parce qu’on n’en est qu’au quatrième billet et que j’ai laissé tomber l’écriture quatre mois entre le précédent blog et celui-ci) mais si ça invoque une envie pressante de vous exprimer, n’hésitez pas à vous soulager dans la section des commentaires, c’est fait pour ça.

Anecdote à la con pour conclure ce billet bien fourni : il y a quelques années, je voulais écrire un scénario de B.D. ou de court-métrage dans lequel il aurait été révélé que le ras-de-marée d’émissions de télé-réalité complètement pourries sous lequel nous avons été englouties·s ces quinze dernières années était en réalité non pas la conséquence d’une volonté conjointe des chaînes de télévisions et des annonceurs publicitaires de faire un max de pognon, mais bien une tentative des municipalités et des constructeurs de faire émerger de nouvelles célébrités le plus rapidement possible afin de pouvoir nommer les centaines de milliers de rues et d’immeubles nouvellement créés chaque année, l’Histoire ne suffisant plus à en fournir en quantité nécessaire au rythme où bâtissent nos sociétés modernes. Hélas, ce scénario est rendu caduque par le fait que désormais nous constatons toutes et tous que si l’on venait à manquer de noms, il suffirait de commencer à choisir du côté de l’humanité né avec une paire d’ovaires —aujourd’hui, et au dernières estimations, cette part de représenterait environ 3,7 milliards d’individus, ça devrait amplement suffire même si on s’interdisait de taper dans les personnes décédées—, et cette constatation, qui fait voler en éclat mon petit scénario, nous la devons aux féministes. Décidément, elles sont toujours là pour faire chier celles-là.

 Allez, à demain. La bise.